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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Barcelone -- Can Vies comme révélateur -- Du squat à la métropole (en, pt)
Date
Sat, 07 Jun 2014 18:10:15 +0300
L'expulsion et le début de la destruction du Centre Social Autogéré Can Vies le lundi 26
mai, squatté depuis 17 ans dans le quartier de Sants à Barcelone a provoqué la colère et
une mobilisation immédiate de milliers de personnes qui s'est poursuivie sans discontinuer
plusieurs jours d'affilé et a contraint la municipalité à suspendre la destruction des
bâtiments. Cette bataille est à la fois la défense d'un lieu okupé et beaucoup plus que
ça. ---- La municipalité propriétaire des lieux (en fait propriété de TMB, la compagnie
municipale des transports en commun) a en effet commis une erreur d'appréciation : dès le
premier soir et ce pendant 4 soirées et nuits consécutives, des milliers de personnes sont
sorties dans les rues de la métropole catalane (3 000 le premier soir, 7 000 le
quatrième...), ont organisé des rassemblements par quartier qui convergeaient ensuite en
direction de Sants.
Manifestations, blocages de rues, mini-barricades et incendies de conteneurs et de
matériel de chantier (dont la pelleteuse ayant servi à la destruction d'une partie du
squat), quelques vitrines de banques éclatées, mais aussi concerts de casseroles dans le
quartier, mobilisation de voisins, auxquels il convient d'ajouter une cinquantaine de
rassemblements de solidarité en Catalogne et dans de nombreuses villes de l'État espagnol.
Immédiatement il a été question d'un « effet Can Vies » (c'est d'ailleurs le nom du
hashtag : #EfectoCanvies) comme il y avait eu un « effet Gamonal » au début de l'année
quand les habitants de ce quartier ouvrier de Burgos avaient imposé physiquement, dans la
rue et la confrontation quotidienne avec le pouvoir politique et ses forces de répression,
le retrait d'un projet de bulevar, visant à attaquer la composition sociale du quartier en
privatisant les espaces publics (parking payants) et remodelant la zone selon des
impératifs de marchandisation et de valorisation du foncier bâti.
Au bout de quatre journées de rassemblements, de manifestations, d'"incidents" et ce
malgré des dizaines d'arrestations et un imposant déploiement de forces de l'ordre, malgré
les tentatives des médias et du pouvoir politique de présenter les squatters et les
manifestants comme des "antisystèmes" professionnels adeptes de la kale borroka (le combat
de rue pratiqué par la jeunesse abertzale proche de ETA au Pays basque sud dans les années
1990 et qui en Espagne signifie "terrorisme"), la municipalité de Barcelone (entre les
mains de CiU, la droite catalane souverainiste) se voit contrainte de « faire un geste
d'apaisement » : elle décide le vendredi 30 mai de suspendre la démolition de l'immeuble
pour « favoriser le dialogue » avec les ex-occupants.
C'est clairement une première victoire pour le mouvement de défense du lieu et de
solidarité qui proclame aussitôt que « la seule solution, c'est la reconstruction » (en
fait, seule une partie du squat a été démolie). Le lendemain samedi, près de 20 000
personnes descendent dans les rues de Barcelone, ce qui est un record pour la défense d'un
squat, et qui montre au moins qu'il s'agit plus que de cela. Un niveau de mobilisation qui
n'est pas sans rappeler celui de Hambourg en décembre-janvier dernier, suite à l'expulsion
d'un autre Centre Social Occupé historique, le Rote Flora.
Dans la foulée, plusieurs centaines de personnes équipées de casques de chantier
entreprennent de dégager les décombres... prélude à tous travaux, tandis que des
architectes sympathisants assurent après examen des lieux que le bâtiment principal n'est
pas menacé et qu'il est donc possible de reconstruire... Un projet de reconstruction
matérielle du lieu - qui devient de fait un (nouveau) projet de Centre Social autonome -
est en cours d'élaboration et doit être soumis à une assemblée des habitants du quartier
dans les prochains jours. De son côté, la municipalité en reste à sa position de départ :
la possibilité de négocier le relogement du collectif ailleurs et graduellement... sans
autre précision ni garantie. Puis, ce mercredi 4 juin, nouveau recul, elle déclare être
disposée à céder les lieux pour une durée... de 2 ans, date où il sera définitivement
détruit, à condition que les occupants présentent un « projet viable » de reconstruction
et en supportent les coûts. Position peu acceptable pour les occupants : il est hors de
question de s'engager à reconstruire un bâtiment dans des conditions aussi précaires.
Une fois de plus, une « petite » lutte de quartier se transforme en une grosse épine dans
le pied des aménageurs et agit comme un puissant révélateur d'enjeux beaucoup plus
profonds, sur au moins deux plans qui évidemment se rejoignent : d'une part, sur le qui
décide et comment se prennent les décisions, et d'autre part, qu'est-ce qui est décidé, en
fonction de quelles nécessités ? dans quel espace territorial (urbain dans ce cas) les
gens veulent-ils habiter et vivre ? Can Vies est une épine dans les projets de
développement urbain parce qu'il introduit un troisième terme dans la gestion des
activités de la reproduction sociale : ni délégation à des entreprises privées contre les
juteuses recettes attendues par la vente des activités proposées, ni la « gestion
citoyenne » par les institutions municipales qui contrôlent les activités, embauchent qui
elles veulent, imposent leur volonté à coup de subventions (en baisse il est vrai) et de
règlements, font de ces lieux des structures administratives bureaucratiques
infantilisantes, tristes et sans vie, et n'hésitent pas à porter le travail réalisé par
les salariés sous-payés et sans moyens à leur propre crédit politicien et clientéliste...
Can Vies appartient à l'aire des espaces autogérés et autonomes, où la Municipalité ne
peut pas conditionner les activités, où celles-ci sont définies par les occupants qui
décident comment ils s'organisent. Et c'est là que les autorités perdent le contrôle du
pouvoir et du discours. Et c'est cela qui gêne. Can Vies, et d'autres lieux réappropriés
du même type, est un espace « public » ouvert, un espace du commun qui ne correspond en
rien à l'idéal politique du capitalisme urbain contemporain, composé illusoirement de
citoyens de la classe moyenne, libres et égaux en droits et dotés d'une capacité de
consommation conséquente dans un territoire hyper-régulé et contrôlé. Il est tout à fait
le contraire. Et il arrive un moment où le contraire se fait conflit, où de petits grains
de sable bloquent la mécanique, provoquent des réactions en chaîne.
Il est - et les mobilisations en sa défense en sont le révélateur - le refus en acte et en
parole du modèle urbain de la métropole telle qu'elle s'est dessinée ces dernières années,
après deux décennies de tertiarisation d'une ville marquée historiquement par sa
composition ouvrière et ses activités portuaires et industrielles. Une aire métropolitaine
de 5 millions d'habitants aujourd'hui où, depuis les grands travaux d'aménagements
effectués pour les Jeux Olympiques de 1992, l'alliance stratégique nouée entre les
institutions locales et régionales du pouvoir politique et le capital privé a défini les
axes et les modalités d'une « politique urbaine » d'expropriation et de
remodelages/redécoupages/aménagements des espaces publics, des rues, des places, des
bâtiments, des quartiers « réhabilités » (expulsions, loyers élevés, gentrification...)
pour le plus grand profit du secteur du BTP, selon les nouveaux usages capitalistes de la
ville en vigueur et les impératifs de la concurrence actuelle : attirer les riches, les «
investisseurs » en leur vendant à bon prix la ville comme une "marque", une « multi-ville
», « polycentrique », faite de foires commerciales internationales de
l'hyper-connectivité, du high-tech et de congrès, de la connaissance et de la créativité,
des grands magasins de luxe, de l'architecture et du design, de l'art moderne (Gaudí,
Picasso, Dalí, Miró...) et du tourisme culturel et instruit... Une métropole jeune,
ouverte sur la Méditerranée, au centre d'une future méga-région côtière qui devrait
s'étendre de Montpellier à Valencia, tournée vers l'avenir...
La légende d'une métropole repoussant sans cesse ses limites - reproduisant en tous
points, et en le magnifiant, le paradigme du progrès, du développement sans fin de
l'économie, de l'expansion sans frein du productivisme capitaliste - et dotée pour cela de
toutes les infrastructures nécessaires en matière de transport et de logistique (port,
aéroport, voies rapides, TAV, interconnexions et zones de transit pour le fret, notamment
le Pôle logistique de la Zona Franca...). Une grande ville moderne avec ses découpages
fonctionnels, avec ses quartiers d'affaires et du tertiaire, ceux dédiés aux « grands
évènements » récréatifs et sportifs et à l'hôtellerie-restauration pour businessmen et
cadres sup' (plus de 25 hôtels 5 étoiles du « tourisme d'affaire » se trouvent dans un
périmètre assez restreint), avec ses quartiers-vitrines de la consommation haut de gamme,
du tourisme et ses visites du patrimoine culturel-architectural devenus hors de prix et de
fait interdits à la grande majorité des habitants, et ses nouveaux quartiers résidentiels
bourgeois, enclaves protégées des menaces toujours possibles de débordements plébéiens et
parfaitement séparées des zones-ghettos appauvries et abandonnées à leur sort...
En deux mots : un remodelage urbain conçu comme une possibilité offerte sur un plateau et
la promesse d'une nouvelle source d'accumulation, de valorisation et d'enrichissement.
Rappelons que Barcelone a constitué, au moins depuis les JO de 1992, un véritable
laboratoire pour les urbanistes du monde entier, un modèle international pour les
aménageurs de l'urbain, de Rio de Janeiro à Marseille en passant par Buenos Aires, des
métropoles aussi diverses qui ont comme trait commun l'existence encore aujourd'hui de
quartiers ouvriers et pauvres et/ou de friches industrielles au coeur de la cité et à deux
pas de l'hyper-centre (à Barcelone, la Barceloneta, le Raval, Poblenou...) et de la mer,
là où le prix du foncier explose, entre spéculation foncière et immobilière, business du
béton, nettoyage social et embourgeoisement planifié.
C'est ce mirage de la « cité idéale » que l'irruption de l'effet Can Vies est venu
dissiper. Cet effet boomerang fournit aussi une autre indication : la croissance actuelle
des luttes et des résistances urbaines contre les logiques de gentrification et de
métropolisation. Taksim, Gamonal, Hambourg, les centaines d'occupations de logements à
Rome, Can Vies,... Des luttes qui redessinent la cartographie des territoires et des
objets en dispute, recomposent des camps sociaux, réactivent le conflit sur les besoins au
sens large et tracent à nouveaux frais la ligne d'incompatibilité entre ces besoins et les
impératifs de l'accumulation. À ceux qui pensent que l'antagonisme social et de classe a
disparu (dans les grandes catégories dissolvantes ou, au choix, dans les élucubrations
bavardes de la société liquide post-capitaliste, de la citoyenneté, des « individus », de
l'universalité du genre humain... ou encore du « capital-automate »), les luttes actuelles
leur répondent simplement qu'il ne fait que se reformuler, se déplacer, se chercher de
nouveaux terrains et points d'appui, de nouvelles définitions pour ses cadres, ses
références, ses enjeux, avec des langages qui se réinventent, des modes d'activation et
d'organisation qui s'expérimentent entre fluidité et efficacité, dans des rapports de
forces concrets, en marge des mécanismes de régulation et des médiations établis devenus
de plus en plus inopérants. Rapports de forces par définition mouvants, non fixés, et
susceptibles aujourd'hui particulièrement de cristalliser et de socialiser des colères, de
déclencher de la contagion comme des trainées de poudres et de produire des effets bien
au-delà de l'objet initial du conflit.
Francesco, 4 juin 2014
Sur une expérience récente de lutte de quartier, on lira avec profit l'entretien avec V.,
communard catalan de passage sur la montagne limousine durant l'été 2013, "QUAND LES
QUARTIERS S'ORGANISENT (Barcelone, 2013)"
Extrait :
"Barcelone est une ville énorme, entre les différents comités de quartiers, il y a eu un
moment de « là, on fait quoi ? ».
En fait, ça veut dire quoi une « assemblée de quartier » ? Comment construis-tu une force
dans un quartier ? C'est à cette question que certains d'entre nous avons commencé à
répondre durant la dernière année, surtout dans trois quartiers, du moins nous avons
essayé. Je parle des trois initiatives qui me sont les plus proches ; il y en a d'autres,
mais ce n'est pas exactement le même esprit.
Ces trois initiatives, c'est dans trois quartiers de Barcelone : à Sants, à Poblenou, et
nous, à Poble Sec. Nous, c'est « La Base », l'Athénée coopérative de Poble Sec.
Se doter d'une infrastructure économique autogérée pour faire face ensemble aux nécessités
de la vie
Fabriquer de la communauté là où nous habitons. Développer les pratiques d'entraide afin
que la confiance puisse revenir localement. Produire le récit de ce qui se passe, de ce
qui nous arrive, pour essayer de lancer une perspective révolutionnaire en partant des
réalités matérielles,
Le troisième objectif, c'est ce qu'on pourrait appeler « la force guerrière », notre
capacité à lutter ensemble."
Téléchargeable ici : http://gimenologues.org/IMG/pdf_Barcelone2013.pdf
Articles en rapport déjà publiés sur le site
Sur la lutte du quartier de Gamonal à Burgos
« La rue est à nous ! »
Sur l'expulsion de Can Vies
Can Vies : La raison de la force dans la Barcelone policière
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