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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Kurdistan, De retour du Rojava: impressions et réflexions by Janet Biehl / David Graeber
Date
Thu, 01 Jan 2015 12:04:36 +0200
Ces derniers mois, parler du Kurdistan syrien, c'était parler de la bataille de Kobanê, de
ce qui s'y joue et de sa signification. Or dans cette dernière, l'expérience sociale et
politique originale de l'autonomie proclamée du Rojava occupe pratiquement tout
l'espace... quand elle n'est pas justement niée ou dénigrée, au profit de considérations
géostratégiques mettant en scène les seules puissances impériales, leurs intérêts et leur
défense des cadres nationaux existant dans la région. D'où l'intérêt d'y revenir,
d'apprendre et de tenter de comprendre. ---- Début décembre 2014, un groupe d'une dizaine
de personnes (activistes, étudiants, universitaires) de différents pays d'Europe et des
États-Unis, ont visité la plus grande région du Rojava (Kurdistan de Syrie) pendant 10
jours. Tournée de personnes a priori sympathisantes et solidaires de l'expérience en cours
autant que voyage d'étude du «modèle kurde» avec de multiples rencontres, discussions,
visites d'écoles, de conseils communaux, d'assemblées de femmes, de coopératives et de
diverses réalités nées de la "révolution du Rojava".
Voici deux premiers "compte rendus" que nous avons reçu. L'un est de Janet Biehl, proche
des idées de Murray Bookchin sur l'écologie sociale et le communalisme libertaire.
L'autre, sous la forme d'une interview publiée dans un quotidien turc, de David Graeber,
anthropologue, activiste anarchiste issu du mouvement altermondialiste et engagé dans le
mouvement Occupy Wall Street, et beaucoup plus connu pour ses écrits, en particulier son
ouvrage sur l'histoire de la dette.
Un troisième texte, qui aborde un peu plus les questions de classe dans le processus en
cours, sera disponible dans le numéro à paraître de Courant Alternatif (janvier 2015).
Mes impressions du Rojava
par Janet Biehl (*)
Publié le 15 décembre 2014
Du 1er au 9 décembre, j'ai eu le privilège de visiter le Rojava dans le cadre d'une
délégation d'universitaires d'Autriche, d'Allemagne, de Norvège, de Turquie, du
Royaume-Uni et des États-Unis.
Nous nous sommes retrouvés à Erbil, en Irak, le 29 novembre et avons consacré la journée
du lendemain à nous renseigner sur ce pétro-État connu sous le nom de Gouvernement
régional kurde (KRG), avec sa politique pétrolière, sa politique clientéliste, ses partis
rivaux (PDK et UPK) et ses aspirations apparentes à imiter Dubaï. Nous en avons rapidement
eu assez et le lundi matin nous avons été soulagés de nous rendre jusqu'au Tigre, où nous
avons traversé la frontière avec la Syrie et sommes entrés dans le Rojava, la région
autonome majoritairement kurde du nord de la Syrie.
Le lit du Tigre était étroit, mais la société en pleine révolution sociale et politique
que nous avons rencontrée sur la rive opposée ne pouvait pas être plus différente que
celle du KRG. Quand nous avons débarqué, nous avons été accueillis par les Asayis, ou
forces de sécurité civiles de la révolution; les Asayis rejettent l'étiquette de police,
car la police sert l'État, alors qu'eux servent la société. Au cours des neuf jours
suivants, nous allons explorer l'autogouvernement révolutionnaire du Rojava dans un état
d'immersion totale à l'ancienne (nous n'avons pas eu accès à Internet pour nous distraire).
Les deux organisateurs de notre délégation - Dilar Dirik (talentueuse doctorante à
l'Université de Cambridge) et Devris Çimen (leader de Civaka Azad, le Centre kurde pour
les relations publiques en Allemagne) - nous avaient préparé une tournée intensive des
différentes institutions révolutionnaires.
Le Rojava se compose de trois cantons non contigus géographiquement; nous ne verrons que
celui situé le plus à l'est, Cizîrê, à cause de la guerre en cours avec l'État islamique
qui fait rage à l'ouest, en particulier à Kobanê. Mais partout où nous sommes allé, nous
avons été chaleureusement accueillis.
Au début, la vice-ministre des Affaires étrangères, Amina Ossi, nous a présenté l'histoire
de la révolution. Le régime baasiste, un système de pouvoir à parti unique, avait depuis
longtemps insisté sur le fait que tous les Syriens étaient des Arabes et a tenté
d'"arabiser" de quatre millions de Kurdes du pays, en réprimant leur identité et en
retirant la citoyenneté à ceux qui s'opposaient. Après que les groupes d'opposants
tunisiens et égyptiens se soient insurgés au cours du Printemps arabe de 2011, les Syriens
rebelles, pour se soulever, se sont lancés dans une guerre civile. Au cours de l'été 2012,
l'autorité du régime s'est effondrée dans le Rojava et les Kurdes n'ont pas eu trop de mal
à convaincre de façon non violente ses fonctionnaires de partir. Les Rojavans (je vais les
appeler ainsi parce que, s'ils sont Kurdes pour la plupart, il y a aussi des Arabes, des
Assyriens, des Tchétchènes et d'autres) ont dû faire face à un choix: s'aligner soit avec
le régime qui les avait persécutés, soit avec les groupes de combattants de l'opposition,
le plus souvent islamiques.
Les Kurdes de Rojava étant relativement laïcs, ils ont refusé les deux bords et ont
préféré décider de se lancer dans une Troisième Voie, fondée sur les idées d'Abdullah
Öcalan, le leader kurde emprisonné qui a repensé la question kurde, la nature de la
révolution et une modernité alternative à l'État-nation et au capitalisme. Initialement,
sous sa direction, les Kurdes avaient combattu pour un État, mais il y a plusieurs
décennies, toujours sous sa direction, leur objectif a commencé à changer: ils rejettent
maintenant l'État en tant que source d'oppression et à la place s'efforcent de conquérir
l'autonomie, une démocratie populaire. En s'inspirant de manière éclectique de diverses
sources situées dans l'histoire, la philosophie, la politique et l'anthropologie, Öcalan a
proposé le Confédéralisme Démocratique, nom donné à un programme global comprenant une
démocratie de bas en haut [bottom-up], l'égalité des genres, l'écologie et une économie
coopérative. La mise en oeuvre de ces principes, dans les institutions non seulement de
l'autogouvernement démocratique, mais aussi dans l'économie, l'éducation, la santé et les
questions de genre, est appelé Autonomie Démocratique.
Sous leur Troisième Voie, les trois cantons du Rojava ont déclaré l'Autonomie Démocratique
et l'ont formellement établie dans un "contrat social" (le terme non étatiste utilisé à la
place de "constitution"). En vertu de ce programme, ils ont créé un système
d'autogouvernement populaire, basé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant
plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n'importe qui peut participer et avec
le pouvoir s'exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des
cantons.
Lorsque notre délégation a visité un quartier de Qamislo, nous avons assisté à une réunion
du conseil populaire local, où l'électricité et les questions relatives aux femmes, la
résolution de conflits et les familles des martyrs étaient discutés; des hommes et des
femmes avaient pris place, étaient assis et participaient ensemble. Ailleurs dans Qamislo,
nous avons assisté à une assemblée de femmes qui s'attaquait aux problèmes spécifiques à
leur genre.
Le genre est d'une importance particulière pour ce projet d'émancipation humaine. Nous
avons rapidement réalisé que la Révolution du Rojava est fondamentalement une révolution
de femmes. Cette partie du monde est traditionnellement une terre d'extrême oppression
patriarcale: être née femme, c'est courir le risque d'abus violents, le mariage dès
l'enfance, les crimes d'honneur, la polygamie, et plus encore. Mais aujourd'hui, les
femmes du Rojava s'affranchissent de cette tradition et participent pleinement à la vie
publique: à tous les niveaux de la politique et de la société, le leadership
institutionnel ne consiste plus en une position unique, mais en deux, un homme et une
femme, tous deux responsables, par souci d'égalité de genres mais aussi pour que le
pouvoir ne soit pas concentré dans les mains d'une seule personne.
Les représentantes des Yekitiya Star, l'organisation qui chapeaute les groupes de femmes,
ont expliqué que les femmes sont essentielles pour la démocratie - elles ont même défini,
de façon saisissante, que ce qui s'oppose à la liberté des femmes n'était pas tant le
patriarcat que l'État-nation et la modernité capitaliste. La révolution des femmes vise à
libérer tout le monde. Les femmes sont à cette révolution ce que le prolétariat était pour
les révolutions marxistes-léninistes du siècle passé. Elle a profondément transformé non
seulement le statut des femmes, mais tous les aspects de la société.
Même ceux qui sont traditionnellement des mâles comme les militaires. Les Unité de
Protection du Peuple (YPG), qui ont été rejoints par les YPJ, des unités de femmes, dont
les photos sont maintenant mondialement connues, défendent la société contre les forces
djihadistes de l'ISIS et d'Al-Nosra avec des kalachnikovs et avec, peut-être tout aussi
redoutablement, un engagement intellectuel et émotionnel féroce, non seulement pour la
survie de leur communauté, mais pour leurs idées et aspirations politiques. Lorsque nous
avons visité une réunion des YPJ, on nous a dit que l'éducation des combattantes se
compose non seulement d'une formation sur des questions pratiques comme les armes mais
aussi sur l'Autonomie Démocratique. Nous nous battons pour nos idées, ont elles souligné à
chaque fois. Deux des femmes qui nous ont rencontrées avaient été blessées dans la
bataille; une assise avec une poche IV [intraveineuse], une autre avec une béquille en
métal; les deux, grimaçantes de douleur, mais avec le courage et l'autodiscipline
nécessaires pour participer à notre session.
Les Rojavans se battent pour la survie de leur communauté, mais surtout, comme les
combattantes des YPJ nous l'ont affirmé, pour leurs idées. Ils ont même placé
l'instauration réussie de la démocratie au-dessus de l'ethnicité. Leur contrat social
affirme l'inclusion des minorités ethniques (Arabes, Tchétchènes, Assyriens) et des
religions (musulmans, chrétiens, yézidis). L'Autonomie Démocratique dans la pratique
semble faire l'impossible pour inclure les minorités, sans l'imposer aux autres contre
leur gré, laissant la porte ouverte à tous.
Lorsque notre délégation a demandé à un groupe d'Assyriens de nous raconter les défis que
leur posent l'Autonomie Démocratique, ils nous ont dit qu'ils n'en avaient aucun. En neuf
jours, nous ne pouvions pas écumer l'ensemble du Rojava avec tous ses problèmes et nos
interlocuteurs admettaient candidement que le Rojava est loin d'être irréprochable. Mais
aussi loin que j'ai pu le voir, le Rojava aspire à tout le moins à faire exister
durablement la tolérance et le pluralisme dans une partie du monde qui a connu beaucoup
trop de fanatisme et de répression - et quel que soit son degré de réussite, cela mérite
d'être salué.
Le modèle économique du Rojava «est le même que son modèle politique», nous a déclaré un
conseiller en économie à Derik: créer une «économie communautaire», construire des
coopératives dans tous les secteurs et éduquer les gens dans cette idée. Le conseiller a
exprimé sa satisfaction dans le fait que, même si 70% des ressources du Rojava doivent
aller à l'effort de guerre, l'économie parvient toujours à répondre aux besoins de base de
chacun. Ils essaient d'atteindre l'autosuffisance, car ils y sont obligés: le fait crucial
est que le Rojava est placé sous embargo. Il ne peut ni exporter ni importer avec son
voisin immédiat du nord, la Turquie, qui voudrait voir disparaître l'ensemble du projet
kurde. Même le KRG, compatriotes kurdes mais économiquement dépendants de la Turquie,
observe l'embargo, bien que le commerce transfrontalier KRG-Rojava se développe
maintenant, dans le sillage de l'évolution politique. Mais le pays manque encore de
ressources. Cela ne tempère pas leur esprit: «Même s'il n'y avait plus que du pain, nous
en aurions tous une part», nous a déclaré le conseiller.
Nous avons visité une école supérieure en économie et des coopératives économiques: une
coopérative de couture à Derik confectionnant des uniformes pour les forces de défense;
une serre coopérative faisant pousser des concombres et des tomates; une coopérative
laitière à Rimelan, où un nouveau hangar était en construction. Les régions kurdes sont
les parties les plus fertiles de la Syrie, approvisionnant abondamment le pays en blé,
mais le régime baasiste avait délibérément maintenu la région dans un état préindustriel,
uniquement comme une source de matières premières. Ainsi le blé était cultivé, mais ne
pouvait pas être transformé en farine. Nous avons visité un moulin, nouvellement construit
depuis la révolution, improvisé à partir de matériels locaux. Il fournit désormais la
farine pour le pain consommé dans le canton de Cizîrê, dont les habitants obtiennent trois
pains par jour.
De même, Cizîrê était la principale source de pétrole de la Syrie, avec plusieurs milliers
de plates-formes pétrolières, principalement dans la région de Rimelan. Mais le régime du
parti Baas a fait en sorte que le Rojava n'ait aucune raffinerie, ce qui obligeait à
transporter le pétrole brut vers des raffineries situées ailleurs en Syrie. Mais depuis la
révolution, les Rojavans ont improvisé deux nouvelles raffineries de pétrole, qui servent
principalement à fournir le gasoil pour les générateurs qui alimentent le canton.
L'industrie pétrolière locale, si l'on peut l'appeler ainsi, produit juste assez pour les
besoins locaux, pas plus.
Le niveau d'improvisation est frappant dans tout le canton. Plus nous parcourions le
Rojava, plus je m'émerveillais du caractère de bricolage [do-it-yourself] de la
révolution, de sa confiance dans l'ingéniosité locale avec les rares matériaux
disponibles. Mais ce n'est que lorsque nous avons visité différentes académies -
l'académie des femmes à Rimelan et l'Académie Mésopotamienne à Qamislo - que je me suis
rendue compte que cela faisait partie intégrante du système dans son ensemble.
Le système d'éducation dans le Rojava est non traditionnel, en ce qu'il rejette les idées
de hiérarchie, de pouvoir et d'hégémonie. Au lieu de suivre une hiérarchie
enseignant-élève, les élèves apprennent les uns des autres et apprennent de l'expérience
des autres. Les élèves apprennent ce qui est utile, des questions pratiques; ils
«recherchent la signification», comme on nous l'a dit, dans le domaine intellectuel. Ils
ne mémorisent pas; ils apprennent à penser par eux-mêmes et à prendre des décisions, à
devenir les sujets de leurs propres vies. Ils apprennent à gagner en capacité propre et à
participer à l'Autonomie Démocratique.
Les portraits d'Abdullah Öcalan sont partout, ce qui pour des yeux occidentaux pourraient
suggérer quelque chose d'orwellien: endoctrinement, croyance aveugle. Mais interpréter ces
images de cette façon serait passer à côté de la situation dans son ensemble. «Personne ne
vous donnera vos droits», nous a déclaré quelqu'un en citant Öcalan «vous aurez à
combattre pour les obtenir.» Et pour mener à bien cette lutte, les Rojavans savent qu'ils
doivent éduquer à la fois eux-mêmes et la société. Öcalan leur a enseigné le
Confédéralisme Démocratique comme un ensemble de principes; leur rôle a été de comprendre
comment le mettre en oeuvre, dans l'Autonomie Démocratique, et ainsi de s'émanciper.
Historiquement, les Kurdes ont eu peu d'amis. Ils ont été ignorés par le Traité de
Lausanne qui a divisé le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Pendant la
majeure partie du siècle dernier, ils ont souffert en tant que minorités en Turquie, en
Syrie, en Iran et en Irak. Leur langue et leur culture ont été réprimées, leurs identités
niées, leurs droits humains annulés. Ils sont du mauvais côté de l'OTAN, où la Turquie est
autorisée à faire ce qu'elle veut sur les questions kurdes. Ils ont longtemps été des
étrangers. Cette expérience a été brutale, impliquant la torture, l'exil et la guerre.
Mais elle leur a aussi donné une force et une indépendance d'esprit. Öcalan leur a
enseigné comment redéfinir les termes de leur existence d'une manière qui leur donne la
dignité et le respect de soi.
Cette révolution faite de bricolage par une population instruite est placée sous embargo
par ses voisins et se débrouille pour réussir de justesse. C'est néanmoins un effort qui
pousse les espérances humaines vers l'avant. Dans le sillage du XXe siècle, beaucoup de
gens en sont venus aux pires conclusions sur la nature humaine, mais dans ce vingt et
unième siècle, les Rojavans sont en train d'établir une nouvelle mesure de ce que les
êtres humains sont capables de faire; dans un monde perdant rapidement tout espoir, ils
brillent comme un phare.
N'importe qui ayant un peu de foi en l'humanité devrait souhaiter bonne chance aux
Rojavans pour leur révolution et faire ce qu'ils peuvent pour les aider à réussir. Ils
devraient exiger que leurs gouvernements cessent de permettre à la Turquie de définir une
politique internationale de rejet envers les Kurdes et envers l'Autonomie Démocratique.
Ils doivent exiger la fin de l'embargo contre le Rojava.
Les membres de la délégation à laquelle j'ai participé (même si je ne suis pas une
universitaire) ont bien fait leur travail. Bienveillants à l'égard de la révolution, ils
ont néanmoins posé des questions difficiles au sujet des perspectives économiques du
Rojava, sur les usages de l'ethnicité et le nationalisme et sur d'autres sujets encore.
Les Rojavans que nous avons rencontrés, habitués à se confronter à des questions
difficiles, ont répondu de manière réfléchie et ont même bien accueilli la critique. Les
lecteurs intéressés à en apprendre davantage à propos de la Révolution du Rojava pourront
se référer avec intérêt aux écrits à venir des autres membres de la délégation: Welat
(Oktay) Ay, Rebecca Coles, Antonia Davidovic, Eirik Eiglad, David Graeber, Thomas Jeffrey
Miley, Johanna Riha, Nazan Ustundag et Christian Zimmer. Quant à moi, j'aurais beaucoup
plus de choses à dire que ce que permet ce court article et j'ai l'intention d'écrire un
autre travail, qui incorporera des dessins que j'ai faits pendant le voyage.
(*) Janet Biehl (1953-) est auteure, éditrice et graphiste vivant à Burlington, Vermont,
États-Unis. À la fin des années 1980, elle a été fortement impliquée avec les Burlington
Greens et le Réseau Left Green, et pendant plus de deux décennies a participé à la
popularisation et aux développements de la théorie et de la politique de l'écologie sociale.
De 1987 à 2000, elle a publié et, avec Murray Bookchin, co-édité Left Green Perspectives.
Elle était membre du premier comité de rédaction de notre journal Communalism. Elle a
écrit sur le municipalisme libertaire et tout un éventail de critiques de l'écologie
profonde, l'éco-féminisme et les tendances d'extrême-droite. Biehl ne se considère plus
comme partie prenante du mouvement de l'écologie sociale mais ses écrits demeurent une
source d'inspiration.
Parmi ses livres signalons Rethinking Ecofeminist Politics (1991) et The Politics of
Social Ecology: Libertarian Municipalism (1997; sur lequel se sont basées une série de
conférences internationales). Elle a également édité The Murray Bookchin Reader (1997) et
a écrit plusieurs articles sur la vie et la pensée de Bookchin. Biehl était la partenaire
et collaboratrice de Bookchin et travaille actuellement sur sa biographie politique.
Traduction: OCLibertaire
«Non, c'est une véritable révolution»
Par David Graeber et Pinar Ö?ünç
Le 26 décembre 2014
Professeur d'anthropologie à la London School of Economics, activiste, anarchiste, David
Graeber avait écrit un article pour The Guardian en octobre dernier, au moment des
premières semaines d'attaques ISIS contre Kobanê (Kurdistan au nord de la Syrie) et
demandait pourquoi le monde ignorait les révolutionnaires Kurdes de Syrie.
Évoquant son père qui s'était porté volontaire pour combattre dans les Brigades
internationales en défense de la République espagnole en 1937, il posait la question:
«S'il y avait un parallèle à faire aujourd'hui avec les dévots superficiels de Franco, les
tueurs phalangistes, qui serait-il sinon l'État Islamiste ? S'il y avait un parallèle à
faire avec les Mujeres Libres d'Espagne, lequel peut-il être sinon ces femmes courageuses
qui défendent les barricades à Kobanê ? Le monde - et cette fois le plus scandaleusement
qui soit, la gauche internationale - va-t-il vraiment être complice d'avoir laissé
l'histoire se répéter ?»
Selon Graeber, la région autonome de Rojava qui s'est fait connaitre avec un "contrat
social" en 2011 avec trois cantons anti-étatistes et anticapitalistes, est aussi une
expérience démocratique remarquable dans la période actuelle.
Au début du mois de décembre, avec un groupe de huit personnes, étudiants, activistes,
universitaires de différentes régions d'Europe et des États-Unis, il a passé dix jours
dans le Cizîrê - un des trois cantons de Rojava. Il a eu l'occasion d'observer la pratique
de l'"autonomie démocratique" sur place et de poser des dizaines de questions. Maintenant,
il raconte ses impressions de ce voyage avec des questions et des réponses plus complètes
sur pourquoi cette "expérience" des Kurdes syriens est ignorée par le monde entier.
- - - - -
Dans ton article pour The Guardian tu demandais pourquoi le monde entier ignorait
«l'expérience démocratique» des Kurdes syriens. Après l'avoir vécu pendant dix jours,
as-tu une nouvelle question ou peut-être une nouvelle réponse à cette question ?
Si quelqu'un avait encore un doute sur le fait de savoir s'il s'agit vraiment d'une
révolution ou juste de la poudre aux yeux, je dirais que la visite a définitivement réglé
la question. Il y a encore des gens qui parlent comme ça: ce n'est qu'une façade du PKK
(Parti des travailleurs du Kurdistan), en réalité, c'est une organisation autoritaire
stalinienne qui fait semblant d'avoir adopté la démocratie radicale. Non. Ils sont
réellement sincères. C'est une véritable révolution. Mais d'une manière qui est
précisément le problème. Les grandes puissances se sont engagées elles-mêmes dans une
idéologie qui dit que les véritables révolutions ne peuvent plus arriver. Pendant ce
temps, beaucoup de gens à gauche, même dans la gauche radicale, semblent avoir tacitement
adopté une politique très semblable, même s'ils font encore croire superficiellement mais
bruyamment qu'ils sont encore révolutionnaires. Ils se placent dans une sorte de cadre
"anti-impérialiste" puritain qui considère que les seuls acteurs qui comptent sont les
gouvernements et les capitalistes et que c'est là que se situe le seul jeu dont il vaut la
peine de parler. Un jeu dans lequel on fait la guerre, on fabrique des méchants mythiques,
on s'empare du pétrole et des autres ressources, on met en place des réseaux
clientélistes; c'est le seul jeu qui compterait. Les gens dans le Rojava disent: nous ne
voulons pas jouer à ce jeu. Nous voulons créer un nouveau jeu. Beaucoup de gens trouvent
cela déroutant et dérangeant, aussi ils choisissent de croire que ce n'est pas ça qui se
passe réellement ou que les gens sont trompés ou malhonnêtes ou naïfs.
Depuis le mois d'octobre, nous voyons une solidarité croissante de la part de différents
mouvements politiques de partout dans le monde. Il y a eu une couverture énorme et assez
enthousiaste de la résistance de Kobanê par les grands médias du monde. La position
politique concernant le Rojava en Occident a évolué dans une certaine mesure. Ce sont tous
des signes significatifs mais penses-tu que l'autonomie démocratique et ce qui est
expérimenté dans les cantons du Rojava sont suffisamment examinés ? Dans quelle mesure la
perception générale du "ce sont des gens courageux qui combattent le mal de notre époque,
l'ISIS" dominent cette approbation et cette fascination ?
Je trouve remarquable que tant de gens en Occident voient ces cadres féministes armées,
par exemple, et ne réfléchissent même pas sur les idées qui logiquement doivent se trouver
derrière. Ils se figurent que c'est arrivé comme ça, spontanément. «Je suppose que c'est
une tradition kurde». Dans une certaine mesure, c'est de l'orientalisme évidemment, ou
pour faire simple, du racisme. Il ne leur vient pas à l'idée que des gens au Kurdistan
peuvent aussi lire Judith Butler. Au mieux, ils pensent: «Oh, ils essaient de parvenir aux
normes occidentales de la démocratie et des droits des femmes. Je me demande si c'est
sincère ou destiné à l'étranger». Il ne leur semble tout simplement pas possible qu'ils
puissent prendre ces éléments et pousser les "normes occidentales" dans une voie BEAUCOUP
plus éloignée qu'elles ne l'ont jamais été; qu'ils puissent véritablement croire en ces
principes que les États occidentaux ne font que professer.
Tu as mentionné l'approche de la gauche envers le Rojava. Comment cette question est-elle
reçue dans les communautés internationales anarchistes ?
La réaction dans les communautés internationales anarchistes a été incontestablement
mitigée. Je trouve cela un peu difficile à comprendre. Il y a un groupe d'anarchistes très
important - généralement les éléments les plus sectaires - qui insistent sur le fait que
le PKK est encore un groupe "stalinien" autoritaire et nationaliste qui aurait adopté
Bookchin et d'autres idées de la gauche libertaire pour séduire la gauche antiautoritaire
en Europe et en Amérique. Il m'a toujours semblé que c'était là l'une des idées les plus
stupides et les plus narcissiques que j'ai jamais entendue. Même si l'hypothèse était
correcte et qu'un groupe marxiste-léniniste ait décidé de simuler une idéologie pour
obtenir un soutien de l'étranger, pourquoi diable auraient-ils choisi les idées
anarchistes développées par Murray Bookchin ? Ce serait la tactique la plus stupide qui
soit. Il est évident que s'ils avaient fait semblant d'être des islamistes ou des
libéraux, ils auraient obtenu des armes en quantité et un vrai soutien matériel. Quoi
qu'il en soit, je pense que beaucoup de gens dans la gauche internationale, et dans la
gauche anarchiste inclue, fondamentalement, ne veulent pas vraiment gagner. Ils ne peuvent
pas imaginer qu'une révolution puisse vraiment survenir et, secrètement, ils ne le veulent
même pas, car cela signifierait partager leur club cool avec des personnes ordinaires; ils
ne seraient plus particuliers et différents. Ainsi de cette façon, il est assez utile de
distinguer et séparer les vrais révolutionnaires des frimeurs. Et les vrais
révolutionnaires sont restés fermes...
Qu'est-ce qui t'as le plus impressionné dans le Rojava à propos de cette pratique de
l'autonomie démocratique ?
Il y a eu tant de choses impressionnantes. Je ne pense pas avoir jamais entendu parler
d'une quelconque autre partie du monde dans laquelle il y ait eu une situation de double
pouvoir et où ce sont les mêmes forces politiques qui en auraient créé deux pôles. Il y a
l'"auto-administration démocratique", qui dispose de toutes les formes et de tous les
attributs d'un État - Parlement, ministères, etc. - mais il a été créé pour être
soigneusement séparé des moyens coercitifs du pouvoir. Ensuite, vous avez la TEV-DEM (le
Mouvement de la société démocratique), pilotant de bas en haut (bottom-up) des
institutions directement démocratiques. En fin de compte - et ceci est fondamental - les
forces de sécurité sont responsables devant les structures dirigées de bas en haut et non
devant celles commandée de haut en bas. Un des premiers endroits que nous avons visités
était une académie de police (Asayi?). Tous ont dû suivre des cours de résolution non
violente des conflits et de théorie féministe avant qu'ils ne soient autorisés à toucher
une arme à feu. Les co-directeurs nous ont expliqué que leur but ultime était de donner à
chaque personne dans le pays six semaines de formation de policier, de telle sorte qu'au
final, ils pourraient éliminer la police.
Que répondrais-tu à certaines critiques concernant le Rojava ? Par exemple: «Ils
n'auraient pas fait cela en temps de paix. C'est à cause de l'état de guerre»...
Je pense que la plupart des mouvements, confrontés à de graves conditions de guerre,
n'auraient pas aboli immédiatement la peine capitale, dissous la police secrète et
démocratiser l'armée. Les unités militaires par exemple élisent leurs officiers.
Il y a aussi une autre critique, qui est très populaire dans les milieux
pro-gouvernementaux ici en Turquie: «Le modèle que les Kurdes - dans la ligne du PKK et
PYD (le Parti de l'Union démocratique kurde) - tentent de promouvoir n'est pas réellement
accepté par tous les peuples qui vivent là-bas. Cette structure multi-... est seulement à
la surface, comme symbole»...
Le président du canton de Cizîrê est un Arabe, en fait le chef d'une importante tribu
locale. Je suppose que vous pourriez dire qu'il n'est qu'une marionnette. En un sens,
comme l'ensemble du gouvernement. Mais même si vous regardez les structures qui
fonctionnent de bas en haut, ce n'est absolument pas les seuls Kurdes qui y participent.
On m'a dit que le seul vrai problème était avec certaines colonies de la "ceinture arabe",
des gens qui ont été amenés là par les baasistes dans les années 1950 et 60 en provenance
d'autres régions de la Syrie dans le cadre d'une politique délibérée visant à marginaliser
et assimiler les Kurdes.
Quelques-unes de ces communautés, m'a-t-on dit, sont assez hostiles à la révolution. Mais
les Arabes dont les familles sont là depuis des générations, ou les Assyriens, Kirghizes,
Arméniens, Tchétchènes, etc., sont assez enthousiastes. Les Assyriens avec lesquels nous
avons parlé nous ont dit qu'après une longue relation difficile avec le régime, ils
avaient le sentiment d'avoir enfin acquis la liberté religieuse et l'autonomie culturelle.
Probablement, le problème le plus inextricable est celui de la libération des femmes. Le
PYD et le TEV-DEM le voient comme absolument fondamental dans leur idée de révolution,
mais ils ont aussi le problème de devoir gérer des alliances les plus vastes avec des
communautés arabes qui estiment que cela viole leurs principes religieux fondamentaux. Par
exemple, alors que les syriacophones ont leur propre organisation de femmes, les Arabes
n'en ont pas, et les filles arabes intéressées par l'idée de s'organiser autour des
questions de genre ou même pour assister à des séminaires féministes, doivent se
raccrocher aux Assyriens ou même aux Kurdes.
Il ne faut pas tomber dans le piège de ce «cadre "anti-impérialiste" puritain» que tu as
mentionné plus tôt, mais que dirais-tu à la remarque disant que l'Occident/l'impérialisme
demandera un jour aux Kurdes syriens de payer le prix du soutien qu'ils leur ont fourni.
Qu'est-ce que l'Occident pense exactement de ce modèle antiétatique et anticapitaliste ?
Est-ce juste une expérience qui peut être ignorée pendant l'état de guerre, alors que les
Kurdes acceptent volontairement de combattre un ennemi qui a été, soit dit en passant,
effectivement créé par l'Occident ?
Il est absolument vrai que les États-Unis et les puissances européennes feront tout ce
qu'ils pourront pour renverser la révolution. Cela va sans dire. Les personnes avec qui
j'ai discutées étaient toutes bien conscientes de cela. Mais elles ne font pas une grande
différenciation entre les dirigeants des puissances régionales comme la Turquie ou l'Iran
ou l'Arabie saoudite et ceux des puissances euro-américaines comme la France ou les
États-Unis. Elles considèrent qu'ils sont tous capitalistes et étatistes et donc
antirévolutionnaires, qui dans le meilleur des cas, peuvent être convaincus de les
tolérer, mais qui dans le fond ne seront jamais de leur côté.
Ensuite, il y a la question encore plus compliquée de la structure de ce qu'on appelle "la
communauté internationale", le système mondial d'institutions comme l'ONU ou le FMI, les
grandes entreprises, les ONG, les organisations de droits de l'homme sur ces questions,
qui toutes supposent et justifient une organisation étatiste, un gouvernement qui peut
adopter des lois et qui dispose d'un monopole de l'exécution coercitive de ces lois. Il y
a un seul aéroport dans le Cizîrê et il est toujours sous le contrôle du gouvernement
syrien. Les Kurdes pourraient le prendre facilement, à tout moment, disent-ils. La raison
pour laquelle ils ne le font pas, c'est parce que: Comment un non-État peut-il faire
fonctionner un aéroport de quelque façon que ce soit ? Tout ce qui se fait dans un
aéroport est soumis à des réglementations internationales qui supposent un État.
As-tu une réponse à la question: pourquoi l'ISIS est si obsédé par Kobanê ?
Ils ne peuvent pas être vus perdant une telle bataille. Toute leur stratégie de
recrutement est basée sur l'idée qu'ils sont un rouleau compresseur imparable, et leurs
victoires continuelles sont la preuve qu'ils représentent la volonté de Dieu. Pour eux,
être vaincus par une bande de féministes serait l'humiliation suprême. Tant qu'ils se
battent encore dans Kobanê, ils peuvent affirmer que les allégations des médias sont des
mensonges et qu'ils avancent vraiment. Qui peut prouver le contraire ? S'ils se retirent,
c'est qu'ils auront dû admettre leur défaite.
As-tu un avis sur ce que Tayyip Erdo?an et son parti essaient de faire en Syrie et au
Moyen-Orient plus généralement ?
Je ne peux que le supposer. Il semble qu'il a troqué une politique antikurde et anti-Assad
contre une stratégie presque purement antikurde. À maintes reprises, il a montré qu'il
était prêt à s'allier avec les fascistes pseudo-religieux pour attaquer les expériences du
PKK inspirées par la démocratie radicale. De toute évidence, comme Daesh (ISIS) eux-mêmes,
il voit ces expériences comme une menace idéologique, peut-être la seule véritable
alternative idéologique présente actuellement à l'horizon, réelle et viable, à la droite
islamiste, et il fera tout pour la détruire.
D'un côté, il y a le Kurdistan irakien placé sur un terrain idéologique très différent en
termes de capitalisme et sur la notion d'indépendance. De l'autre, il y a cet exemple
alternatif du Rojava. Et il y a les Kurdes de Turquie qui essaient de soutenir un
processus de paix avec le gouvernement... Comment vois-tu personnellement l'avenir des
Kurdistan à court et à long termes ?
Qui peut le dire ? Pour le moment les choses semblent étonnamment bonnes pour les forces
révolutionnaires. Le KRG a même dû renoncer au fossé géant qu'ils construisaient le long
de frontière avec le Rojava après que le PKK soit intervenu pour sauver efficacement Erbil
et d'autres villes de l'ISIS au mois d'août dernier. Une personne du KNK (Conseil national
kurde) m'a dit que cela a eu un effet très important sur la conscience populaire là-bas;
qu'un seul mois a été équivalent à 20 années de conscientisation. Les jeunes ont été
particulièrement frappés par la façon dont leur propre peshmergas se sont enfui au lieu de
combattre alors que les femmes soldats du PKK ne l'on pas fait. Cependant, il est
difficile d'imaginer comment le territoire du KRG sera révolutionné dans un avenir proche.
Aucune des puissances internationales ne le permettra.
Bien que l'autonomie démocratique ne semble pas être clairement sur la table des
négociations en Turquie, le mouvement politique kurde a travaillé dessus, en particulier
sur le plan social. Ils essaient de trouver des solutions en termes juridiques et
économiques pour des modèles possibles. Lorsque nous comparons disons la structure de
classe et le niveau du capitalisme dans l'Ouest du Kurdistan (Rojava) et le Kurdistan du
Nord (Turquie), que penses-tu des différences entre ces deux luttes pour une société
anticapitaliste - ou pour un capitalisme minimisé comme ils le décrivent ?
Je pense que la lutte des Kurdes est très explicitement anticapitaliste dans les deux
pays. C'est leur point de départ. Ils se sont arrangés pour parvenir à une sorte de
formule: on ne peut pas se débarrasser du capitalisme sans éliminer l'État, on ne peut pas
se débarrasser de l'État sans se débarrasser du patriarcat. Cependant, la situation en
termes de classes est assez simple pour les Rojavans parce que la vraie bourgeoisie, telle
qu'elle était dans cette région surtout agricole, est partie avec l'effondrement du régime
du parti Baas. Ils auront un problème à long terme s'ils ne travaillent pas sur le système
éducatif pour s'assurer qu'une strate de technocrates développementalistes n'essaiera pas
au final de prendre le pouvoir, mais en attendant, il est compréhensible qu'ils se
concentrent davantage sur les questions immédiates de genre. Pour la Turquie, je n'en sais
pas autant, mais j'ai la sensation que ces questions sont beaucoup plus compliquées.
En ces jours où les peuples du monde ne peuvent plus respirer pour des raisons évidentes,
est-ce que ton voyage dans le Rojava t'a stimulé pour l'avenir ? Quel est selon toi le
"médicament" pour que les gens respirent ?
C'était remarquable. J'ai passé ma vie à penser à la façon dont nous pourrions être
capables de réaliser des choses comme ça dans un futur assez éloigné et la plupart des
gens pensent que je suis un fou d'imaginer que cela puisse arriver un jour. Ces gens du
Rojava sont en train de le faire en ce moment. S'ils démontrent que cela peut être fait,
qu'une société véritablement égalitaire et démocratique est possible, cela va complètement
transformer la sensation des gens sur les possibilités humaines. Moi-même, je me sens
rajeuni de dix ans après avoir passé seulement 10 jours là-bas.
Quelle scène de ton votre voyage au Cizîrê vas-tu garder en mémoire ?
Il y a eu tant d'images frappantes, tant d'idées. J'ai vraiment aimé la disparité entre
l'apparence des gens et les choses qu'ils disaient. Vous rencontrez un gars, un médecin,
il ressemble un type de l'armée syrienne un peu effrayant dans une veste en cuir, avec une
expression austère. Ensuite, vous lui parlez et il explique: «Eh bien, nous pensons que la
meilleure approche en matière de santé publique est préventive, la plupart des maladies
sont causées par le stress. Nous pensons que si nous réduisons le stress, le niveau des
maladies cardiaques, le diabète, même le cancer va diminuer. Donc notre projet ultime est
de réorganiser les villes pour qu'elles aient 70% d'espaces verts...» Il y a tous ces
schémas, fous et brillants. Mais ensuite, vous rencontrez le médecin suivant et il
explique comment à cause de l'embargo turc, ils ne peuvent même pas obtenir des
médicaments ou de l'équipement de base, que tous les patients dialysés qu'ils n'ont pas pu
sortir clandestinement de la région sont morts... Ce décalage entre leurs ambitions et
leurs circonstances incroyablement difficiles. Et... La femme qui était en fait notre
guide était une vice-ministre des Affaires étrangères nommée Amina. À un moment donné,
nous nous excusons du fait que nous n'avions pas été capables d'apporter de meilleurs
cadeaux et d'aider les Rojavans qui souffrent en raison de l'embargo. Et elle nous a dit:
«En fin de compte, ce n'est pas très important. Nous avons la seule chose que personne ne
pourra jamais vous donner. Nous avons notre liberté. Vous non. Nous souhaitons seulement
qu'il existe une certaine façon par laquelle nous pourrions vous la donner.»
On te reproche parfois d'être trop optimiste et enthousiaste sur ce qui se passe dans le
Rojava. L'es-tu vraiment à ce point ? Ou bien, ceux qui te critiquent passent-ils à côté
de quelque chose ?
Je suis de tempérament optimiste, je cherche des situations qui portent une certaine
promesse. Je ne pense pas qu'il y ait la moindre garantie que cela, au final, va
fonctionner, ne sera pas écrasé. Mais cela échouera certainement si tout le monde décide à
l'avance qu'aucune révolution n'est possible et refuse d'apporter un soutien actif, ou
même, consacre ses efforts à l'attaquer ou à accroître son isolement, comme beaucoup le
font. S'il y a quelque chose dont je suis conscient, et pas d'autres, c'est peut-être le
fait que l'histoire n'est pas terminée.
Les capitalistes ont fait de puissants efforts ces 30 ou 40 dernières années pour
convaincre les gens que les arrangements économiques actuels - même pas le capitalisme,
mais cette forme particulière, financiarisée, semi-féodale du capitalisme que nous
connaissons aujourd'hui - est le seul système économique possible. Ils ont consacré plus
d'efforts à cela que dans ce qu'ils ont fait pour créer un système capitaliste mondial
viable. En conséquence de quoi, le système s'effondre tout autour de nous au moment même
où tout le monde a perdu la capacité d'imaginer quelque chose d'autre. Je pense qu'il est
assez évident que, dans 50 ans, le capitalisme sous quelque forme qu'il sera possible de
le reconnaître, et probablement sous n'importe quelle forme, aura disparu. Quelque chose
d'autre l'aura remplacé. Ce quelque chose pourrait ne pas être mieux. Cela pourrait être
encore pire. Il me semble pour cette raison même qu'il est de notre responsabilité, en
tant qu'intellectuels, ou juste comme êtres humains réfléchissants, d'essayer au moins de
penser à quoi ce quelque chose de mieux pourrait ressembler. Et s'il y a des gens qui
essaient effectivement de créer cette chose meilleure, c'est de notre responsabilité de
les aider.
(Cette interview a été publiée en turc par le quotidien Evrensel)
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Source traduite en anglais: ici https://zcomm.org/znetarticle/no-this-is-a-genuine-revolution/
Traduction française: OCLibertaire
http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1623
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