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(fr) UCL Saguenay - Entretien avec un ancien militant d'extrême-droite de Storm Alliance du Saguenay

Date Sat, 22 Aug 2020 12:49:23 +0100


Une personne a accepté un entretien avec nous pour revenir sur son implication dans la section régionale de l'organisation d'extrême-droite Storm Alliance. Dans notre livre «Combattre l'extrême droite et le populisme», nous nous sommes surtout penché-e-s sur les organisations, leurs idées et les actions haineuses et leurs leaders. Dans cet entretien, nous parlons avec une personne de la base, qui a été amenée à militer dans ce groupe dans les conjonctures sociales et personnelles de ce moment, et qui aujourd'hui tire des conclusions de cette expérience. Tout particulièrement à l'heure où des têtes d'affiches de l'extrême-droite québécoise se préparent à descendre au Saguenay pour rallier autour d'eux les «anti-masques», cet entretien est d'une grande pertinence. Il y a beaucoup à tirer de ses témoignages, qui sont tout en son honneur. ---- Pour respecter la volonté d'anonymat de l'individu, chacune des réponses sera indiquée par «l'individu». ---- BCEG: Que pourriez-vous nous dire à propos de votre background et votre implication dans l'extrême droite de la région? ---- L'individu: Au moment d'écrire ces lignes, je suis en compagnie de ma famille. On se parle et on se remémore comment notre implication dans ce mouvement a changé notre vie, de façon négative et subite. C'était en janvier 2017, j'aurai beau essayer de me justifier en disant que le contexte social du moment m'a influencé au point de me rapprocher de ce groupe, mais ce n'était pas le cas. Par contre, ce qui s'abattait à ce moment-là sur notre famille fut beaucoup plus déclencheur comme mouvement. Notre couple commençait à battre de l'aile, je me sentais seul. Nous avions probablement besoin de trouver quelque chose en commun afin de sauver notre famille... Je crois que c'est ce moment de vulnérabilité qui m'a amené à me rendre à une première réunion de Storm Alliance. Quelques jours avant, une "amie" (entre guillemets, parce que tu te rends vite compte que pour eux leur "mission" prévaut sur le pseudo amitié que tu développes) avait publié quelque chose que je trouvais intéressant, un groupe qui voulait faire la promotion de la charte des droits et libertés... Je me suis dit, c'est tout moi ça! À mon avis, à ce moment-là, "faire la promotion de..." sonnait très positif. Je pensais que j'allais aider les gens à faire valoir leurs droits et leurs libertés... Je n'étais pas un individu naïf au point de ne pas savoir que cette personne avait déjà fait partie de La Meute mais, étant de nature à faire confiance aux gens et à l'individualité de chacun, je me suis dit qu'elle trouvait probablement aussi que le racisme allait trop loin... sans jamais lui demander réellement! C'est avec beaucoup d'enthousiasme que je me suis présenté dans un sous-sol aménagé en salle de réunion de fortune. Un lieu caché, qui était révélé seulement les jours de réunion. Je ne comprenais pas et je n'ai pas posé de question... de toute façon ça ne me dérangeait pas. Avec le recul, bien entendu, j'aurais du me douter de quelque chose. Mais les gens étaient très accueillants, nous avions quelque chose à parler enfin dans notre couple. Première réunion: nous sommes une dizaine de personnes d'un peu partout (Québec, la Beauce et le Saguenay), avec la présence de Dave Tregett, celui qui aura été à la base de ce mouvement et qui sera aussi éventuellement président. Mais aux premières réunions, nous sommes loin de parler de statuts, on voit déjà les égos, mais on ne parle pas de place spécifique. On parle d'un groupe qui veut aider tout le monde à faire valoir leurs droits. Première réunion, je suis la seule personne qui arrive avec un calepin et un crayon pour prendre des notes. D'ailleurs, de tout le 6-7 mois où j'ai fréquenté ces gens, j'ai toujours été la seule personne à écrire pendant les rencontres... Pour moi, selon la mission que j'avais lu, je m'en allais dans ce qui allait ressembler à un groupe de travail. Rien ne me laissait alors croire que j'étais dans un groupe identitaire extrémiste! Nous parlions de notre vision possible de ce groupe, qui semblait faire la promotion de la charte par des actions du type "L'attrait plus que la réclame", c'est-à-dire basé sur un bien-être de vivre tellement partagé que les autres auront envie de se joindre à nous... Aucune mention jamais de religion, de voile, de race, de nationalités, d'ethnicité. Selon eux, nous "vendrons notre façon de vivre en harmonie". Les idées émises me rejoignaient à ce moment-là. On me parlait d'implication sociale, de valeurs (sans jamais ajouter québécoises... à ce moment-là du moins!) bref, j'étais sous le charme. On parlait d'activités telles que: aide, implication et bénévolat lors de fêtes de quartier, création de jardins communautaires et redistributions des denrées, collecte de matériel scolaire pour les familles en difficultés, de services de transports offerts aux femmes en difficulté ou vivant des violences en collaboration avec des intervenant-e-s de la place... J'étais plus que motivée. Avec le recul, je me rappelle que chaque fois que je disais "wow c'est trippant, ça va vraiment aider les gens je trip", il y avait toujours une voix féminine, ma pseudo amie, qui me disait "mais tu sais, on fera des actions un jour"... Pour moi, les actions dont elle parlait, c'étaient celles que nous avions proposé et c'est cette voie que je croyais promouvoir. Le temps a passé et nous nous voyions et nous fréquentions lors des réunions et dans nos vies personnelles. Je ne peux pas dire que les gens que je fréquentais à ce moment-là semblaient foncièrement racistes et intolérantes... individuellement en tout cas. Je ne voyais pas les subtilités qui plus tard me sauteraient aux yeux! Mais, plus on fréquente ce type de personnes là... plus les biais de perceptions s'emmêlent! Les mois ont passé. Les groupes de la Beauce et de Québec se déplaçaient et recrutaient... «Il y a de plus de gens qui veulent promouvoir la charte... C'est super», que je me disais. On avait des rencontres à la grandeur du Québec. On nous présentait des gens. Mais, plus ça allait, moins on parlait de nos premiers objectifs: d'entraide, d'humanité, d'attrait par le bien-être... En fait, ça a duré peut-être deux mois maximum ce discours. En mars environ, sont arrivés les mots génocides culturel québécois. Faut se mettre aussi dans le contexte où, plus tu fréquentes ces gens, plus tes informations sont biaisées par ces groupes et leurs perceptions. J'y croyais... j'ai cru à une espèce de génocide culturel de la nation québécoise... parce que j'étais bombardé d'informations plus ou moins réelles... mais à laquelle je me laissais prendre. Le 4 mars, une première marche était organisée. C'était finalement ça les fameuses actions que nous devrions poser et que je n'avais pas compris. C'était la première fois que j'assistais à une rencontre de ce type et surtout que je participais à une action où La Meute était aussi invitée. Je ne comprenais pas... comment pouvions-nous nous dissocier de ce groupe mais, les inviter quand même à participer? On me répondait que c'est la force du nombre et que nous devions faire un sacrifice... bon ok. Je me suis habillé chaudement et je suis parti. C'est la première fois que j'ai pensé que peut-être je m'étais fait embarquer dans quelque chose. Tout ce qu'on m'avait dit a commencé à changer à ce moment-là. Les membres de La Meute se joignaient à nous et une guerre de pouvoir s'installait entre les groupes. Les propos de plus en plus violents se répandaient sur les groupes, mais les modérateurs effaçaient ces commentaires sous prétexte que nous n'étions pas un groupe identitaire... mais le discours, même au sein de la "direction des Storms", commençait à changer. Les conversations du groupe privé devenaient de plus en plus à l'image de La Meute, en ayant recruté plusieurs de leurs membres. On intériorisait le message que les antifas allaient nous violenter et même faire du mal à nos enfants... mais, personnellement, ayant un passé beaucoup plus de gauche que la majorité, je connaissais plusieurs personnes qu'eux nommaient antifas. Et, encore là, je ne comprenais pas encore pourquoi nous étions si loin l'un de l'autre, quand ce que nous prônions était pour moi la même chose, soit un bien-être collectif basé sur la charte des droits et libertés. Je me rappelle même avoir écrit aux groupes associés aux antifas à Chicoutimi et leur avoir révélé mon identité, mes coordonnées et tenté de leur parler de mes objectifs, qui à ce moment-là étaient louables et justes selon moi. Jamais, personnellement, je n'ai eu peur des représailles de leurs groupes. Mais les Storms savaient instaurer ce climat de peur, chaque fois qu'un individu subissait quelques violences que ce soit, c'était potentiellement un antifa. Même une fois que l'action avait été démentie et qu'elle était finalement non partisane, on continuait de clamer la violence des antifas envers nous. Par contre, lorsqu'il était temps d'organiser des actions violentes contre ces groupes, la DFSA (ailes de sécurité de la Storm Alliance signifiant: Dont fuck Storm alliance) était toujours prête. Combien de sorties ont été organisées lors des soirées aux 4 barils de Jonquière afin d'aller violenter les participants ou de faire des bris sur les véhicules... mais je ne saurais en dire plus à ce sujet, car je ne participais pas à ces actions et je ne voulais pas en entendre parler à cause de leur caractères gratuits et violents. Au Saguenay, il y avait notamment Marc Gravel[qui fut un temps chef de la section régionale des Storms]qui aimait faire de la provocation en 2017. Il avait d'ailleurs été pris pour avoir volé dans le groupe. Il allait à la Tour a bières avec son chandail et s'en vantait... mais il s'est fait mettre dehors plus d'une fois. Mon plus grand malaise et ma remise en question a été lorsque j'ai participé à la manifestation[contre les demandeurs et demanderesses du statut de réfugié-e]à Lacolle. Mon point de vue était très différent du groupe. Encore aujourd'hui d'ailleurs, je me pose les mêmes questions... Roxham road! Être là à regarder "ma gang" tenir des propos tellement racistes, méchants contre ces gens qui demandent d'être accueillis pour améliorer leur vie me subjuguait. Dans l'autobus en s'y rendant, les gens tenaient des propos extrêmement violents, jusqu'à parler de faire de faux attentats et mettre ça sur le dos des minorités pour "réveiller les gens". Mais, ils étaient bien avertis qu'en public, ils ne devaient pas tenir ces propos. Le gang de John X à Trois-Rivières, je me rappelle, m'avait particulièrement frappé par la violence de leur groupe. Ça a été pour moi le début de la fin. Non, je n'ai pas quitté à ce moment-là, mais mes intentions ont changé et mes biais perceptuels disparaissaient. Je voyais de plus en plus où j'étais, ce que les gens autour de moi qui m'avaient tassé de leur vie voyaient aussi. J'ai tenté, dans tous les sens, de faire comprendre au monde que ce n'était pas ce qui était prévu. Mais rien à faire... j'avais été naïve. Il n'y avait probablement jamais eu de belle vision d'entraide et d'humanité... à l'instar d'une secte dans laquelle je me suis faire prendre. Les gens ne comprenaient pas les termes qu'ils utilisaient. Ils étaient constamment dans une position de victimes de la société. 95% de ces gens ne s'informent pas, ils se fient aux paroles de la personne qu'ils croient être "un vrai".

BCEG: À ton avis, quel est l'état actuel de l'extrême-droite dans la région?

L'individu: Les gens qui étaient là quand je suis partie ne sont plus là non plus. Je ne crois pas que l'extrême-droite régionale soit aussi "ordonnée" et forte qu'elle l'a déjà été. Mais j'ai peur qu'elle reprenne de la place... Tous les "dirigeants" ne descendent pas pour rien ce week-end...! C'est ce que je crois.

BCEG: Avec ton expérience personnelle, que penses-tu des rôles de têtes d'affiches pris par plusieurs anciens dirigeants de La Meute et de Storm Alliance dans les rassemblements anti-masques et leurs intentions derrière tout cela?

L'individu: C'est clairement des rassemblements qui servent à recruter. Rien d'autre! Les gens y vont en se disant que cette fois-ci ils sont là juste pour le port du masque! Une vraie joke! Instrumentalisation!

BCEG: Merci d'avoir accepté de répondre à nos questions. Ça devrait apporter de l'eau au moulin des réflexions.

http://ucl-saguenay.blogspot.com/2020/08/entretien-avec-un-ancien-militant.html
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