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(fr) Socialisme Libertaire - Emma Goldman: L'émancipation féminine
Date
Mon, 2 Feb 2026 17:50:01 +0000
Libre disposition de son corps, contrôle des naissances, égalité des
sexes, prostitution, homosexualité, ce sont là des sujets tabous qu'il
est encore aujourd'hui bien difficile d'aborder avec la même aisance que
d'autres. C'est dire toute la difficulté et le courage qu'il a fallu à
certains pour en faire des thèmes de propagande, dès la fin du XIXe et
au début du XXe siècle. Ce fut le cas de nombre de militants, femmes et
hommes, du mouvement anarchiste. ---- Parmi eux Emma Goldman qui, dans
un livre, Living my life, a retracé tous les épisodes de sa vie de
militante. C'est dans ce livre que nous avons extrait le passage
suivant, traitant de la question féminine. ---- 'épisode conté par Emma
Goldman se situe peu de temps avant la Première Guerre mondiale, et
témoigne de ce courage évoqué plus haut, en même temps que de la
lucidité des propos d'une anarchiste.
* * * * * * * * *
«Après être allée à la conférence néo-malthusienne de Paris, j'avais
ajouté le contrôle des naissances à mes sujets de conférence. Je ne
discutais pas des méthodes contraceptives parce que pour moi la
limitation des naissances n'était qu'un des aspects de la lutte
politique, et je ne voulais pas me faire arrêter pour cela. Comme
j'étais d'ailleurs toujours sur le point de me faire mettre en prison
pour mes diverses activités, je ne voulais pas créer de raisons
supplémentaires. En privé, je donnais des informations sur les méthodes
contraceptives si on me le demandait. Mais les difficultés rencontrées
par Margaret Sanger (1) qui venait de publier La Femme rebelle (The
Woman rebel) et l'arrestation de son mari pour avoir donné ce manifeste
à un agent de Comstock me firent comprendre qu'il était temps d'assumer
les conséquences de cette lutte.
Ni Margaret, ni moi n'étions des pionnières: la voie avait été tracée
par Moses Harman, sa fille Lillian, Ezra Heywood, le docteur Foote. Ida
Craddock, véritable championne de l'émancipation des femmes, avait payé
de sa vie. Pourchassée par Comstock, condamnée à cinq ans de prison,
elle s'était suicidée. Cette génération s'était battue pour le droit à
la libre maternité.
Le président du Sunrise Club m'avait invitée à parler à un de ses
dîners. C'était un des rares forums libertaires de New York. On pouvait
s'y exprimer librement j'avais déjà fait plusieurs conférences dans ce
club. Je décidai alors de choisir la contraception pour thème de ma
prochaine conférence et de parler ouvertement des méthodes. Jamais, dans
l'histoire du club, le public n'avait été si nombreux: plus de six cents
personnes, dont des médecins, des avocats, des artistes, des libéraux...
La plupart d'entre eux étaient venus pour soutenir cette première
discussion publique. On était certain que j'allais être arrêtée et on
avait même commencé à préparer l'argent de la caution. J'avais emporté
un livre au cas où je passerais la nuit en prison. Je fis d'abord un
historique et une analyse de la limitation des naissances, puis je
continuai par un exposé de ces différents contraceptifs, sur un ton
neutre et médical.
La discussion fut ouverte et saine. Je ne fus pas arrêtée.
D'ailleurs, la police n'intervint pas pendant toute ma tournée de
conférences. Pourtant, je traitais de la lutte antimilitariste, de la
défense de Caplan et Schmidt (2), de l'amour libre, de la contraception
et du sujet le plus tabou de notre société: l'homosexualité. Cependant
la censure vint de mes propres rangs parce que je traitais de sujets
aussi "peu naturels" que l'homosexualité.
L'anarchisme était suffisamment calomnié, et on accusait déjà les
militants de dépravation: mes camarades pensaient qu'il ne fallait pas
ajouter aux malentendus en défendant la cause des perversions sexuelles...
Moi, je croyais à la liberté d'expression, et la censure dans mon camp
avait sur moi le même effet que la répression policière. Elle me
renforçait dans ma volonté de défendre ceux qui sont victimes
d'injustice sociale comme ceux qui sont victimes de préjugés puritains.
Les hommes et les femmes qui venaient me parler après les conférences
sur l'homosexualité et me confiaient leur solitude et leur désespoir
étaient souvent plus intéressants que ceux qui les rejetaient.
Certains avaient mis des années à accepter leur différence après avoir
lutté pour étouffer ce qu'ils considéraient comme une maladie. Une jeune
femme m'avoua qu'il n'y avait pas eu un seul jour de ses vingt-cinq ans
d'existence où la présence d'un homme, son père ou ses frères, ne l'eut
rendue malade. Plus elle se forçait à accepter les avances sexuelles et
plus cela la répugnait. Elle s'en était voulue, me dit-elle, parce
qu'elle n'arrivait pas à aimer son père ou ses frères comme elle aimait
sa mère. Le remord avait beau la torturer, sa répulsion ne faisait
qu'augmenter. À dix-huit ans, elle avait accepté une proposition de
mariage dans l'espoir que de longues fiançailles l'habitueraient à la
présence d'un homme et la guériraient de sa " maladie ".
Ce fut un cauchemar, elle devint presque folle. L'idée de ce mariage lui
était insupportable, mais elle n'osait rien dire à son fiancé ou à ses
amis. Elle n'avait jamais rencontré personne, me dit-elle, qui soit
affligé de ces problèmes. Elle n'avait jamais trouvé de livre qui en
parle. Jusqu'à ce que ma conférence lui rende l'estime d'elle-même
qu'elle avait perdue.
Ce n'était qu'un exemple. De nombreuses femmes venaient me faire
partager leurs histoires dramatiques et je réalisais mieux le danger de
l'ostracisme social vis-à-vis des homosexuels.
Pour moi, l'anarchisme n'était pas une théorie applicable dans un
lointain futur, mais un travail quotidien pour se libérer des
inhibitions, les nôtres et celles d'autrui, et abolir les barrières qui
séparaient artificiellement les gens.
À Los Angeles, j'étais invitée à faire une conférence au club des
femmes. Cinq cents femmes, de toutes les couleurs politiques possibles,
étaient venues m'écouter. Mais je fis la critique des revendications
démagogiques des suffragettes et je mis en doute les merveilles qu'elles
pourraient accomplir si elles parvenaient au pouvoir. Les femmes
m'accusèrent alors d'être une ennemie de l'émancipation des femmes et
les membres du club se levèrent pour me dénoncer. Cela me rappelait une
autre occasion où j'avais pris la défense des hommes que l'on tenait
responsables de tous les maux. Je soulignais que s'ils correspondaient
au noir tableau peint par ces dames, les femmes devaient en partager la
responsabilité.
La première influence dans la vie d'un homme, c'est sa mère. C'est elle
qui cultive son sentiment d'importance. Plus tard, les soeurs, les
femmes et les maîtresses ne font que suivre la voie tracée par la mère.
J'ai dans l'idée que les femmes sont perverses: dès la première minute
de la naissance d'un enfant mâle, et jusqu'à sa maturité, la mère fait
tout pour qu'il lui reste attaché. Pourtant, en même temps, elle ne veut
pas qu'il soit faible et l'encourage à être viril. Elle idolâtre chez
lui les traits de caractère qui maintiennent les femmes en esclavage: la
force, l'égoïsme, la vanité...
Devant les contradictions de mon sexe, le pauvre mâle oscille entre
l'ange et la brute, l'enfant désarmé et le conquérant de l'humanité.
C'est vraiment la femme qui a fait l'homme tel qu'il est. Le jour où
elle saura être aussi égocentrée que lui, quand elle aura le courage de
se jeter dans la vie et de prendre des risques comme il le fait, elle
aura réalisé sa libération, et par là même celle de l'homme.
C'est toujours à ce moment-là que les femmes qui m'écoutent se lèvent
scandalisées et me crient: " Vous n'êtes qu'une femme vendue aux hommes ".»
Emma Goldman (1910)
Notes:
(1) Pionnière du contrôle des naissances aux États-Unis. Elle s'appuyait
sur les femmes de la bourgeoisie pour obtenir des réformes légales.
(2) David Caplan et Matthew Schmidt: ces syndicalistes avaient été
inculpés avec les frères McNamara pour avoir placé une bombe dans les
locaux du Los Angeles Times en 1910.
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/12/emma-goldman-l-emancipation-feminine.html
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