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(fr) Monde Libertaire - L’Internationale syndicale rouge (13e partie)

Date Tue, 21 Jul 2020 17:00:18 +0100


Trahison de l’internationalisme ---- A partir de quand la Realpolitik d’Etat russe prend-elle le relais du soutien à la révolution mondiale? La réponse à cette question situera la date de mise en application du principe du socialisme dans un seul pays… On verra que cela se situe bien avant Staline. Méthodologiquement, il suffit de définir à quelle date le gouvernement russe prend des décisions qui à l’évidence trahissent les mouvements révolutionnaires étrangers, et allemand en particulier. ---- A l’automne de 1919, c’est-à-dire environ six mois après le premier congrès de l’Internationale communiste, des contacts furent pris avec la Reichswehr, l’armée allemande, ainsi qu’avec le millionnaire Rathenau pour étudier les conditions d’une alliance militaire et économique entre l’Allemagne et la Russie[note]. En octobre 1919, Radek déclarait que « la possibilité d’une paix entre les États capitalistes et les États prolétariens n’est pas une utopie ». ---- Nous sommes, précisons-le, en pleine révolution allemande. En mars 1918, l’Allemagne a imposé aux dirigeants bolcheviks un traité aux conditions désastreuses, faisant perdre au pays la plus grande partie de ses ressources. Mais lorsque la Russie attaqua la Pologne en 1920, l’Allemagne empêcha le transit de munitions alliées en direction de la Pologne. Le traité de Versailles interdisant à l’Allemagne de se réarmer et de posséder des armements lourds, la Reichswehr s’entraînait clandestinement sur le territoire de la Russie. En 1926, une brochure du KAPD révéla que la Russie n’avait cessé, depuis 1922, de fournir des armes à la Reichswehr, ce qui est contradictoire avec le fait que les prolétaires allemands puissent faire la révolution en Allemagne, mais logique si on veut empêcher cette révolution... Les usines russes fournissaient des armements au gouvernement allemand, en application de clauses secrètes des accords de 1921-1922.

Sous l’impulsion de Radek une véritable collaboration germano-soviétique commence deux mois après l’écrasement de la tentative révolutionnaire de mars 1921, aboutissant aux traités de commerce de 1921 et au traité de Rapallo en 1922.
Le 16 mars 1921, c’est-à-dire en pleine insurrection de Kronstadt, un accord commercial est signé avec la Grande-Bretagne. Dès août 1920, les soviétiques avaient envoyé 400 kilos d’or à Mustapha Kemal, et des armes. En janvier 1921, les autorités turques écrasèrent le mouvement paysan... soutenu par l’Internationale communiste, et firent exécuter toute la direction du Parti communiste turc, qui avait été formée par les Spartakistes allemands. Le 16 mars 1921, un accord est signé entre la Russie des soviets et la Turquie. Radek, emprisonné en Allemagne, servait d’intermédiaire avec les gouvernements capitalistes. En fait, la Russie soviétique et l’Allemagne avaient un point commun important: toutes deux se trouvaient, pour des raisons différentes, exclues de ce qu’on appelle aujourd’hui la « communauté internationale», et devaient se soutenir mutuellement.

Pendant que les prolétaires allemands se battaient, les communistes russes entamaient des négociations politiques et commerciales avec les puissances capitalistes, soumettant la politique de l’Internationale communiste aux impératifs nationaux de l’État russe. Le socialisme dans un seul pays commence dès 1920-1921, sous Lénine.

Réorientation de la politique de l’IC
La situation intérieure de la Russie est terrible. La guerre civile est terminée, mais l’économie russe est dans un état catastrophique: des grèves éclatent qu’il faut réprimer; les marins de Kronstadt se soulèvent; la famine frappe le pays pendant l’hiver 1920-1921, au point que la moitié de la population moscovite quitte la ville ou meurt; les révoltes paysannes se multiplient. Et surtout, la direction du parti bolchevik réalise que la vague révolutionnaire en Europe est retombée, que les partis communistes restent presque confidentiels face aux vastes organisations réformistes ou social-démocrates.

Les conséquences catastrophiques de l’« action de mars » en Allemagne, qui n’était au fond qu’un symptôme de la régression de la révolution mondiale, et les effets spectaculairement positifs de la « Lettre ouverte » des métallos de Stuttgart[note]furent sans doute à l’origine de la réorientation de la politique de l’Internationale communiste en faveur du « front unique », qui appelait les partis membres à travailler dans le mouvement syndical réformiste afin de tenter d’en prendre le contrôle. Dès lors, la stratégie de l’Internationale communiste se fondera sur deux points:

* Il est nécessaire d’engager la plus grande masse possible de travailleurs des pays industrialisés pour soutenir l’Union soviétique.
* Pour cela, il faut travailler dans les organisations de masse, en particulier les syndicats, pour en prendre le contrôle, et s’engager dans la politique électorale.

Cette politique ne fut pas facile à faire admettre par les révolutionnaires allemands, férocement hostiles à la centrale syndicale social-démocrate: il s’agissait à leurs yeux d’un retour aux pratiques qu’ils avaient catégoriquement rejetées. L’Internationale communiste dut batailler longuement pour faire admettre la stratégie du « front unique ». Ce fut le sens de la célèbre lettre de Lénine à Gorter sur la « maladie infantile du communisme », dans laquelle il critique ceux qui refusent de militer dans les centrales syndicales réformistes dominantes.

Un dirigeant du KPD, Paul Levi, désapprouvait totalement la voie « gauchiste » dans laquelle le parti s’était engagé. Levi avait fait partie de la gauche zimmerwaldienne et avait rencontré Lénine en Suisse. Il fut un leader de la Ligue spartakiste en 1918 opposé à Liebknecht. Après l’échec de la révolution spartakiste, il entreprit, dans le parti, de lutter contre l’ultra-gauche. Il éloigna le parti de la politique de révolution immédiate et travailla à rallier les ouvriers du SPD et de l’USPD. Ses efforts furent récompensés car une partie importante des membres de l’USPD rallièrent le Parti communiste, c’est-à-dire KPD. Il démissionna de la direction du parti au début de 1921. Il fut exclu pour avoir critiqué publiquement la politique du parti dans les événements de mars 1921. Il fonda le Kommunistische Arbeitsgemeinschaft qui intégra le SPD en 1922. Il mourut en 1930 après être tombé de sa fenêtre, dans des circonstances non élucidées, selon certaines sources, après s’être suicidé selon d’autres.

Levy était très réticent à l’égard des conditions que l’Internationale communiste imposait aux partis adhérents. Rosa Luxembourg s’était opposée à la fondation d’une Internationale communiste parce qu’elle craignait qu’elle ne devienne une « boutique russe » alors qu’aucun parti de masse n’existait en dehors de la Russie. Les « 21 conditions d’adhésion à l’Internationale communiste » imposaient aux partis candidats une stricte discipline qui les subordonnait de fait au Parti communiste russe. La 9e condition imposait en particulier la constitution de fractions communistes dans les syndicats et les associations regroupant des ouvriers afin d’en prendre le contrôle:

« Tout Parti désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste doit poursuivre une propagande persévérante et systématique au sein des syndicats, coopératives et autres organisations des masses ouvrières. Des noyaux communistes doivent être formés, dont le travail opiniâtre et constant conquerra les syndicats au communisme. Leur devoir sera de révéler à tout instant la trahison des social-patriotes et les hésitations du “centre”. Ces noyaux communistes doivent être complètement subordonnés à l’ensemble du Parti. »

Mais c’est surtout sa critique de l’« Action de mars », et la manière dont il la formula, qui valut à Paul Levi les foudres de Lénine. Levy publia le 12 avril 1921 un pamphlet, Unser Weg: Wider den Putschismus[note], dans lequel il exposa ses vues et s’en prit aux envoyés de l’Internationale communiste. Dans une lettre à Lénine du 27 mars 1921, il rapporte l’intervention de Rakosi, l’envoyé de Moscou: « Il serait absolument nécessaire, dit Rakosi, que la Russie soit soulagée par des mouvements en Occident et, sur cette base, le Parti allemand devrait immédiatement passer à l’action. Le VKPD comptait aujourd’hui 50 000 adhérents et, avec cela, on pouvait dresser 1 500 000 prolétaires, ce qui suffisait pour renverser le gouvernement[note]. »

Il fallait donc engager immédiatement le combat avec le mot d’ordre de renversement du gouvernement, concluait Rakosi. Dans sa lettre à Lénine, Levi montre que ce sont bien les « directives du camarade envoyé de Moscou » qui fournirent l’orientation du parti lors d’une séance du comité central du KPD du 27 mars 1921.

Paul Levi dénonça l’« Action de mars » – initiée par la direction de l’Internationale communiste, comme « le plus grand putsch bakouniniste de l’histoire », ce qui est une contre-vérité manifeste. Bakounine a effectivement participé à trois insurrections populaires. Militaire de formation, il avait prévenu à chaque fois les insurgés que le rapport des forces était défavorable. N’ayant pu les empêcher, il y participa malgré tout. Cela lui valut d’ailleurs huit ans de forteresse et quatre ans de relégation em Sibérie. Si l’accusation de putschisme formulée par Levi contre Rakosi était justifiée, il avait tort de mêler Bakounine à cette histoire. Il lui suffisait de rappeler les circonstances du coup d’Etat bolchevik en octobre 1917. Dans les faits, l’exécutif de l’Internationale communiste avait poussé à une insurrection qui avait définitivement brisé la révolution allemande.

Paul Levi s’était rendu coupable d’un crime capital: il avait publié sa brochure sans la soumettre au parti. Lénine était d’accord sur le fond avec Levi, mais il ne pouvait désavouer ouvertement Rakosi; l’indiscipline de Levi méritait une sanction. Le 14 avril 1921, le comité exécutif de l’Internationale communiste annonce son soutien à la direction du KPD: « Vous avez bien agi. (...) Préparez-vous à de nouveaux combats. » (Die Rote Fahne, 14 avril 1921)
Paul Levi est exclu le lendemain[note].

L’exclusion de Paul Levi n’est qu’un élément parmi d’autres dans la stratégie de contrôle du parti allemand par l’Internationale communiste. Levi s’opposait à la politique du Komintern menée par Radek et à la subordination du parti communiste allemand.

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