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(fr) Mensuel Alternative Libertaire : Il y a 90 ans : Le fascisme met fin aux années rouges italiennes

Date Fri, 8 Oct 2010 11:40:11 +0200


Quand, en septembre 1920, les plus grandes usines du nord de l'Italie sont occupées
par des ouvriers et ouvrières en armes, une perspective révolutionnaire semble se
dessiner après deux années de luttes intenses. La bourgeoisie a alors recours à un
nouveau type de mouvement, le fascisme, pour mettre fin à ces « deux années rouges »
(bienno rosso).
Ce premier bienno rosso, avant celui de 1968 et 1969, est le produit du massacre
mondial, qui s'achève le 4 novembre 1918 pour l'Italie. Malgré une place parmi les
puissances victorieuses, le pays est plongé dans une profonde crise sociale et
politique, qui provoque l'irruption massive du prolétariat et de la paysannerie sur
la scène politique. Comme dans les autres pays belligérants, le ralliement à la
guerre d'une bonne partie du mouvement ouvrier [1], a poussé les classes populaires
dans la « guerre patriotique » avec la promesse d'un avenir meilleur. Après avoir
payé de son sang le prix fort pour cette guerre, la déception fut grande. Ces
promesses ne furent tenues ni par la monarchie ni par la bourgeoisie, laquelle
s'était énormément enrichie grâce à l'économie de guerre.


Le réveil de la lutte de classe

Le système industriel développé par la guerre ainsi que l'importante urbanisation
des centres productifs du nord de l'Italie, a généré un prolétariat combatif et
déterminé, qui a salué la Révolution des Soviets en Russie comme perspective pour
l'Europe toute entière. En août 1917, à Turin, ? grand centre de l'arsenal de guerre
italien ? des milliers de travailleurs et travailleuses descendent dans la rue pour
exiger du pain et des aliments qui commencent à manquer et l'arrêt immédiat de la
guerre. Cette insurrection antimilitariste turinoise est écrasée par l'armée royale.
Le mouvement ouvrier laisse des dizaines de morts et de blessés et des centaines de
travailleurs seront envoyés au front en représailles.

Dans tous les centres industriels du nord, le ferment révolutionnaire se référait à
l'expérience soviétique. La victoire militaire désastreuse mettait en évidence la
situation de la bourgeoisie, sortie du conflit militaire enrichie mais épouvantée
par la lutte de classe qui se profilait et les révolutions russe et allemande. La
monarchie était incapable d'affronter la transformation d'une économie de guerre,
pas plus que de comprendre la situation déplorable de la grande masse des paysans
qui réclamaient en vain une réforme agraire.

Alors que les ouvriers et ouvrières agricoles lancent des luttes pour améliorer
leurs conditions de vie, dans les usines, l'exigence du contrôle ouvrier débouche en
septembre 1919 sur la création de premiers Conseils d'usines, combattus par les
forces syndicales, dont les pratiques réformistes sont remises en cause. Ils
parviennent à s'imposer en quelques mois dans les grandes usines et à briser les
directions patronales et leurs relais, les « Commissions internes » affiliées aux
syndicats. La Chambre du travail de Turin (sorte de bourse du travail) reconnait les
Conseils d'usine mais les dirigeants syndicaux restent méfiant envers cette
organisation qui pratique et théorise la démocratie prolétarienne. Pour la première
fois, cette expérience, s'éloigne de l'organisation syndicale pour emprunter la voie
d'un parcours de classe autonome.


Deux tendances révolutionnaires...

Le 24 décembre 1919, une foule immense accueille le militant anarchiste Errico
Malatesta sur le port de Gènes. Il revient de son exil londonien grâce à
l'intervention de Giuseppe Giulietti, président de l'association des travailleurs de
la mer, qui l'a transporté clandestinement jusqu'à Gènes. Les anarchistes sont
extrêmement actifs dans ce mouvement et fondent une nouvelle organisation : l'Union
des communistes anarchistes d'Italie, qui deviendra en juillet 1920, l'Union
anarchiste italienne. La fondation du quotidien L'Humanité Nouvelle permet de lier
toutes les initiatives de lutte sur l'ensemble du territoire national et d'affirmer
la portée révolutionnaire et libertaire de ce mouvement né d'en bas. Pour convaincre
la partie du prolétariat, habituée à une représentation syndicale et politique, qui
hésite encore face à ce mouvement, les anarchistes diffusent leur vision d'une
révolution, communiste et libertaire.

Mais la bonne audience des militants et militantes anarchistes tient aussi à leur
forte implantation dans l'Union syndicale italienne (USI), et pour quelques dizaines
de cadres ouvriers, dans la Confederazione generale del lavoro (Confédération
générale du travail).

Mais c'est aussi, sans nul doute, la revue L'Ordre Nouveau d'Antonio Gramsci qui,
depuis Turin, sut interpréter et alimenter l'expérience des Conseils. Angelo Tasca,
Palmiro Togliatti, Antonio Gramsci et d'autres, dont les analyses fortement
influencées par l'expérience soviétique ont mûri dans les rangs du courant
maximaliste du Parti socialiste italien, ne tardent pas à entrer en conflit aussi
bien avec la nomenclature syndicale qu'avec les dirigeants du PSI, hostiles aux
Conseils d'usines, mais sortis victorieux des élections politiques de novembre 1919
et renforcés par le consensus électoral obtenu.


La réaction s'organise

Cependant, y compris dans les rangs du courant maximaliste [2], les divergences sont
évidentes avec l'aile dirigée par Amedeo Bordiga. Celui-ci explique dans un article
paru dans le journal napolitain Soviet intitulé « Prendre les usines ou prendre le
pouvoir », que les Conseils sont un frein au projet bolchévique.

Les positions exprimées dans cet article trouvèrent un allié involontaire en la
personne de Gino Olivetti, industriel et chef de la Confédération des industriels,
une fusion de différentes organisations patronales qui s'unirent pour combattre le
mouvement prolétaire. C'est ainsi que lors d'une réunion qu'il présidait et
s'adressant à d'autres industriels turinois, il rappela qu'y compris Lénine, en
Russie, avait dû mettre fin aux expériences de démocratie directe qui avaient
constitué les bases organisationnelles de la révolution, dans la mesure où dans un
contexte autogestionnaire, celles-ci ne permettaient ni l'efficacité, ni les
résultats qui pouvaient être obtenus dans un système hiérarchisé de direction des
usines.

Mais l'allié le plus important de la bourgeoisie n'apparaît qu'en mars 1919, à
Milan, quand les Fasci de combattimento (faisceaux de combat) [3] sont fondés, avec
à leur tête Benito Mussolini. Cette force politique ne remporte que quelques
milliers de voies aux élections politiques de novembre. Son programme, publié en
juin 1919 dans le Popolo d'Italia de Mussolini, mêle des revendications syndicales
habituelles (journée de 8 heures, salaire minimum, confiscation de tous les biens
des congrégations religieuses, etc.) à une culture futuriste [4] et nationaliste
issue de l'interventionnisme militaire. Malgré la présence de quelques syndicalistes
révolutionnaires qui avaient rejoint Mussolini à l'aube de la guerre, les
revendications syndicales sont très vite mises de côté et le mouvement s'oriente
clairement vers les intérêts des classes bourgeoises.


Vers la révolution ?

Durant les premiers mois de 1920, les luttes se multiplient ainsi que les
occupations de terres et d'usines. L'augmentation des prix et de la répression
gouvernementale conduisent à l'intensification de la lutte et accentuent la
détermination du mouvement ouvrier.

En avril 1920, commence la grève des « aiguilles » [5] , appelée ainsi pour
protester contre l'introduction de l'heure légale qui oblige les travailleurs à ne
sortir de l'usine que lorsque tombe la lumière du jour. Rapidement la grève change
de sens, réclamant le contrôle de la production, et s'étend à toutes les régions du
nord, touchant des millions d'ouvriers et ouvrières, mais aussi de paysans et
paysannes. Les cheminots refusent de transporter les troupes militaires destinées à
la répression. Le fort mécontentement et les affrontements réguliers avec les forces
de police font tomber le gouvernement présidé par Francesco Nitti, remplacé par
Giovanni Giolitti [6].

Les industriels, refusant d'augmenter les salaires et de remettre la direction des
usines, demandent à Giolitti une intervention répressive pour mettre fin aux
mouvements de protestation qui se poursuivent avec des obstructions d'usine et des «
grèves blanches ». À la campagne, les premiers affrontements ont lieu entre
travailleurs en lutte et fascistes.

Fin août, les industriels tentent de lock outer les usines. Chez Alfa Roméo à Milan,
où les ouvriers et ouvrières se battent contre les licenciements, l'usine est
immédiatement occupée et les métallos prennent le chemin d'une lutte qui en deux
jours armera les ouvriers dans toutes les usines du nord. Le rôle des Conseils
d'usine s'avère alors déterminant : l'autonomie et l'action directe dans les usines,
le succès grandissant et l'activité effrénée des mouvements communistes, anarchistes
ou syndicalistes révolutionnaires, laissent entrevoir une issue révolutionnaire à la
crise.


Place au fascisme

Giolitti refuse de répondre aux demandes formulées par les industriels d'évacuer les
usines occupées par les travailleurs en armes mais engage une négociation avec le
PSI et la CGL, qui se sont clairement refusés à diriger le mouvement
insurrectionnel, et acceptent le 10 septembre que la direction des usines retourne
aux mains des propriétaires, simplement contrôlés par des Commissions syndicales. Il
s'agit en définitive, de signer la défaite des Conseils d'usines qui durent depuis
deux ans et de restaurer le pouvoir capitaliste.

La Federazione impiegati operai metallurgici (FIOM), le plus important syndicat de
la métallurgie, organise un référendum parmi les travailleurs le 23 septembre. Le
découragement dû à la trahison de la CGL et du PSI commence à faire reculer les
luttes. Seule l'Union syndicale italienne avec une forte présence de militants et
militantes libertaires et communistes, conserve une position critique et ferme sur
l'épilogue d'une lutte qui aurait pu connaître un tout autre succès.

La dynamique du mouvement cassée, il ne reste plus qu'à réprimer les principaux
protagonistes. En plus de la répression étatique, le fascisme sponsorisé par les
industriels, commence son oeuvre criminelle : des centaines de dirigeants
politiques, de syndicalistes, de travailleurs et travailleuses en lutte sont
assassinés. Les prisons d'État se remplissent de subversifs. Ce que Luigi Fabbri [7]
nommera « la contre révolution préventive » a débuté, ouvrant ainsi tout grand la
voie à 25 années de dictature fasciste [8].

Selon Fabbri, « le fascisme répond à la nécessité de défendre les classes
dirigeantes dans la société moderne ». La fracture entre prolétariat et bourgeoisie
mise en évidence dans le contexte de l'après guerre en Italie mais aussi dans
d'autres pays d'Europe, avait posé les bases d'un affrontement de survie conduisant
à l'affaiblissement de l'État libéral. [9]

L'analyse de Fabbri a été sans aucun doute une des plus lucides et mieux argumentées
sur la défaite du prolétariat. La guerre en tant que catalyseur des courants
nationalistes imbus d'héroïsme futuriste, le mépris du parlementarisme socialiste et
bourgeois et le culte de la violence et de la mort ont alimenté une soumission
politique et intellectuelle d'une grande partie des masses populaires. Le fascisme,
fils de la première guerre mondiale, devint l'outil de la défense des intérêts de la
bourgeoisie et de la machine d'État.

Gino Caraffi (FdCA, Italie)


Repères : Le premier bienno rosso italien

1919

Mars : Occupations des usines à Bergame.

23 mars : Fondation à Milan des Fasci di combattimento de Benito Mussolini.

12 au 14 avril : Constitution de l'Union anarchiste d'Italie à Florence.

15 avril : Le siège du quotidien socialiste Avanti ! à Milan est saccagé par les
fascistes.

1er mai : Sortie du premier numéro du journal L'Ordine Nuovo d'Antonio Gramsci.

Août : Ample mouvement de lutte pour l'occupation des terres.

Novembre : La FIOM, syndicat des métallurgistes de Turin, reconnaît la constitution
des « conseils ouvriers d'usine », à travers l'élection des commissaires d'atelier.

16 novembre : Élections politiques, le PSI devient le premier parti.


1920

Février : Début de la publication, à Milan, de Umanità Nova, dirigée par Malatesta.

27 mars : L'Ordine Nuovo lance un appel, signé par des socialistes et des
libertaires, à un congrès national des Conseils d'usines. Ce congrès n'aura jamais
lieu.

24 avril : Après 10 jours de grève générale dans le Piémont, l'armée impose le
retour au travail.

Juin : Début du gouvernement Giolitti qui succède à Francesco Nitti.

4 juillet : Fondation de l'Union anarchiste italienne au congrès de Bologne.

30 août : Annonce de la fermeture de l'usine Alfa Roméo de Milan, immédiatement
occupée. En quelques jours, la plupart des usines du Nord sont occupées, et souvent
la production est relancée en autogestion.

15 septembre : Après des négociations avec la CGL, Giolitti annonce la création
d'une commission paritaire d'étude pour préparer une loi sur « l'intervention des
ouvriers dans le contrôle technique et financier et dans l'administration
entreprises ».

25 septembre : Suite au référendum de la FIOM, beaucoup d'usines sont évacuées.

15 octobre : Errico Malatesta est arrêté, 3 jours après Armando Borghi, secrétaire
général de l'USI et militant anarchiste. Ils sont considérés comme responsables des
occupations d'usines à Milan.

21 octobre : Les 25 délégués de l'USI, réunis à Bologne, sont arrêtés.


Notes

[1] Benito Mussolini, rédacteur en chef du quotidien socialiste Avanti ! lance le «
Popolo d'Italia » en 1914 pour militer en faveur de l'intervention de l'Italie
contre l'Autriche-Hongrie.
[2] Ce courant maximaliste donnera naissance au Parti communiste d'Italie en janvier
1921.
[3] Le terme fait référence aux faisceaux, assemblage de verges liées autour d'une
hache, qui représentaient l'unité du peuple et l'autorité de Rome dans l'antiquité.
[4] Le futurisme est un mouvement artistique et littéraire d'origine italienne, né
peu avant la guerre de 1914, qui fait l'apologie de la modernité et de la vitesse.
Certains futuristes, dont le fondateur du mouvement Filippo Marinetti, rejoindront
le fascisme.
[5] Il s'agit des aiguilles de la montre, symbole de la soumission aux temps de
l'exploitation.
[6] Alors âgé de 78 ans, Giolitti est le principal dirigeant italien des années
1900-1914, pendant lesquelles il avait fait voter le droit de grève et le suffrage
universel masculin.
[7] Luigi Fabbri est l'un des principaux militants anarchistes italien.
[8] Les faisceaux deviennent le Parti national fasciste en novembre 1921. Mussolini
est appelé au pouvoir, par le roi Victor Emmanuel III, le 30 octobre 1922
[9] Le gouvernement libéral, attaché aux formes « démocratiques », comme celui de
Giolitti qui avait négocié avec les socialistes et syndicalistes « responsables »,
semble dépassé pour la bourgeoisie.

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