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(fr) Courant Alternative #356 (OCL) - Capitalisme, immigration et xénophobie
Date
Thu, 29 Jan 2026 15:54:38 +0000
Selon l'émission «Complément d'enquête», diffusée en novembre dernier
sur France 2, le mot «immigration» a été employé à 69 353 reprises sur
la chaîne d'extrême droite CNews entre 2020 et 2024, tandis que le terme
«islam» a été utilisé 30 993 fois au cours de la même période. Telles
sont les obsessions du conglomérat industrialo-médiatique détenu par le
milliardaire Vincent Bolloré qui propulse sur le devant de la scène des
figures comme l'ultra-conservateur Philippe de Villiers qui avait lancé,
en septembre dernier, une pétition en ligne afin d'«exiger un référendum
sur l'immigration».
Pour cet ancien ministre de Jacques Chirac, nous serions «en train de
changer de civilisation» et il s'agirait même de sauver «les derniers
Français». Or, le fondateur du Puy du Fou - qui anime aussi une émission
hebdomadaire sur CNews - se contente de reprendre les thèmes chers aux
adeptes de la théorie du «grand remplacement», quelques semaines avant
la parution de son essai intitulé Populicide publié par Fayard. Cette
maison d'édition, tombée récemment dans l'escarcelle du groupe Bolloré,
sert désormais un agenda réactionnaire sur toute la ligne ainsi que
l'attestent ses succès de librairie au rayon «politique»: du dirigeant
du Rassemblement national Jordan Bardella à l'ancien président de la
République Nicolas Sarkozy, consacrant ainsi la stratégie d'union des
droites sur le plan éditorial.
Malgré leurs divergences sur tel ou tel aspect, les personnalités les
plus en vue de la droite française s'accordent pour présenter, à
l'instar de l'initiative de Philippe de Villiers, l'immigration comme
«la question centrale», ce qui permet d'activer les clivages habituels
de cette famille politique afin de rassembler ses composantes multiples:
peuple contre élites, souveraineté contre mondialisation, nationaux
contre étrangers... Pourtant, en dépit de sa rhétorique identitaire, le
texte de la pétition revêt une dimension économique puisqu'il cible, à
côté du «regroupement familial sans frein» ou des «régularisations
massives», les prétendues «aides sociales sans condition».
Dès lors, l'instrumentalisation de la question de l'immigration par les
segments les plus exaltés de la mouvance conservatrice - relayée
jusqu'au sommet de l'État ainsi que par la gauche chauvine dite
«républicaine» - ne participe pas seulement de la stigmatisation de la
fraction la plus fragilisée du prolétariat mais sert, par extension, à
remettre en cause les derniers vestiges de l'État-providence et les
conquêtes sociales arrachées de haute lutte par les classes populaires
dans toute leur diversité.
Cependant, il convient de souligner que toutes les composantes de la
bourgeoisie française ne sont pas nécessairement en phase avec l'agenda
du groupe Bolloré et de ses laquais hyper-médiatisées. Après tout, sur
ce sujet, Patrick Martin, président du MEDEF - la principale
organisation patronale - avait déclaré, en février dernier sur France 2:
«Il faut qu'on objective ce débat qui est devenu totalement passionnel,
totalement politisé, totalement instrumentalisé. La démographie est une
science exacte. Si on veut préserver notre croissance, si on veut
préserver notre modèle social, aura-t-on besoin ou pas d'immigration
économique choisie?»
De façon plus pragmatique, le patron des patrons s'était déjà démarqué
des courants droitiers les plus engagés dans les «guerres culturelles»,
en particulier à l'occasion du débat sur la loi immigration. En décembre
2023, Patrick Martin estimait sur Radio Classique que l'économie
demandait «massivement de l'immigration» en avançant le chiffre de 3,9
millions de salariés étrangers d'ici 2050, aussi bien pour les secteurs
en tension que pour les métiers à forte qualification. De même, en
septembre 2024, quelques jours après les propos tenus sur TF1 par le
nouveau ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau - «l'immigration
massive n'est pas une chance pour la France» -, le président du MEDEF a
rappelé sur France Info, chiffres à l'appui, qu'il ne fallait «pas
s'interdire de recourir à tous niveaux de qualification de la
main-d'oeuvre immigrée, mais de manière régulée, très ciblée».
Contre la circulaire Fontanet novembre 1973
Là encore, le financement de «notre modèle social» est utilisé comme un
argument d'autorité, ce qui ne manque pas de sel quand on connaît les
sommes colossales représentées par les exonérations des cotisations
patronales - plus de 80 milliards d'euros en 2024 pour les «allègements
généraux» d'après la CGT. En outre, suivant la logique de la rationalité
instrumentale, Patrick Martin souscrit bel et bien au concept
d'«immigration choisie» promu dès 2005 par le Premier ministre Dominique
de Villepin et mis en oeuvre l'année suivante par son ministre de
l'Intérieur Nicolas Sarkozy. Ce dernier en fera, en 2007, un thème de
campagne pour l'élection présidentielle. Par ce biais, la droite dite
«républicaine» installait, du moins en apparence, une dichotomie entre,
d'une part, une immigration de travail - qui serait accueillie sous
certaines conditions drastiques - et une «immigration subie», catégorie
aux contours flous qui regrouperait à la fois les personnes installées
en France par le biais du regroupement familial tout comme les migrants
rendus «illégaux» par les dispositifs xénophobes.
Or, au prétexte de distinguer de façon manichéenne - et non moins
arbitraire - immigration «choisie» et «subie» - donc en séparant les
«bons» immigrés des «mauvais» -, le patronat, la droite parlementaire,
ainsi qu'une partie de la gauche gouvernementale ont contribué à jeter
durablement la suspicion sur l'ensemble des immigrés tout comme leurs
descendants, venant ainsi légitimer les passions tristes d'une extrême
droite revancharde. Le nombre des étrangers - ou de leurs enfants -,
jamais véritablement établi, donne lieu à toutes sortes de fantasmes
chez les tenants du nationalisme ethno-culturel qui préconisent la
«remigration» ou l'expulsion des populations jugées «indésirables» car
rendues responsables des malheurs du pays.
Mais il s'agit bien là d'un aspect de la lutte des classes et d'un
procédé usé jusqu'à la corde. En effet, le durcissement continu de la
législation concernant les migrants vise moins à limiter leur arrivée
sur le territoire - en dépit des épreuves douloureuses vécues depuis
leur départ - qu'à rendre plus difficiles encore leurs conditions de vie
afin d'accentuer leur exploitation en maintenant au plus bas le prix de
leur force de travail. De telle sorte que les prolétaires immigrés -
avec ou sans titre de séjour - en soient réduits à accepter les salaires
ou les tâches que les catégories de travailleurs les moins vulnérables
sont en mesure de refuser - sans savoir pour combien de temps encore...
Cette mise en concurrence de salariés aux statuts inégaux tend, en
l'absence d'organisation et de résistance collectives sur un terrain de
classe, à exercer une pression sur l'ensemble du prolétariat - déjà
divisé selon les lois, statuts, conventions, hiérarchies, etc. -, à
désarmer sa combativité et à alimenter le ressentiment contre les
travailleurs étrangers ou tous ceux perçus comme tels, à l'aide de la
propagande raciste.
Il s'agit là d'une problématique séculaire du point de vue de la théorie
révolutionnaire - à savoir celle de l'«armée de réserve» - puisque, dès
1845, dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Friedrich
Engels aborde le cas de l'immigration irlandaise en ces termes: «C'est
contre un concurrent de ce genre que doit lutter le travailleur anglais,
contre un concurrent occupant le barreau de l'échelle le plus bas qui
puisse exister dans un pays civilisé et qui, précisément pour cette
raison, se contente d'un salaire inférieur à celui de n'importe quel
autre travailleur. C'est pourquoi le salaire du travailleur anglais,
dans tous les secteurs où l'Irlandais peut le concurrencer, ne fait que
baisser constamment et il ne saurait en être autrement».
Dans le même esprit, Karl Marx se trouve confronté à cette relation de
concurrence asymétrique entre travailleurs anglais et irlandais qu'il
traite dans un texte daté de 1870, à une époque où l'Irlande est donc
intégrée au Royaume-Uni, articulant à sa manière les problématiques
liées à l'exploitation capitaliste, à la domination impérialiste et à
l'oppression raciste: «L'ouvrier anglais moyen déteste l'ouvrier
irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie.
Par rapport à l'ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation
dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et
capitalistes de son pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il
renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés
religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais.»
Outre ces références «classiques» dans la tradition marxiste, le sujet a
également été traité par le mouvement socialiste révolutionnaire sous
nos latitudes. Ainsi, nous trouvons dès 1886, dans Le Socialiste, organe
du Parti ouvrier, un article signé Géva qui dénonce les campagnes
politico-médiatiques dirigées contre les ouvriers étrangers - considérés
comme des boucs-émissaires - et met en exergue les principes
élémentaires au regard de cette problématique. En effet, son rédacteur
préconise non seulement d'interdire «aux employeurs d'occuper des
ouvriers étrangers à un prix inférieur aux ouvriers français» mais aussi
d'opposer l'internationalisme ouvrier - fondé sur l'égalité, la
coopération et la solidarité - à l'internationalisme bourgeois, non sans
un certain optimisme qui fait cruellement défaut à notre époque: «Les
exploités de tous les pays sont nos frères. Notre patrie, c'est non
seulement la France, mais l'univers. Le but que nous poursuivons, c'est
la suppression des frontières. La patrie que nous rêvons est plus grande
que celle de nos chauvins, c'est celle de l'humanité tout entière,
l'émancipation de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, ni
de race, ni de nationalité.»
Nedjib SIDI MOUSSA
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4622
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