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(fr) 11sept2001 : ni rire, ni pleurer mais comprendre

From Pascal Holenweg <holenweg@vtx.ch>
Date Wed, 19 Sep 2001 07:58:31 -0400 (EDT)


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   A G E N C E  D E  P R E S S E  A - I N F O S
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USA, 11 SEPTEMBRE 2001 : "NI RIRE NI PLEURER, MAIS COMPRENDRE"

(CSSI/ph 13.IX.01) A l'heure où nous écrivons (jeudi 13 septembre, 2 
heures), nous ne savons pas encore avec une absolue certitude qui est 
responsable de l'offensive terroriste lancée contre les USA le 11 septembre, 
même si toutes les "pistes" (du moins celles qui ont éré annoncées 
publiquement, et quelques unes de celles que pouvons avoir par ailleurs) 
semblent converger vers la "Qaeda" d'Oussama Ben Laden, seule ou en 
association avec d'autres réseaux. Mais ne sachant pas encore, avec 
certitude, qui, nous ne savons pas non plus pourquoi : pourquoi cette 
offensive, pourquoi par ces moyens, pourquoi contre ces cibles, pourquoi à 
ce prix ? A peine commençons-nous à savoir comment...

Dans ces conditions, toute analyse est incertaine, et toute réaction menacée 
de n'être qu'un rabâchage de la compassion (au sens étymologique de 
"souffrance avec") avec les victimes, compassion légitime mais qui se 
dévalue à se donner en spectacle.

De spectacle, d'ailleurs, nous avons été gavés. Les images terrifiantes des 
attentats, déversées à satiété et jusqu'à plus soif de fumée, de feu, de 
gravats, de hurlements, de morts et des blessés, ont-elle une autre vertu, 
sinon une autre fonction, que celle d'un show télévisé, et de faire "vendre 
du papier" (un papier dont il ne nous semble pas que les éditeur aient eu la 
décence d'extirper ce qui y importe et qui rapporte : la publicité, pas plus 
d'ailleurs que les "pavés" publicitaires n'ont disparu des télévision, entre 
deux images d'apocalypse) ? Pour les auteurs des attentats du 11 septembre, 
en tous cas, la déferlante des images de leurs actes est une aubaine; 
certes, ce ne sont pas les media, qui tuent; mais ce sont les media qui font 
la publicité du tueur. Les télévisions qui ont retransmis, pratiquement en 
direct, puis en boucle pendant trois jours, les images du "blitz" ne sont 
pas coupables de ce qu'elles retransmettaient, mais elles sont responsables 
de l'impact immédiat, massif, mondial (mais non universel) de ces images. 
Mesure-t-elles le sombre prestige qu'ainsi elles apportent à celui qui 
semble être lke "daemon ex machina" du spectacle qu'elles offrent ?

Nous nous sommes retrouvés ce 11 septembre dans la situation du voyeur, du 
spectateur de l'horreur, qui fut déjà la nôtre lors de la guerre du Golfe (à 
ceci près que cette fois, on nous donnait quelque chose à voir : un avion 
transperçant de part en part une tour; des corps se jetant du haut d'un 
immeuble de 400 mètres pour ne pas périr dans les flammes; des nuages de 
poussière et de gravats submergeant Manhattan...), et dans cette autre 
situation déjà vécue d'entendre, de sur-entendre, de réentendre, sur toutes 
les chaînes, les mêmes "commentaires", souvent par les mêmes "commentateurs" 
meublant le temps entre les images en scandant le spectacle de l'épouvante 
par l'invocation du monstre tapi dans l'ombre afghane. Pour le reste : 
combien de morts ? On n'en sait rien. Qui est responsable ? On a hésité 
entre Ben Laden et l'extrême-droite américaine. Où est George Dobleyou ? 
Quelque part entre la Floride, le Nebraska et Washington. Pourquoi tant de 
haine ? Aucune idée...

Reste que chacun est aujourd'hui sommé de dire quelque chose, même si cela a 
déjà été dit cinquante fois; que chaque acteur politique ou social, si 
modeste soit-il, est tenu  de réagir, même si sa réaction est sans autre 
contenu que toutes les réactions qui l'ont précédée. Et que celui qui ne dit 
rien, parce qu'il n'a rien de neuf à dire, parce qu'il préfère se taire 
plutôt que dire n'importe quoi, ou qu'il n'est pas certain que ce qu'il a à 
dire ait quelque intérêt, sera suspect d'indifférence, voire de pactiser 
avec les terroristes.

Disons donc ce que nous croyons avoir à dire, en tentant, comme nous y 
invite Spinoza, de ne "ni rire ni pleurer mais comprendre".

@@@@@

1. Il faut être singulièrement dépourvu de mémoire, à moins que, plus 
obscurément, l'on ne se refuse à faire usage de celle dont on dispose, pour 
considérer que l'événement du 11 septembre est "sans précédent". Le 
terrorisme est sans doute la plus ancienne méthode d'action politique qui 
soit : il naît quand naît le pouvoir, qu'il en soit usé contre le pouvoir ou 
par le pouvoir, contre l'Etat ou par l'Etat.  Son "éradication" relève de 
l'illusion -sauf à l'inscrire explicitement dans un projet anarchiste- et 
nombre de ceux qui y invitent sont d'ailleurs prêts à le couvrir, quand ils 
ne l'ont pas eux-mêmes pratiqué, pour peu qu'il soit mené par un Etat, un 
gouvernement, un pouvoir en place. Il est cependant possible de réduire la 
menace terroriste, de la contenir,  mais en agissant sur ses causes. Tout le 
reste tient de la gesticulation. On pourra mobiliser toutes les polices, 
toutes les armées, toues les forces spéciales officielles ou offieuses dont 
on dispose ou dont on veut se doter au surplus : on ne rendra jamais 
impossible un acte terroriste et suicidaire à la fois. C'est avec des 
couteaux et des lames de rasoir que l'un des avions américains transformés 
en missiles a été détourné...

En outre, l'acte n'est pas sans logique, et l'attentat n'est pas aveugle : 
on a visé des lieux de pouvoir et des symboles de richesse. Cela sans doute 
ne nous désigne pas clairement la cible (les USA ? l'"Occident" ? la 
démocratie ?), ni ne légitime l'acte (et que l'on soit contraint de le dire 
résume bien ce à quoi un "débat" est réduit en de telles circonstances...), 
mais cela suggère une intention, un calcul, une stratégie. Bref, la 
continuation de la politique par les moyens de la guerre, par un acte de 
guerre tout à fait comparable aux  actes de guerre traditionnels du XXème 
siècle : une incursion territoriale, un bombardement....

Il y a cinq cent ans, on brûlait des villages; aujourd'hui, on lance des 
avions contre des immeubles. Les moyens ont évolué,  la méthode, 
fondamentalement, est la même. Les instruments de destruction dont disposent 
les terrorisme (et les Etats, et  donc le terrorisme d'Etat) sont 
considérablement plus meurtriers, mais le changement est quantitatif. On tue 
beaucoup plus, on tue beaucoup plus rapidement, mais on tue toujours pour 
les mêmes raisons ou les mêmes déraisons.

La guerre n'a pas changé de visage le 11 septembre. Elle a toujours le même 
visage : celui des morts, des décombres, des cris de douleur. Ce visage est 
aujourd'hui immédiatement diffusé, reproduit, porté au regard de cette part 
du monde dont les conditions d'existence sont telles qu'elle peut porter son 
regard sur autre chose que sa propre  misère, mais ce visage est celui de 
toutes les guerres du siècle passé.

Pouvait-on sérieusement croire que la mondialisation n'allait être que celle 
des échanges commerciaux et financiers, celle des marchés et des 
marchandises, sans être aussi, en même temps, et par le fait même, celle de 
la violence, de la peur et du terrorisme ? "Nous sommes tous Américains", 
proclame l'édito du "Monde". Certes. Mais ni plus ni moins que nous sommes 
tous Palestiniens, Roms, Tamouls ou Kanaks. Et les USA, désanctuarisés, sont 
un Etat comme un autre. Plus puissant que tous les autres, mais comme les 
autres menacés par les désordres du monde qu'ils croyaient pouvoir dominer, 
tout en s'en préservant.


2. Les attentats du 11 septembre ont suscité, outre d'inombrables appels à 
la "riposte", de non moins inombrables déplorations de la "vulnérabilité des 
démocraties face au terrorisme". Or ce ne sont pas "les démocraties", et 
moins encore "la démocratie", qui sont vulnérables; ce sont la richesse et 
le pouvoir, surtout lorsqu'ils sont concentrés, ou identifiables à des 
cibles précises (le WTC, le Pentagone...) La concentration du pouvoir 
(politique, économique, militaire) est aussi une concentration des cibles 
pour les adversaires de ce pouvoir, quels qu'ils soient. Plus une société 
est développée, plus elle est fragile -et qu'elle soit ou non démocratique 
n'ajoute ni ne retranche rien à cette fragilité. Plus un Etat est puissant, 
montre sa puissance et s'en glorifie, plus il sera une cible. Et qu'il soit 
démocratique ou non n'y change rien.La puissance même devient d'ailleurs une 
faiblesse, dans la "guerre asymétrique" qui oppose une superpuissance à une 
"nébuleuse", ou à des groupes restreints: les USA sont trop puissants pour 
que l'on se risque à les affronter par les moyens d'une guerre 
"conventionnelle" -on les affrontera donc par des moyens face auxquels ils 
n'ont aucune parade efficace.


3. Sauf à bunkériser tout un Etat, de ses plus hauts dirigeants à l'ensemble 
de ses habitants, il n'y a aucune protection matérielle possible contre des 
actes du genre de ceux qui se sont produits le 11 septembre aux USA.  La 
seule protection crédible contre de tels actes est d'ordre politique : elle 
réside en un travail sur les causes de la violence terroriste -or ces causes 
sont d'ordre politique, au sens le plus large du terme (ce qui implique 
qu'elles peuvent aussi être d'ordre économique, social, culturel). Ce sont 
sur ces causes que les terroristes, quels qu'ils soient, s'appuyent -et 
appuyent leur projet politique, car ils en ont un. Ben Laden a un projet 
politique. L'extrême-droite américaine a un projet politique. A ces projets 
politiques là, jumeaux, doit s'en opposer un autre -mais la "riposte" 
militaro-policière à laquelle les USA et l'OTAN se préparent n'en contient 
aucun : elle ne sera qu'une gesticulation spectaculaire, elle ne consistera 
qu'à affirmer qu'"on ne se laissera pas faire". Pas faire par qui ? Par un 
ennemi qu'on a soi-même produit, et qu'on n'éliminera pas sans le recréer ? 
Par un ennemi, en tous cas, qui ne connaît pas de frontières, n'a pas d'Etat 
ni n'est un Etat, qui est au coeur de la cible qu'il vise en même temps 
qu'il s'en tient le plus éloigné possible. Cet ennemi est inatteignable. La 
"riposte" n'atteindra donc que ce qu'elle peut atteindre : des pays faibles, 
quand ils n'ont pas déjà été dévastés par dix ou vingt ans de guerre. Ou un 
homme, Ben Laden, aussi remplaçable qu'un autre dans le rôle qu'il joue.


4. Les opérations terroristes du 11 septembre, quelque sens que l'on donne 
au terme de "terrorisme" (pour nous, il définit l'usage de la violence 
homicide afin de paralyser son adversaire par la terreur inspirée par cette 
violence)  mettent en évidence la profonde imbécilité pratique des projets 
de "boucliers anti-missiles" de l'administration Bush : Aucun bouclier 
anti-missile n'a ni n'aura jamais la moindre efficacité contre un terroriste 
décidé à mourir pour tuer, et ce sont des avions de ligne de compagnies 
américaines, détournés aux Etats-Unis, avec leurs passagers, qui ont été les 
armes du "blitz" contre New-York et Washington -pas des missiles, ni des 
bombes nucléaires. "Ils nous ont tués avec nos avions, notre kérosène et nos 
passagers", résumait un rescapé de Manhattan...

A quoi servent les armées si elles ne peuvenr rien contre un kamikaze armé 
d'un couteau ? A quoi sert l'armée la plus puissante du monde, si elle n'est 
pas capable de protéger la serveuse du bistrot du coin de Wall Street ou la 
nettoyeuse du Pentagone ?

A quoi servent la CIA, le FBI, la NSA, leurs ersatz et leurs avatars ? Les 
services de sécurité et de renseignement américains sont capables de lire ce 
texte sous la forme où vous le lisez ; ils sont capables d'intercepter 
n'importe lequel de nos courriers électroniques, mais n'ont pas été capables 
d'empêcher un groupe terroriste de s'emparer sur territoire américain de 
quatre avions de ligne américains et de les jeter contre le WTC et le 
Pentagone. Ils seront peut-être capable de retrouver les auteurs du "blitz" 
du 11 septembre; ils seront pas capable d'en empêcher, sous une forme ou une 
autre, la réédition.

Les appels à un renforcement de l'efficacité des services de sécurité, des 
polices, des armées, des services spéciaux, des services de l'immigration, 
se sont fait assourdissants. Mais à utiliser le seul critère de 
l'efficacité, sans le soumettre, sans le plier à l'impératif de légitimité, 
on se condamne à applaudir à l'opération du 11 septembre sur les USA : il 
s'agit peut-être là de la plus efficace de toutes les opérations de guerre 
menée contre une puissance mondiale depuis que puissance(s) mondiale(s) il y 
a. En quelques heures, le groupe auteur de l'opération a tué des milliers 
d'agents de la puissance publique américaine, détruit le symbole le plus 
voyant du capital financier, frappé le siège du complexe politico-militaire 
américain, fait chuter toutes les bourses du monde, et le dollar avec elles, 
manifesté l'extrême fragilité de la superpuissance américaine et traumatisé 
une bonne part des opinions publiques du monde "développé". Pour se préparer 
à applaudir à l'efficacité de la traque et du châtiment des coupables, nous 
faut-il aussi applaudir à l'efficacité des tueurs ?


5. Le "coup" de New-York met en évidence l'infirmité du droit international 
: il y a un droit de la guerre. Ce droit est ratifié par les Etats, et il 
est un droit de la guerre entre Etats. Que les Etats le respectent ou non 
(et l'on sait bien qu'ils ne le respectent que lorsqu'ils ne ressentent pas 
le besoin de le violer...) ne change rien au fait qu'il s'adresse à eux, 
qu'ils en sont les garants, les sujets et les objets. La guerre, puisque de 
fait c'en est une, dont les attentats du 11 septembre sont une bataille, est 
certes menée contre un Etat; mais si elle est menée par la "nébuleuse 
islamiste", elle ne l'est pas par un Etat, ou plusieurs Etats -car ni 
l'Afghanistan, ni le Soudan ne peuvent, en leur état actuel, être considérés 
comme des Etats, s'ils sont -et subissent- des pouvoirs. L'acteur de cette 
offensive de guerre contre les USA n'est pas un sujet du droit du droit de 
la guerre; les auteurs de ce crime contre l'humanité ne sont pas des sujets 
du droit humanitaire; cette guerre n'est pas perçue, ni réglée, par le 
droit.

Les auteurs et les responsables des attentats du 11 septembre ont commis un 
crime contre l'humanité. A ce titre, ils pourraient être traduits devant une 
Cour pénale internationale, si cette cour existait. Ils pourront l'être, 
quand cette cour existera. Qui aujourd'hui repousse son existence, qui 
aujourd'hui s'oppose à ce qu'une telle cour puisse juger de tels criminels ? 
D'abord les Etats-Unis, c'est-à-dire l'administration Bush. George Bush 
promet que les auteurs des attentats de New-York et de Washington, et leurs 
commanditaires, seront pourchassés, jugés, châtiés. George Bush a largement 
contribué à ce qu'ils ne puissent (encore ?) l'être par une justice 
internationale.


6. D'entre les milliers de victimes du 11 septembre, faudra-il que nous 
comptions pour les plus douloureusement frappées les actionnaires paniqués 
par la possibilité d'une chute des cours de leurs actions ? Le "blitz" a été 
suivi d'un "krach" : dans toutes les bourses encore ouvertes, les indices de 
quotation ont plongé, le dollar a chuté par rapport à l'euro, à l'or et au 
franc suisse. Les héroïques condottieres du libéralisme et de la nouvelle 
économie se sont empressés de vendre par peur de perdre ce qui importe plus 
à certains commentateurs que la vie des milliers de personnes enfouies sous 
les décombres des "symboles de la puissance économique américaine" : la 
valeur de leur portefeuille boursier. Le nombre des victimes des attentats 
leur importe moins que les points perdus par le Dow Jones. 


7. Dans son intervention télévisée, George Bush a affirmé que l'"Amérique" 
(comme si les USA étaient toute l'Amérique) avait été "prise pour cible 
parce (qu'elle est) le phare le plus brillant de la liberté". Et si elle 
avait été attaquée parce que, prétendant l'être, elle ne l'était pas ? Parce 
que pour des peuples entiers, et pour des millions de femmes et d'hommes, le 
"flambeau de la liberté" n'éclaire et ne réchauffe que ceux que  le porteur 
du flambeau à choisi d'éclairer et de réchauffer, laissant les autres dans 
la nuit -ou les brûlant ?

Les USA "sont en guerre", ont clamé d'innombrables commentateurs -et déclaré 
les  autorités américaines. Soit. Mais en guerre contre qui ? contre quoi ? 
La comparaison, elle aussi récurrente, faite avec Pearl Harbour n'est pas 
sans intérêt, si elle est sans pertinence (New-York rappelle plus Dresde ou 
Hambourg, Hiroshima ou Nagasaki) : A Pearl Harbour, les USA ont été attaqués 
par un Etat, qui s'est, lui, attaqué à une base militaire (navale); les USA 
se sont retrouvés en guerre contre cet Etat; ont mené cette guerre contre 
cet Etat, et l'ont vaincu (en usant, pour rappel, d'armes de destruction 
massive et indifférenciée : après Pearl Harbour, il y eut Hiroshima, et 
après Hiroshima la capitulation du Japon, et après cette capitulation, 
l'intégration du Japon dans le système de défense occidental...). La guerre 
a abouti à la politique, c'est-à-dire à quelque chose qui tient, forcément, 
de la négociation, soit avec l'ennemi (le Japon), soit avec les héritiers de 
l'ennemi (l'Allemagne post-nazie). A quoi peut bien aboutir une guerre des 
USA contre Ben Laden ? A l'élimination probable de Ben Laden, sans doute. Et 
ensuite ? Il n'y a personne avec qui négocier; aucun Etat à faire capituler; 
aucun pouvoir à renverser et auquel substituer un nouveau pouvoir. Il n'y a 
qu'un immense terreau : celui de la misère, de l'humiliation de l'exclusion 
des deux tiers du monde par un tiers.

Si la "piste islamiste" se confirme, les USA se retrouvent aujourd'hui en 
guerre contre des réseaux, une nébuleuse, des groupes, des individus, et 
peut-être deux fantômes d'Etat (l'Afghanistan des Talibans et le Soudan) 
accusés de les soutenir ou de les abriter. Cette guerre est celle du marteau 
contre un essaim de guêpes. Les USA et leurs alliés peuvent abattre Oussama 
Ben Laden, bombarder l'Afghanistan (s'il y reste quelque chose à bombarder, 
après vingt ans de guerre) ou le Soudan, ou la Libye, détruire des camps 
d'entraînement -et après ? Les réseaux se reconstitueront, Ben Laden aura 
des successeurs. Ils sont sans doute déjà prêts. Et peut-être ont-ils été, 
comme Ben Laden lui-même, aidés, soutenus, formés, financés, armés, par la 
CIA au temps de la guerre afghane contre l'Union Soviétique.

Oussama ben Laden est lié à la famille royale saoudienne. L'Arabie Saoudite 
et sa famille royale sont des alliés des USA, et l'un de leurs principaux 
points d'appui dans la région; Oussama ben Laden est allié aux Talibans 
afghans, lesquels sont des créatures du Pakistan, principal point d'appui 
américain contre l'Union Soviétique dans le conflit afghan. Les USA ont 
financé et armé l'Arabie Saoudite (et donc ben Laden). Ils ont financé et 
armé le Pakistan (et donc les Talibans). Ils ont instrumentalisé les Frères 
Musulmans et la Jamaat-I-Islami pakistanaise. Ils ont directement souteni 
Ben Laden quand il combattait les Soviétiques. Ils ont largement contribué, 
à cette époque, à la constitution de sa capacité de nuisance. Ils sont les 
parrains de ceux qui, vraisemblablement, les ont frappé le 11 septembre. On 
se retrouve là en paysage connu : il en fut de même des grands 
narco-trafiquants, érigés en ennemis publics des USA après avoir été 
financés et armés par les USA contre les mouvements armés d'extrême-gauche 
(et contre le pouvoir sandiniste) en Amérique latine.

Les USA ont eux-mêmes armé la bombe qui vient de leur exploser à la figure. 
Mais les victimes réelles de cette bombe, les milliers de personnes tuées le 
11 septembre,  n'y sont pour rien. Quant aux politiciens et aux services 
spéciaux qui l'ont armée, ils sont indemnes. Des innocents ont payé pour des 
coupables. Et ces coupables refusent encore aujourd'hui qu'une Cour pénale 
internationale puisse juger les auteurs de crimes dont ils sont au moins 
parmi les responsables. Quand les dirigeants américains assurent qu'ils 
puniront non seulement les organisateurs du massacre, mais également ceux 
qui les ont protégé, mesurent-ils à quoi ils s'engagent ? Qui donc, déjà, 
était patron de la CIA, lorsque la CIA soutenait Ben Laden ?


8. Les Etats-Unis ont été visés. Mais quels Etats-Unis ont été touchés ? 
Rien n'est plus étranger aux intérêts des "peuples en lutte" que l'amalgame 
de toute la société américaine aux pouvoirs et aux individus qui la 
dominent. Comme bien d'autres, nous travaillons quotidiennement avec des 
militants américains, avec des ONG américaines, avec des ONG qui reçoivent 
des fonds des Etats-Unis. Comme bien d'autres, nous travaillons avec un 
mouvement de contestation de l'ordre du monde, présent aux USA, et dont 
l'audience aux USA est croissante. En quoi les attentats du 11 septembre 
renforcent-ils ce mouvement, ces militants, ces ONG ? En rien, évidemment, 
et c'est un euphémisme. Il y a lieu de craindre au contraire que tout le 
travail de l'"autre Amérique" aux côtés des forces qui, partout dans le 
monde, se battent pour un "autre monde", ne soit durablement entravé par les 
conséquences culturelles et politiques du terrorisme qui a frappé la côte 
est des USA. Après tout, il y a tous les risques pour que d'entre les 
milliers de victimes du 11 septembre, il y en ait qui étaient "de notre 
camp". Et aucune chance pour qu'il y en ait du côté des organisateurs de ce 
massacre.


9. Outre ses auteurs, l'opération du 11 septembre aura fait des heureux : 
les pouvoirs pour qui le spectre du terrorisme islamiste justifie leur 
propre terrorisme, et nourrit des appels incessant au soutien de la 
"communauté internationale". Le gouvernement Sharon, par exemple. Mais aussi 
les généraux d'Alger. Et Vladimir Poutine. Les premières victimes du 11 
septembre sont américaines. Les victimes qui suivront se compteront au sein 
des peuples et des communautés au nom desquels le responsable présumé des 
attaques contre New York et Washington mène sa guerre sainte.

Pour le reste, les appels les plus pressants à la fermeture des frontières, 
à la lutte contre l'immigration, aux restrictions des libertés de 
déplacement, ont été lancés après le 11 septembre. Qu'on se rassure 
cependant : il ne s'agira jamais que d'entraver la circulation des 
personnes, pas celle des capitaux. Et de restreindre le droit d'asile, pas 
le secret bancaire.


10. Si douloureux, si insupportable, si incompréhensible que cela soit, les 
attentats du 11 septembre ont été salués dans les géhennes du monde par des 
cris de joie et de victoire.  Que répondre à la Schadenfreude que les 
attentats ont suscité dans les camps palestiniens ou les rues de Bab-El Oued 
? Qu'une saloperie n'en efface pas une autre ? Que les morts de New-York ne 
feront pas revivre ceux de Sabra et Chatila ? Que la destruction du WTC ne 
compense pas celle d'un orphelinat de Bagdad, mais s'y ajoute ? Que les 
attentats du 11 septembre ne servent aucune cause juste, pas plus celle des 
peuples dominés que celle des dominés dans les Etats dominants ? Qu'aucune 
révolution, jamais, nulle part, n'a abouti par de tels moyens, et que 
l'usage de ceux-ci au contraire a toujours renforcé les pouvoirs en place ? 
Que, comme le proclamait la Première Internationale, "la libération des 
travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes" et que les kamikazes 
font d'aussi piteux révolutionnaires que les milliardaires saoudiens d'aussi 
improbables porte-paroles des opprimés ? Ces réponses sont justes, 
fondamentalement justes. Elles sont légitimes, et elles sont indispensables. 
Mais elles sont inaudibles par ceux à qui elles s'adressent -les humiliés et 
les offensés qui voient le monde resté sourd et aveugle à leur humiliation 
et leurs offenses prier en un bel élan interreligieux pour les victimes d'un 
autre crime.

Et prier qui, d'ailleurs ? Un Dieu impuissant ou un Dieu complice ? Un Dieu 
qui pleure au bord des fosses communes ou un Dieu qui les remplit ? Un dieu 
en tous cas qui ne pourrait faire plus beau cadeau aux hommes que son 
inexistence. Le "God bless America" de George Dobleyou répond au "Allah 
Akhbar" d'Oussama Ben Laden. L'un et l'autre ne traduisent que le vieux 
"Gott mit Uns" de tous les massacreurs, l'antique "Tuez les tous, Dieu 
reconnaîtra les siens" de tous les soudards cuirassés de bonne conscience 
religieuse. Ces charognards rendent fier d'être athée. Aux uns comme aux 
autres, on peut adresser cette accusation lancée par Bakounine à Netchaïev : 
de n'avoir à proposer que la violence pour le corps, et le mensonge pour 
l'âme.

@@@@@

"Rien ne sera plus comme avant" ce 11 septembre 2001, nous affirme-t-on. 
Peut-être, encore que nous puissions en douter : les fabriques sociales et 
économiques du désespoir vont-elles cesser de les produire ? Et  comment 
était-ce, avant ce 11 septembre qui est supposer tout changer, ou presque?

Avant, c'est-à-dire maintenant, il y avait, et il y a,  toutes ces guerres 
qui ne sont pas reconnues comme telles, et dont les morts se comptent par 
centaines de milliers. Depuis dix ans, en Algérie, se déroule un conflit que 
personne ne reconnaît comme une guerre. En ces dix ans, en Algérie, dans ce 
conflit que personne ne reconnaît comme une guerre, l'équivalent de la 
population de la ville de Genève a été tuée. 180'000 morts. Et ce ne serait 
pas une guerre. parce que ce ne sont pas deux Etats qui s'affrontent. ? Ce 
ne serait pas une guerre parce que l'un de ses protagonistes n'a pas signé 
les Conventions de Genève, personne d'ailleurs ne le lui ayant demandé ? Ce 
ne serait pas une guerre parce que les images n'en encombrent pas nos écrans 
de télévision. C'est une guerre. Et c'est une guerre qu'aucun des 
instruments du droit de la guerre ne permet de saisir. Une guerre dont aucun 
moyen de communication ne se repaît. Une guerre exemplairement moderne : on 
y décapite à la hache, on y égorge au couteau.

Le XXème siècle avait commencé à Sarajevo, en juillet 1914. Le XXIème siècle 
commence  le 11 septembre 2001 à New-York et à Washington. Bienvenue dans le 
XXIème siècle. Un monde nouveau : il y a le Bien et nous en sommes. Il y a 
le Mal, et ce sont les autres. Nous ne sommes en rien responsables du Mal. 
Il nous est étranger. Nous n'avons jamais rien fait pour le produire, le 
provoquer, l'entretenir. Nous ne l'avons même jamais toléré. Nous sommes 
dans le camp du Bien. Et si le Mal naît de la misère, du chômage, du 
désespoir, de l'oppression, s'il naît de la torture, de la négation des 
droits fondamentaux, de la violence des puissants, ça n'est pas notre faute. 
Nous ne sommes ni responsables, ni complices, ni coupables. Tout juste 
spectateurs.

A ceux qui décidément restent étrangers à cette bonne conscience, à qui ces 
appels à la mobilisation générale contre les forces du Mal ne parlent pas 
plus que les appels concurrents à la lutte contre le Grand Satan, il reste à 
soutenir, partout où elles existent -et elles existent partout- les forces 
luttant, par des moyens compatibles avec le sens de leur lutte, pour le 
respect des droits individuels et collectifs, idéaux et matériels, de la 
personne humaine, pour la démocratie, la justice sociale, l'égalité des 
droits.

Et qu'on nous pardonne de conclure par ce qui pourra paraître comme un 
renvoi dos à dos de qui parle au nom des victimes et de qui est désigné 
comme coupable, mais ni Bush ni Ben Laden, ne sont de ces forces là, ni 
alliés d'aucune de ces forces, ni crédible, l'un comme défenseur de la 
démocratie, l'autre comme défenseur des victimes de l'ordre du monde. Ils ne 
sont chacun que l'ombre de l'autre.

Le 11 septembre 2001, des milliers d'Américains ont été tués lors d'une 
offensive terroriste, spectaculaire, et dont les images se sont répandues en 
quelques heures dans le monde entier.

Le 11 septembre 2001, selon la FAO, plus de 35'000 enfants sont morts de 
faim dans le monde, comme chaque jour de chaque année.

Ces morts s'additionnent, leurs assassins se complétent. "Qu'est-ce qu'une 
guerre ? C'est quand des pauvres qui ne se connaissent pas se massacrent 
pour des riches qui se connaissent et ne se massacrent pas", écrivaient les 
socialistes libertaires français en août 1914. Bush et Ben Laden ont raison 
: nous sommes en guerre.



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"Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni 
patience" (René Char)

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CP 343 CH-1211 Genève 4

Tel/fax +41 22 735.88.27 
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www.home.ch/~spaw1265/index.htm 
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