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(fr) Alternative Libertaire AL #283 - Palestine: Gaza enfermée, Gaza oubliée

Date Mon, 7 May 2018 17:53:59 +0100


Le 12 mai, soutenons la Marche du retour du peuple palestinien. Cela fait déjà un mois que des
foules de réfugié.es approchent quotidiennement de la clôture de sécurité, et se font tirer dessus à
balles réelles par l'armée israélienne. Bilan au 2 mai: 40 morts et 1935 blessé.es par balle, dont
89 ambulanciers. ---- Pour comprendre ce qui s'y passe, nous republions un reportage sur la bande de
Gaza paru dans Alternative libertaire en 2016. ---- Sarah Katz et Pierre Stambul, activistes du
mouvement français de solidarité avec le peuple palestinien, ont passé dix-huit jours à Gaza au
printemps 2016. Ils nous offrent leur point de vue sur la situation de l'enclave et la complexité de
la société gazaouie. ---- Y a-t-il un autre endroit au monde qui vive une telle situation? La
réponse est non. À Gaza, depuis 10 ans, 2 millions de personnes sont soumises à un blocus
impitoyable. Plus de la moitié de la population est jeune. Ils et elles sont souvent très éduqué-e-s
(le territoire compte six universités et 100.000 étudiants et étudiantes). Par les réseaux sociaux,
ils et elles connaissent le monde extérieur. Sauf exception, aucune sortie n'est plus possible de ce
minuscule territoire (40 km sur 10).

Par contre, la population a connu trois destructions particulièrement meurtrières en six ans. Dans
tous ces bombardements, l'occupant s'est acharné contre la population civile, mais il a
méthodiquement détruit l'appareil productif: usines et ateliers pulvérisés, centrale électrique et
de traitement des eaux rendues inutilisables, terres agricoles et serres défoncées par les chars,
territoire jouxtant la «barrière de sécurité» rendu inhabitable avec exode durable de la population.

----
Manifestation de soutien à la Marche du retour
Paris, place de la République
Samedi 12 mai 2018, 15 heures
----

Le cliché du peuple terrorisé ou terroriste Dans le contexte d'une politique explicite de l'occupant
israélien de séparer de manière étanche Gaza de la Cisjordanie, politique antérieure à la prise de
pouvoir du Hamas à Gaza, ce dernier a été classé par la «communauté internationale» (Israël, Europe,
États-Unis, Égypte ...) comme «organisation terroriste». En 18 jours de présence à Gaza, nous ne
nous sommes jamais senti.es en insécurité, ni à cause du Hamas, ni à cause de mystérieux salafistes
dont personne ne parle à Gaza (si jamais ils existent de façon organisée).

La population est collectivement punie sous le prétexte de sanctionner un parti. Celui-ci est arrivé
au pouvoir après des élections, certes anciennes, mais libres. Il est assez massivement critiqué,
voire haï à Gaza, et ceux qui disent les pires choses contre lui n'ont aucune retenue pour
l'exprimer ouvertement. Ce rejet ressemble à celui qui s'exprime contre l'Autorité palestinienne en
Cisjordanie. La Palestine n'a pas d'État mais elle a deux gouvernements rivaux dont la priorité est
davantage de garder leur pouvoir plutôt que d'unifier le peuple palestinien contre l'occupant.

L'Autorité palestinienne a montré à plusieurs reprises qu'elle est davantage préoccupée par la chute
du Hamas plutôt que par la fin du blocus. Et le Hamas a construit autour de son gouvernement un
fonctionnement clientéliste et une société parallèle dont la finalité essentielle est de conserver
le pouvoir, voire de faire de Gaza l'embryon d'un futur État islamique. Nous avons entendu dans
chaque camp les pires accusations contre l'autre: le Fatah accusé de prélever des taxes exorbitantes
sur le fuel nécessaire à la centrale électrique (d'où seulement six à huit heures d'électricité par
jour) et de ne pas payer certains fonctionnaires. Et le Hamas accusé de tirer profit de trafics et
de taxes divers, de l'économie souterraine, des tunnels toujours en activité et d'un recrutement
clientéliste des «forces de sécurité».

La population et les autres partis politiques vivent très mal cette division et n'ont aucune peur de
l'exprimer. Les gens montrent aussi une très grande colère contre le monde extérieur qui participe
au blocus et qui n'a rien fait pour empêcher trois guerres avec des tueries et des destructions
massives. La «communauté internationale» a accepté sans broncher qu'on assassine impunément des
milliers de civil-e-s sous des prétextes fallacieux. Elle accepte un blocus qui s'exerce aussi sur
l'information.

En 18 jours, nous avons récolté une somme très importante de témoignages que les médias
internationaux auraient du recueillir s'ils étaient là. Nous ne pouvons que répéter que Gaza n'est
pas un monde de terroristes. C'est une société normale dans une situation totalement anormale (le
blocus). C'est une société politiquement très diverse, très solidaire, très accueillante,
socialement stratifiée (avec ses riches et ses très pauvres), dont la capacité de résistance et de
résilience est attaquée tous les jours.

Le cliché de la résistance héroïque

Bien sur, malgré toutes les critiques et les divisions, la quasi-totalité de la population a soutenu
ou participé à la résistance armée lors de l'invasion israélienne de 2014. Les photos de ceux qui
sont tombés au combat sont omniprésentes. Les propos contre l'occupant (et les plus jeunes ne
distinguent plus juif et Israélien) soulignent sa cruauté et son mépris total pour la vie et la
dignité des Palestiniens et des Palestiniennes. Mais il serait totalement imbécile de généraliser
avec des phrases comme «les Palestiniens pensent que...».

Sur tous les sujets (résistance armée ou non violente, un État/deux États, vivre ou non avec les
Juifs, espoir dans la communauté internationale, interprétation du Coran...), les avis sont très
différents et s'expriment sans dissimulation. Globalement, on sent une population lasse, fatiguée,
pas loin d'une rupture qui ne se fait pas grâce aux solidarités familiales, à la société civile qui
pallie ­l'inexistence d'un grand nombre de services publics et à l'espoir qu'un jour ça ira mieux.

Un parti comme le Jihad islamique (respecté pour sa droiture) prône toujours la résistance armée
jusqu'à la libération de la Palestine. Mais ce qu'on entend majoritairement est très différent. Il y
a des critiques très dures contre les lanceurs de roquettes ou contre le communiqué du Hamas qui a
exprimé son soutien à l'attentat de Tel-Aviv. Certains qui ont un long passé de résistant, de
combattant, d'exilé et/ou de prisonnier nous disent: «Le monde est mauvais. Si on nous propose, même
un État croupion, on sera bien obligé d'accepter.»

Des personnes qui ont raconté leur expérience de la Nakba (le nettoyage ethnique de 1948 avec les
crimes de la future armée d'Israël et ses cruautés) ou celle de leurs parents, ont aussi dit que le
meilleur moment de leur existence a été la période où elles pouvaient travailler en Israël, gagner
de l'argent, et se déplacer librement. Pour les plus jeunes, le désir de partir à tout prix,
provisoirement ou définitivement, est très fort. On retrouve des Gazaouis parmi les migrants et
migrantes qui tentent la grande traversée.

Le rôle de la société civile

Sans la société civile, Gaza se serait écroulé. Cette société survit grâce à un nombre incalculable
de petites associations qui donnent aux gens une raison d'être et une raison de vivre. Voici
quelques exemples. L'enseignement obligatoire ne concerne pas les plus jeunes. Alors partout se
créent des jardins d'enfants ou des projets plus aboutis concernant les enfants de tous âges. Dans
la ville de Deir al-Balah, le centre Nawa emploie 32 animateurs et animatrices pour s'occuper de 500
enfants. Toutes les activités existent: terrains de jeu, librairie, art... Pour le financement, Nawa
est une exception: la plupart des centres fonctionnent uniquement avec le bénévolat.

Dans les hôpitaux, les malades comme le personnel soignant, vivent le stress en permanence. Alors la
seule psychologue salariée de l'hôpital Shifa a lancé un appel sur Facebook. Elle a eu 1.000
réponses, elle a sélectionné 26 personnes par concours. Ils et elles sont diplômé.es (en
psychologie), au chômage, et paient pour travailler (le transport, l'uniforme...). Ils assurent une
mission de service public: l'aide psychologique. Pourquoi le font-ils? Par solidarité, pour acquérir
de l'expérience et pour pouvoir candidater à un travail salarié, quand il y en aura un. Car 90% des
diplômé.es ne trouvent pas de travail à la fin de leurs études. On les retrouve dans l'aide aux plus
démunis (il y a des zones très pauvres et même des bidonvilles bédouins dans la bande de Gaza) ou à
ceux qui n'ont pas de générateur quand il n'y a plus d'électricité.

Dans cette société civile, il y a aussi la société traditionnelle. Les mokhtars, sortes de juges de
paix, portent les revendications du monde rural sur le réaménagement des terres, la pénurie d'eau et
la reconstruction. Visible partout, celle-ci avance par intermittence car l'occupant bloque sans
cesse l'arrivée des matériaux (ciment, fer à béton...), laissant une grande partie des bombardés
dans des abris de fortune (caravanes, Algeco).

Et puis, il y a de grosses associations qui réussissent à recevoir une aide
internationale. Citons-en deux, liées au moment de leur création à la gauche palestinienne (le
FPLP): ce sont le PCHR (Centre palestinien des droits de l'homme) et l'UAWC (Union des comités de
travailleurs de l'agriculture). Le premier recense méthodiquement toutes les violations des droits
commises par l'occupant, mais aussi par les deux gouvernements rivaux.

L'UAWC impulse un développement basé sur la reconstruction rapide de ce qui a été détruit, des
cultures novatrices écologiquement viables, des productions indépendantes et le développement de
petites coopératives.

Les partis politiques et la religion

Nous avons rencontré quasiment tous les partis politiques. Partout où nous sommes présenté-e-s
(mouvement de solidarité français, BDS, UJFP...) l'accueil a été très amical. Beaucoup ont exprimé
une certaine surprise (juif? athée?) pour rappeler finalement qu'avant l'occupation, tout le monde
vivait ensemble.

La gauche palestinienne est émiettée et, même si elle parvenait à s'unir, elle resterait
minoritaire. Le FPLP a particulièrement subi la répression: assassinat ou emprisonnement à vie de
ses deux derniers dirigeants. Il a dans ses rangs des femmes qui ont participé à la lutte armée et
sont aujourd'hui très respectées. Il reste fidèle à la position historique de l'OLP: un seul État en
Palestine où musulmans, chrétiens, juifs et non croyants auraient les mêmes droits. Il a condamné
Oslo dès le début, mais ses adversaires l'accusent d'en avoir profité: des milliers de ses exilés
ont pu revenir en Palestine et le FPLP a des députés. Malgré le prestige dont il jouit, son
influence décline.

Nous avons rencontré les directions de plusieurs partis de gauche membres de l'OLP, favorables à
Oslo et à la solution à deux États. Ce sont le PPP (Parti communiste), le FIDA (Union démocratique
palestinienne) et le Front populaire de lutte. Tous sont extrêmement critiques contre le
gouvernement du Hamas.

Le Jihad islamique est un parti à part, partisan de la lutte armée. Il explique que le droit
international comme le droit islamique légitiment la lutte jusqu'à la libération de la Palestine.

Le Fatah n'est pas clandestin à Gaza, mais ses activités sont surveillées. Depuis la grande
manifestation de 2012 à l'occasion de son anniversaire, il n'a plus le droit d'organiser des
défilés. Nous avons pu voir deux de ses dirigeants et dirigeantes. L'une, sincère, a développé
l'idée d'une légitimité historique. Mais elle n'a rien répondu quand on a évoqué la question de la
corruption qui explique en grande partie la défaite électorale du Fatah en 2006. L'autre a incarné à
nos yeux le parfait prototype du bureaucrate et de la langue de bois.

Avec un peu de temps, nous aurions sans doute pu rencontrer le président du Parlement. Nous avons
été reçu à l'intérieur du Parlement par deux députés du Hamas. Rencontre amicale où ils ont
largement développé leurs thèses: la complicité de l'Autorité palestinienne et de l'Égypte avec
l'occupant, le fait que le Fatah incarne une forme de capitulation. Il y a eu, en 2014, une
tentative de gouvernement d'union nationale. C'est sans doute une des raisons de l'attaque
israélienne. Il semble bien que, fort du rôle qu'il avait joué dans la résistance armée, le Hamas
ait augmenté ses exigences et ce gouvernement a été expulsé de Gaza. Interrogés sur la peine de
mort, les deux députés du Hamas nous ont juré qu'elle n'était plus appliquée. Le lendemain, trois
condamnés de droit commun étaient exécutés.

Tout le monde est musulman pratiquant à Gaza à l'exception des marxistes et des chrétiens. Cet islam
qu'on voit et qu'on entend partout (nous étions encore à Gaza au début du Ramadan) est aussi très
divers, et l'islam politique y tient un rang minime. Nous avons entendu à plusieurs reprises un
point de vue qui existe de façon significative: «Nous avons toujours vécu avec les chrétiens et les
juifs, c'est dans le Coran.» «Le problème, ce ne sont pas les juifs, c'est l'occupation...» «Je
préfère que La Mecque soit détruite pierre par pierre plutôt qu'on tue un homme.» Nos interlocuteurs
et interlocutrices ont développé un point de vue universaliste de l'islam et nous avons facilement
constaté qu'entre musulmans et athées, non seulement le courant passait, mais qu'ensemble nous
avions les mêmes indignations et la même rage de justice.

Sarah Katz et Pierre Stambul
http://www.alternativelibertaire.org/?Palestine-Gaza-enfermee-Gaza-oubliee
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