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(fr) [Alternative libertaire , n°200] 1910 : La CNT, naissance d'une légende

Date Mon, 6 Dec 2010 10:54:10 +0100


Il y a cent ans, à l'issue du second congrès de la fédération régionale catalane
Solidaridad Obrera, naissait la Confédération nationale du travail qui, malgré de
longues périodes de mise hors la loi, allait marquer d'une forte empreinte
l'histoire sociale espagnole, principalement au cours de la Seconde République, de
1931 à 1939.
L'histoire n'a pas retenu grand-chose du premier congrès de la CNT qui, à dire vrai,
laissa peu de traces dans la mémoire des militants qui devaient faire la
confédération des décennies suivantes. Il y a loin, en effet, de cette dernière,
avec son drapeau rojinegro et son hymne adapté de La Varsovienne, à la petite
confédération qui naît dans la plus grande discrétion entre le 30 octobre et le 1er
novembre 1910, si loin même que, à l'issue du congrès, la nouvelle organisation
était encore à la recherche de son nom définitif.


Solidaridad Obrera, l'ancêtre de la CNT

La fondation de l'organisation locale puis régionale qui précède la CNT ne fut pas
le fruit d'un élan irrésistible du mouvement ouvrier catalan. Bien au contraire,
celui-ci n'a cessé de battre en retraite depuis la grève générale de 1902, dans un
contexte économique marqué par un fort chômage dans des secteurs industriels
importants. Ce n'est donc pas tant la puissance des sociétés ouvrières de résistance
que leur propre faiblesse qui explique le désir de quelques-unes d'entre elles de se
regrouper en vue de créer une fédération qui aiderait à la relance d'un mouvement
ouvrier assoupi depuis 1902. L'initiative est issue, semble-t-il, du syndicat
Dependencia Mercantil, animé par le socialiste Antonio Badía. C'est dans les locaux
de ce syndicat qu'a lieu, en juin 1907, la première réunion de la commission
d'organisation de Solidaridad Obrera (SO), dont le nom a été choisi en référence -
et en opposition - à Solidarité catalane, la coalition des partis nationalistes de
la région.

En juillet, les représentants de 36 sociétés ouvrières signent un manifeste appelant
les travailleurs de Barcelone à cesser leurs « luttes homicides » alors que les
associations ouvrières sont abandonnées et que « le capital détruit toutes ces
conquêtes sociales qu'un jour la classe ouvrière de Barcelone avait su obtenir ».

SO annonce qu'elle laissera les sociétés adhérentes libres d'adopter les « moyens de
lutte et de défense » qu'elles jugeront appropriées aux circonstances et que, pour
sa part, elle « ne suivra aucune tendance politique de parti », ne se souciant
d'autre chose que de la défense des intérêts des ouvriers et de leur émancipation
économique. Le 3 août, une assemblée regroupant les délégués d'une trentaine de
syndicats fonde SO et élit son conseil directif. Le 19 octobre 1907 paraît le
premier numéro de l'organe hebdomadaire de la nouvelle fédération, Solidaridad
Obrera, qui vit grâce à l'appui financier du pédagogue Francisco Ferrer y Guardia et
au concours des propagandistes espagnols du syndicalisme révolutionnaire, José Prat
et le vétéran Anselmo Lorenzo, ex-membre de l'Internationale.


Vers une confédération nationale

L'année suivante, au 1er congrès de SO, organisé à Barcelone du 6 au 9 septembre
1908, les délégués ouvriers décident de la transformation de leur fédération
municipale en une fédération régionale et, en réponse aux demandes issues de
certaines fédérations ouvrières non catalanes, ils donnent l'autorisation à leurs
porte-parole d'entrer en relations avec « les autres fédérations de résistance
d'Espagne » pour oeuvrer à la création d'une nouvelle organisation nationale, qui
viendrait faire concurrence à la seule confédération ouvrière existant dans le pays,
l'UGT (Union générale des travailleurs), d'obédience socialiste. Le congrès se clôt
par un événement quasi unique dans les annales du mouvement ouvrier catalan :
suivant la suggestion de l'un des meneurs de SO, le libertaire Tomás Herreros, on
donne la parole à un représentant de chacune des tendances de la fédération, Jaime
Anglés s'exprimant pour les républicains radicaux, José Rodríguez pour les
anarchistes et Antonio Fabra Ribas au nom des socialistes.

Le congrès fondateur de la nouvelle confédération ouvrière aurait dû se tenir en
septembre 1909, mais les événements de l'été en décidèrent autrement. Le 26 juillet
de cette année, commençait une grève générale à la suite de la décision du
gouvernement Maura d'envoyer les réservistes combattre au Maroc espagnol. Le
mouvement allait déboucher bien vite sur une insurrection armée, qui se prolongea du
lundi 26 au samedi 31 juillet, la fameuse « Semaine tragique », pour laquelle
Francisco Ferrer fut jugé et condamné à mort en tant qu'« auteur et chef de la
rébellion ».

Malgré la répression qui s'abat sur le mouvement ouvrier et la fonte de ses
effectifs militants, les dirigeants de SO relèvent le gant et, sous l'impulsion du
groupe des ouvriers typographes de Barcelone, convoquent un congrès chargé de créer
la seconde confédération ouvrière espagnole. Le congrès se tiendra dans les locaux
du Palacio de Bellas Artes, une salle construite à l'occasion de l'Exposition
universelle de 1888.


Les délégués du congrès de constitution

Si on en croit la liste donnée à la fin du compte rendu paru dans les colonnes de SO
[1], il y aurait eu 126 délégués mandatés au congrès par 106 sociétés ouvrières et
sept fédérations locales, un certain nombre d'entre elles étant représentées par
deux, voire trois, délégués. Les sociétés représentées dans cette liste - catalanes
en majorité - sont numérotées de 1 à 96, un chiffre qui représente le total
(légèrement sous-estimé) des mandataires admis à participer aux différents votes,
étant entendu que seul un délégué de chacune de ces sociétés pourra l'être. Trop
démunis pour envoyer des mandataires à Barcelone, la grande majorité des syndicats
étrangers à la région, les andalous au premier chef, ont donné pouvoir à des
syndicalistes du lieu pour les représenter. Dans d'autres cas, on a recouru à la
multi-représentation : c'est ainsi que le seul Pedro Sierra est venu à la cité
comtale avec le pouvoir de près d'une vingtaine de syndicats des Asturies.

S'agissant de l'orientation des syndicats représentés au congrès, il faut noter
l'absence d'un certain nombre de sociétés ouvrières modérées, celles de Mataró, de
Reus ou de Tarragone, qui avaient assisté aux congrès antérieurs de SO. La plupart
des syndicats catalans sont de Barcelone, de Tarrasa et Sabadell, des villes où
prédomine l'influence anarchiste. Inutile de dire que le congrès n'a pas attiré un
seul syndicat du Pays basque ou de Madrid, tous acquis au socialisme. En outre,
aucun des leaders socialistes actifs dans l'étape précédente de SO n'assiste au
congrès, mais quelques-unes des sociétés représentées sont proches de l'UGT et
quatre d'entre elles sont même affiliées à la confédération socialiste.

Quant aux républicains partisans du démagogue radical Alejandro Lerroux, ils
semblent avoir renoncé à exercer la moindre influence au sein de la fédération
catalane, malgré les fanfaronnades de ses porte-parole, dont l'un n'avait pas hésité
à déclarer que « SO serait lerrouxiste ou cesserait d'exister ». Le congrès commence
le dimanche 30 octobre au matin et c'est le président en fonction de SO, José Negre,
qui ouvre la séance. Comme il est d'usage, une commission est nommée pour procéder à
la vérification des mandats des délégués présents, puis l'assemblée désigne les
membres des cinq commissions chargées de se prononcer sur les thèmes soumis à
l'attention des congressistes, à raison de trois thèmes par commission.


Débats et résolutions du congrès

Il revient à la première d'aborder le sujet qui est au centre même de l'événement,
la transformation de SO en une « Confédération générale du travail ». L'un des
quelques socialistes présents au congrès, Juan Durán, en fait partie et il y
défendra le point de vue des adversaires de la constitution d'une nouvelle
confédération. Les autres commissions sont chargées de réfléchir, entre autres
choses, à la création d'un quotidien syndicaliste, à la fondation d'écoles liées aux
syndicats ouvriers, à l'abolition du salaire à la tâche et du travail des moins de
14 ans, à la lutte pour l'instauration des huit heures et d'un salaire minimum, à
l'attitude des sociétés fédérées quand l'une d'entre elles est victime de la
répression étatique, mais aussi à des sujets plus théoriques comme la nature du
syndicalisme (moyen ou fin de l'émancipation ouvrière ?), la conception syndicaliste
de la grève générale (Peut-elle être pacifique ou doit-elle être essentiellement
révolutionnaire ?) ou encore « la seule et véritable interprétation » de la devise
de l'Internationale (« l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des
travailleurs eux-mêmes »).

On ne peut pas dire que les organisateurs du congrès se soient souciés de ménager le
moindre suspense dans le déroulement des débats. Contrairement à leurs homologues
français de la CGT qui, au congrès d'Amiens, avaient laissé le principal sujet de
discorde entre les délégués pour la fin des débats, eux optent pour traiter en
premier de ce qui leur paraît être - ce qui est, de fait - l'objet primordial de
leur assemblée : la transformation de SO en une confédération nationale, au risque
de donner l'impression que le congrès est fini dès sa première séance.


Une nouvelle confédération ouvrière

En effet, aussitôt lus quatre messages adressés aux participants par Anselmo
Lorenzo, l'anarchiste néo-malthusien Vicente García, les syndicalistes
révolutionnaires de l'Ateneo Sindicalista et un groupe espérantiste, on fait
connaître la résolution élaborée par la majorité de la commission chargée de se
prononcer sur la nécessité de transformer SO en une confédération nationale. Pour
preuve de leur bonne volonté à l'égard de la centrale socialiste, les rapporteurs
notent dans leur motion que la nouvelle organisation ne vise pas à aller sur ses
plates-bandes, mais qu'il s'agit de regrouper « temporairement toutes ces sociétés
non affiliées à l'UGT, à condition que, une fois constituée la CG du travail
espagnole, on essaie de parvenir à un accord entre les deux fédérations afin d'unir
toute la classe ouvrière en une seule organisation ». La résolution souscrite par
cinq membres de la commission est cependant accompagnée d'une motion minoritaire
signée par Juan Durán, flanqué pour l'occasion d'un autre militant du PSOE. Ceux-ci
demandent que SO reste une fédération régionale et qu'elle se mette immédiatement en
relations avec l'UGT en vue de travailler à l'unité ouvrière.

José Negre prend la parole pour préciser que l'initiative de faire de SO une
confédération nationale n'est pas issue de la fédération catalane mais de très
nombreuses sociétés ouvrières d'autres régions, « avides de se solidariser avec les
sociétés qui aujourd'hui ne sont pas intégrées à l'UGT et qui, en revanche, voient
avec sympathie les moyens de l'action directe ». Il croit utile de préciser que la
nouvelle confédération « n'affronterait jamais l'UGT mais qu'elle l'appuierait dans
toutes ses luttes ». Il reprend la parole un peu plus tard, après quelques échanges
assez vifs, pour insister sur la ligne strictement syndicaliste de SO et rappeler
que, contrairement à ce qu'on a pu en dire, elle n'est pas « composée uniquement et
exclusivement d'anarchistes » et qu'on y observe « la plus stricte neutralité », la
fédération étant intégrée par des ouvriers de toutes les opinions.

Une fois conclus les débats, où la position des deux délégués socialistes bénéficie
de peu de soutiens, le congrès décide de la création de la nouvelle confédération
ouvrière, 84 des délégués votant pour, 14 contre et trois d'entre eux s'abstenant,
une décision que laissait présager l'orientation de la plupart des syndicats
représentés et la simple présence de plus de trente sociétés ouvrières non
catalanes, venues tout exprès au congrès.


Vers la CNT

À ce moment-là, le congrès a tiré le plus gros de ses cartouches et il est clair
que, au soir du 30 octobre, l'essentiel a été dit. Il n'en continuera pas moins
jusqu'au surlendemain mais, si on en croit le compte rendu paru dans SO, aucun des
thèmes suivants ne suscitera de très vifs débats, à l'exception peut-être de celui
qui s'ouvre autour du long (et passablement verbeux) rapport de la quatrième
commission. Ce texte s'occupait du sens qu'il conviendrait de donner à la vieille
devise de l'Internationale, mais c'est sur le thème adjacent de la fonction des
classes intellectuelles et de leur rapport à la classe ouvrière qu'ont porté les
observations de certains délégués. La résolution sur la nature du syndicalisme
semble aussi avoir provoqué des discussions animées mais elle n'en est pas moins
adoptée telle quelle par le congrès. En revanche, le long texte consacré à la notion
de la grève générale, dû à Joaquín Bueso, est acclamé par l'ensemble des délégués
présents, à l'instar des autres résolutions proposées par les commissions.

Puis, après l'évocation d'un certain nombre de questions non prévues à l'ordre du
jour, dont la grève des ouvriers de Sabadell, le secrétaire de SO - qui sera aussi,
à partir du 19 novembre, le secrétaire de la nouvelle confédération - résume les
travaux du congrès et le clôt de quelques mots d'encouragements adressés en
particulier aux « compagnons des régions » pour qu'ils amènent à leurs localités
respectives leurs « désirs d'émancipation ».

Au soir du 1er novembre 1910, les délégués présents au Palacio de Bellas Artes
peuvent se séparer avec le sentiment du devoir accompli. Toutefois, en fondant une
organisation qui va disputer la représentation du prolétariat militant espagnol à
l'UGT, ils ont rompu la fragile unité de 1907, les socialistes catalans quittant
rapidement une confédération dont ils n'avaient pas voulu la naissance. Il faudra
quelque temps encore pour que celle-ci adopte, à partir de 1911, le nom sous lequel
elle passera à l'histoire, quelques années de plus pour qu'elle devienne, malgré
plusieurs périodes de clandestinité, un véritable syndicat de masses, supérieur en
nombre à son rival socialiste, puis pour qu'elle s'assigne, en 1919, le « communisme
anarchique » comme but final de son combat. Et il faudra attendre l'avènement de la
République pour qu'elle adopte, en 1931, le drapeau rouge et noir et deux ans de
plus pour que Valeriano Orobón Fernández écrive, sous le titre A las barricadas, le
chant qui deviendra l'hymne légendaire de la CNT.

Miguel Chueca

* Miguel Chueca est enseignant à l'université Paris-X Nanterre, il a publié le
recueil de textes Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques
» du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906) (Agone, 2008) ; et s'est chargé des
volumes Le syndicalisme révolutionnaire, la charte d'Amiens et l'autonomie ouvrière
(CNT-RP, 2009) et L'Action directe et autres écrits syndicalistes d'Émile Pouget
(Agone, 2010).

[1] Solidaridad Obrera, 4 novembre 1910. Comme il n'existe pas d'actes de ce
congrès, seul le compte rendu publié a permis d'en connaître le contenu. On pourra
en lire une traduction française dans un volume que publieront les éditions CNT-RP
avant la fin de l'année 2010.


"Alternative libertaire", N°200, novembre 2010
http://www.alternativelibertaire.org

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