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(fr) Groupe anarchiste Salvador-Seguí - Réflexions autour des caisses de solidarité des cheminots

Date Thu, 3 May 2018 15:12:06 +0100


À l'heure où sont écrites ces lignes, la cagnotte leetchi mise en place par le sociologue Jean-Marc
Salmon et quelques personnalités du monde artistique et intellectuel, suite à un appel sur
Mediapart, frôle les 900 000 euros. C'est à saluer et méditer. C'est la plus importante de toutes
dans le mouvement des cheminots.  Il y en a une multitude mises en place: celle de Sud rail, de la
CGT, celle de Front social, etc. ---- Qui est derrière chacune d'elle et pour quel objectif?
Pourquoi les caisses fleurissent et obtiennent-elles des dons? Pourquoi est-ce celle-ci qui récolte
le plus? Pourquoi y en a-t-il plusieurs? Quel état du mouvement social cela suggère-t-il? La
dynamique pose plusieurs problématiques auxquelles les militants doivent tâcher de répondre. ----
Les caisses «syndicales» viennent des organisations concernées. Il est fait appel aux adhérents et
sympathisants. En première ligne, il est normal qu'elles s'organisent face à un mouvement qui
s'annonce dur. Mais deux remarques s'imposent. D'une part, elles furent créées en avril. Une à deux
semaines après celle citée au début de ce texte. Sud rail sur la même forme de cagnotte que le
collectif de Mediapart. La CGT par une gestion des dons reçus. Les deux organisations syndicales
semblent avoir du répondre à une demande interne et externe, selon leurs propres dires, pour
recevoir les dons, beaucoup de gens voulant soutenir. Les caisses n'étaient pas préparées en
amont. Si on se plait chez certains à l'extrême gauche à fantasmer la base débordant les
«bureaucraties syndicales» pour entrer en grève et oeuvrer à la convergence des luttes, constatons
que c'est autour d'un débordement de dons pour ces mêmes «bureaucraties» que s'organise une partie
du mouvement...  Mais pourquoi ces unions de syndicats ne dispose-t-elle par de leur propre caisse
de grève permanente et inconditionnelle? La CFDT en dispose d'une. Les patrons de la métallurgie
aussi. Notons qu'en ne préparant pas à l'avance de ressources pour les mauvais jours des grévistes,
on ne se structure pas ni se prépare pour faire face. En outre on rend les grévistes dépendants du
bon vouloir de l'échelon supérieur fédéral ou confédéral lors d'un mouvement social. Les
syndicalistes impliqués, parfois admirateurs béats et acritiques de leur «structure de classe»,
devraient poser le problème lors des congrès et comités confédéraux. Les réponses apportées
pourraient être intéressantes.

La première caisse initiée, la plus importante d'entre elle, est fondée selon le principe d'une
répartition future pour les syndicats participant à la grève. Mais celle-ci n'émane pas des
syndicats. C'est la première mise en place de celles citées. Elle a profité de l'opportunité d'être
la première à se faire connaitre par les médias. Elle s'est développé grâce, notamment, aux réseaux
sociaux, devenus incontournables dans la communication et l'organisation contestataire. Un élément
marquant est le prestige social des signataires organisateurs. On se doute de leurs idées
progressistes, mais on ne les connaît pas nécessairement pour un engagement et une adhésion
partisane ou syndicale ou associative particulière. L'enthousiasme pour cette cagnotte précisément
semble suggérer une légitimité, voire confiance, de la part des donateurs, plus grande pour ce
collectif que pour les syndicats en lutte sur le terrain. Suspicion de noyautage du mouvement par
les partis? Syndicats? Collectifs? Dégout d'une forme d'organisation? De leur discours? De leur
ligne politique? De leur stratégie?

En outre, il y a la caisse du Front social. Il rassemble des syndicalistes et personnalités connus
pour leurs positions plus radicales que les confédérations syndicales. Se voulant comme un collectif
allant au delà des étiquettes, le Front social se propose d'être une source d'impulsion en appelant
à ses propres manifestations, en établissant son propre discours, en organisant ses propres
caisses. Il fut fondé notamment par la CGT Goodyear, Info'com CGT, la CGT Air France, et Sud PTT
92. Hors, la finalisation de l'adhésion des organisations qui en avait fait la demande ne semble
toujours pas avoir abouti depuis 2016. Tensions internes? Divergences stratégiques? De plus les
syndicalistes qui en sont membres ne font pas l'unanimité dans leurs organisations respectives. On
les accuse notamment de diviser et semer la zizanie, quand ce n'est pas de vouloir prendre la tête
du mouvement social. Une nouvelle suggestion semble se dessiner en conséquence. Malgré des postes à
responsabilité et un prestige de leur passé militant pour certains, ces individus semblent assez mal
vivre la démocratie interne de leurs organisations respectives, pourtant variées dans leur
fonctionnement. L'espace laissé aux minorités agissantes ou agitées, selon des gouts que je ne
saurais trancher, est-il suffisant? Dans toutes les structures? À l'inverse est-il trop grand dans
certaines? Le mouvement social manque-t-il d'espace réel pour diffuser et discuter des idées et
stratégies de toutes ses composantes?

Mais deux autres remarques s'imposent. Le sociologue Louis Chauvel parle depuis plusieurs années de
classes populaires sans «conscience en soi» et «pour soi». Ces formules de Marx qui sont toujours
utilisées en sciences sociales signifient, grosso modo et simplement, la prise de conscience de la
divergences d'intérêts entre patron et salariés d'une part et l'organisation des salariés pour faire
face à cette antagonisme par l'action syndicale ou partisane d'autre part. Or si le président Macron
est toujours considéré comme le président des riches, en plus d'un vaste mouvement populaire de
sympathie et d'organisation pour les cheminots en lutte, cela suggère une inversion de tendance,
sans pour autant qu'elle soit majoritaire. La conscience de classe en soi et pour soi se
développe. Autre point: pourquoi s'orienter, pour le moment en tout cas, vers des dons plutôt que
des grèves? Il semble bien que les salariés notamment du privé soient profondément en difficulté
pour faire face aux capitalistes. Et le constat est général, au delà des frontières. Occupy,
Indignés, Nuits debout: après le travail mais pas en débrayage ni en grève, des populations
s'organisent contre le capitalisme. Intéressant, mais sans doute insuffisant pour gagner pour le
moment.

Sur 150 000 cheminots, 30 % sont régulièrement en grève semble-t-il, soit à peu près 45000 agents.

Sur une journée de 7 heures en moyenne, payée simplement au smic horaire à 7,61 euros net, cela fait
53,27 euros la journée par agent.

Ces 45000 agents perdant chacun 53,27 euros par jour représentent 2 397 150 euros par jour de
grève. On est déjà en dessous de toutes les récoltes citées au dessus pour un seul jour de
grève... Mais gardons à l'esprit que la SNCF perd 20 000 000 d'euros par jour de grève selon son
PDG.

2 397 150 euros de perdus pour les grévistes par jour multiplié par 36 jours de grèves déposés
représentent 86 297 150 euros pour couvrir les frais des grévistes jusqu'à fin juin. Divisés par
45000 grévistes, cela fait 1917,72 euros chacun.

La somme globale paraît astronomique pour nos petits salaires. Elle ne l'est pas pour un mouvement
de masse. Les particuliers donnent, mais aussi des associations, des partis, des collectifs. Qui
plus est nous savons qu'en 2003 certains professeurs avaient contracté des crédits à la consommation
ce qui permettait d'échelonner sur du plus long terme la perte de revenu. Un tel mouvement global
sur la durée pourrait laisser du temps pour se structurer d'avantage. Nous savons que certains
grévistes ici et là ont reçu une solidarité financière y compris après la fin de la grève, comme au
Monoprix Roquette à Paris il y a quelques années.

On peut également rêver d'une solidarité internationale venant en aide comme en 1867 pour les
bronziers de Paris dans la Première Internationale. Un appel commun et clair, des syndicats
concernés ou adhérents, vers la Confédération européenne des syndicats (CES) et la Fédération
syndicale mondiale (FSM) pourrait être bienvenu. Il y a un clivage actuellement entre structures de
la CGT. Certaines accusent la CES d'être aux ordres de Bruxelles, les autres que la FSM est une
organisation antidémocratique pro-Assad-Poutine et compagnie. Avec un tel appel nous verrions
laquelle des internationales syndicales sert à quelque chose de concret, peut mobiliser les
ressources pour l'action engagée. Un appel vers l'AIT? Non je plaisante bien sur...

Sans doute reviendrons-nous sur ces sujets prochainement.

Nathan
Groupe anarchiste Salvador-Seguí
https://salvador-segui.org/2018/05/01/reflexions-caisses-greve-solidarite/
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