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(fr) Anarchosyndicalisme ! numéro 115 : La vérité historique, première vict ime du nationalisme

Date Mon, 25 Jan 2010 17:48:08 +0100



La vérité historique, première victime du nationalisme
** Ernest Renan, le grand mystificateur **
Joseph-Ernest Renan (1823-1892) était quelque peu tombé dans l'oubli. Le débat du
jour le tire de l'ombre. Il redevient une référence, celle dont se revendiquent
ouvertement des politiciens de haut vol comme Alain Juppé [1].
Renan, ancien séminariste devenu rapidement, après quelques frictions avec Napoléon
III, l'historien pour ainsi dire officiel de l'État, a au moins un avantage : son
cynisme est tel qu'il n'y va pas par quatre chemins pour « lâcher le morceau ». Dans
« Qu'est-ce qu'une nation ? », conférence prononcée en 1882, il ne se gène pas pour
écrire : « L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel
de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques
est souvent pour la nationalité un danger ». On ne saurait être plus clair...

Renan, véritable « saint » de la troisième république, s'affirme partisan, pour les
besoins de la cause, de « l'erreur historique », ce pourquoi on peut lui décerner le
titre de « Père du révisionnisme historique décomplexé ». Aujourd'hui comme hier, ce
révisionnisme permet au Pouvoir de continuer de travestir la vérité historique, de
la faire entrer dans le moule qui lui convient, et de justifier ainsi son idéologie
et sa pratique.

Chantre du mensonge officiel, Renan fut le premier historien postérieur à la
Révolution Française à remettre en selle, en tant que piliers de la « nation moderne
», ceux qu'il nommait avec tendresse les « personnages du passé ». A sa suite,
l'école de la troisième république intégrera toute une brochette de psychopathes
royaux (et quelques uns de leurs plus célèbres laquais) dans l'imagerie héroïque de
la France. Par ce coup de baguette magique, les brutes couronnées et leurs larbins
devenaient, dans les livres scolaires, des héros qui auraient fondé la patrie
française et se seraient sacrifiés pour elle.

Les falsifications historiques vomies par Renan ont été la source à laquelle, à la
fin du XIXème siècle, s'est abreuvée avec délectation cette bourgeoisie revancharde
qui venait de massacrer les Communards. Les théories de Renan lui permettaient de
faire coup double, d'une part en donnant un contenu clairement chauvin et
réactionnaire à une République qui venait de s'installer par défaut [2], d'autre
part, en contrant l'émergence du mouvement ouvrier internationaliste grâce à
l'utilisation de cette version nationaliste de l'histoire. Deux attitudes qui
allaient directement conduire à la boucherie sanglante de 1914/1918.

L'essentiel de la falsification historique voulue par Renan et ses successeurs porte
sur la Révolution française. Tout leur travail consiste à masquer la « rupture
épistémologique » que représente cette période et à la présenter comme un simple
prolongement du cours antérieur de l'histoire. Ainsi en est-il de l'idée de Nation,
qui apparue dès le début de la Révolution, va être vidée de son sens par nos
historiens et politiciens révisionnistes et déformée jusqu'à signifier le contraire
de son sens premier. En effet, quand le terme Nation fait irruption dans le débat
politique en 1789, il désigne clairement la collectivité formée par tous les
individus, égaux entre eux, et de ce fait, la seule instance politique légitime dans
un pays. L'idée de Nation se construit en opposition totale au pouvoir d'un seul (ou
d'une petite caste), en opposition donc à la tyrannie qu'ont précisément défendu les
Jeanne d'Arc, les Charles Martel et autres « personnages du passé » lors des siècles
d'oppression féodale et monarchique, en opposition totale à cette idéologie qui
permettait à n'importe quel crétin (pourvu qu'il fusse couronné) d'affirmer : «
L'État, c'est moi ! ».

Ainsi, pendant la Révolution Française, on pouvait fort bien être étranger, être né
loin du territoire français, et être immédiatement intégré dans la Nation. C'est
pourquoi des hommes et des femmes de tous les pays se retrouvèrent en France, dés
1789, à délibérer, à décider et à agir pour les idéaux révolutionnaires. A partir de
1792, il y eut même des bataillons entiers formés par les nombreux étrangers
désireux de combattre sous les drapeaux de la Nation. On ne parlait pas alors de «
brigades internationales » mais de « Légions » : Légions Belges, Légion Franche
Étrangère Batave (Hollandais), Légion des Allobroges, Légion Germanique, Légion des
Américains (Antillais et habitants métis ou blanc des colonies), etc.

Ces faits sont aussi remarquables qu'il sont peu connus. Et pour cause : ils gênent
les historiographes nationalistes, préoccupés d'élaborer leur mystification
xénophobe. Ils gênent tout autant l'école historique marxiste qui, les oeillères du
matérialisme dialectique bien rivées, n'a jamais voulu voir dans la Révolution
française que son expression bourgeoise. Il est vrai que l'existence des Légions
belges, germaniques ou américaines prouve que la conscience internationaliste n'a
pas attendu la théorie de Marx et la pratique de Lénine pour se manifester de façon
concrète !

Cette caractéristique du conflit fondateur de la Nation française est renforcée par
un deuxième élément qui vient compléter clairement la signification en contrepoint :
tout comme on pouvait être étranger et membre de la Nation, on pouvait tout aussi
bien bien être français de souche, né sur le territoire et appartenir au parti de
l'étranger.

** La frontière : fracture idéologique et non réalité territoriale**

En effet, si des esprits éclairés sont venus d'Europe et des Amériques pour défendre
la Révolution, à l'inverse des membres éminents de la noblesse, de l'église et des
milieux affairistes, tous « Français de souche » ont fui en masse le pays à partir
de la prise de la Bastille [3] . Ceci nous montre où se situe la véritable fracture
: non pas entre lieu de naissance, non pas entre territoires géographiques (d'un
coté du Rhin ou de l'autre) , non pas entre « cultures » (culture française contre
culture allemande...), mais bien entre intérêts économiques et de pouvoir.

La France de la Révolution n'avait donc pas de problème avec les personnes nées hors
de France. Elle en avait de sérieux avec toutes celles qui, selon l'expression des
sans-culottes, formaient le « parti de l'étranger », parti désigné ainsi parce qu'il
se regroupait sans vergogne autour des despotes régnant à l'étranger [4]. Un parti
qui reçut la participation massive de « Français de souche » : on évalue à un
million, chiffre énorme pour l'époque, le nombre de nobles, de riches et de curés
qui n'hésitèrent pas à déserter le territoire français pour revenir l'attaquer avec
les armées royales étrangères [5].


Les nouveaux émigrés

L'histoire dit-on a tendance à se répéter. Parfois sous forme de farce. Après avoir
connu l'émigration de la noblesse, revenue avec Louis XVIII dans les paquets des
armées étrangères piller de nouveau le territoire dit national, voici que nous
sommes menacés de l'émigration des... footballeurs. Le lien entre les deux
émigrations n'est pas qu'apparent, et les théories révisionnistes des émules de
Renan sont là pour masquer le scandale que constitue l'une comme l'autre.

Alors que le slogan politicien affirme -ce que beaucoup de gens croient- que « Les
plus pauvres ne payent pas d'impôt », en France, même les rmistes, tout comme les
retraités aux pensions les plus minables, les étudiants aux bourses ridicules, et
les sans-papiers les mieux cachés payent des impôts tous les jours [6]... A
contrario, les politiciens s'en vantent moins, ils ont voté des « niches fiscales »
qui permettent aux plus riches de ne pas payer d'impôts directs (ou de n'en payer
que sur une fraction de leur revenu). Les joueurs professionnels de football, dont
le salaire moyen tourne autour de 500 000 euros annuels, jouissent de ce privilège.
Or, voici qu'un inconscient a envisagé de leur faire payer des impôts, comme à la
masse de la population, sur la totalité de leur revenus. Quels cris d'effroi
n'avons-nous pas entendus ! Et quelle menace ! Celle d'un « nouvel exode massif vers
l'étranger des meilleurs joueurs du championnat. »

** Un exode massif vers l'étranger ? Bigre, cela nous en rappelle, des choses ! **

Soulignons d'abord que cette menace d'émigration massive émane d'un milieu qui vit
de la promotion d'un chauvinisme sportif identitaire qui englobe jusqu'à la couleur
du slip ; qu'elle provient directement de gens qui composent l'équipe dite « de
France » et qui font profession de chanter au garde à vous, en regardant le drapeau
bleu-blanc-rouge « droit dans les yeux », devant des millions de personnes, l'hymne
national. En plein débat sur l'identité nationale on mesure le peu de sincérité de
l'establishment : alors qu'il s'était levé comme un seul homme pour fustiger
cruellement le public qui avait, par jeu, sifflé la Marseillaise, pas un seul
dignitaire du régime n'a dénoncé quelque chose qui devrait être bien plus grave à
ses yeux et tirant bien plus à conséquence (s'il avait la moindre honnêteté) : une
atteinte aux plus sacrés des devoirs, celui de verser, comme tout le monde, sa
contribution.

L'anecdote ridicule des tapeurs de ballon qui menacent, comme un seul homme, d'aller
faire joujou ailleurs et, surtout, le silence complice qui accueille leur caprice
nous révèle on ne peut plus clairement la véritable fonction du nationalisme :
masquer, sous des mots creux, l'indignité passée, présente et à venir des
privilégiés.

Le principal pilier de la vie en société c'est la fraternité, la solidarité, sans
cela, tout le reste n'est que mensonge et hypocrisie. Ceux qui sont trompé par les
nationalismes défendent en réalité des privilégiés qui agitent leurs drapeaux
nationaux (ou régionaux) pour mieux détourner l'attention et tirer des profits
égoïstes. Hier comme aujourd'hui, il est notoire que ceux qui, à cause de leur
rapacité, sont en dehors des valeurs fondamentales de la société humaine (de ce que
les sans-culottes appelaient la Nation) ce ne sont pas les « étrangers » mais bien
les riches, les patrons, les profiteurs de tous poils et leurs complices.

G. Babeuf

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Notes


[1] Voir par exemple le site d; Alain Juppé : http://www.al1jup.com/?p=631

[2] A la chute de Napoléon III, la république fut instituée de façon provisoire par
une assemblée monarchiste qui n'arrivait pas à se mettre d'accord entre elle.
Moyennant quoi, cette Troisième république fut la plus longue de l'histoire de
France

[3] Trois jours après, le 17 juillet 1789, le comte d'Artois, frère du roi (et lui
même futur roi, sous le nom de Charles X), passait à l'étranger sans oublier
d'emporter tout ce qu'il pouvait de sa fortune

[4] Certains lecteurs ont peut être entendu parler de Rivarol, une feuille qui se
veut l'hebdomadaire de l'« opposition nationale et européenne » et soutient
régulièrement le Front National. Ce périodique, adepte du slogan « La France ou on
l'aime ou on la quitte » fait semblant d'oublier que le célèbre pamphlétaire
royaliste dont il tire son nom ... a quitté la France en 1792, comme quoi, il ne
devait pas l'aimer tant que ça...

[5] Voir A. Soboul, Dictionnaire historique de la Révolution française. Ajoutons que
c'est précisément pour avoir soutenu ce « parti de l'étranger »que Louis XVI, né
français de souche, a été guillotiné en 1793.

[6] ...car ils ne sont pas exonérés d'impôts indirects. Quand un rmiste achète des
carottes, il verse 5,5 % du prix dans les caisses de l'État, et, s'il s'achète une
chemise, 19,6 % !

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Tiré de Anarchosyndicalisme ! numéro 115

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