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(fr) [Anarkismo.net] Comment l'Afrique se paye la présidence française [en]

Date Fri, 27 Apr 2012 14:44:53 +0200


Il semblerait que depuis peu, en Afrique, on ne serve plus la soupe exactement dans
l'ordre habituel. De curieux renversements s'effectuent en effet, dont le moindre
n'est pas celui du Portugal, suppliant son ancienne colonie, l'Angola, de lui venir
en aide ; ou encore de voir des citoyens européens se repliant sur leurs colonies de
jadis pour fuir la crise dans leurs pays, et accepter des jobs sous-payés dans
l'arrière-pays africain [1]. Mais il existe une relation bien plus ancienne et plus
discrète entre Afrique et Europe qui renverse l'image convenue de leaders africains
corrompus par une aide-européenne-sous-conditions. Ce phénomène est celui de la
valise (en français dans le texte), système par lequel depuis un demi-siècle les
dictatures africaines ont envoyé des millions en France pour corrompre le processus
politique européen.

Le premier tour des élections françaises se tiendra le 22 avril prochain. On
s'attend que le candidat socialiste François Hollande prenne le dessus sur le
président gaulliste sortant Nicolas Sarkozy, sans obtenir toutefois de majorité
préparant le décor à une fuite de capitaux en mai.

Toutefois, les électeurs français connaissent le système de la valise, il est donc
intéressant d'examiner ce phénomène si bien intégré à la conduite des affaires
franco-africaines, et qui semble se répandre encore. Le 5 octobre 2011, le Centre
d'Etudes Françaises et Francophones de la Duke University (Caroline du Nord)
organisait un débat intitulé « les colonies rendent la monnaie de la pièce : culture
et corruption dans les relations franco-africaines ». Notre article reprend des
extraits de ce colloque.
La France post-coloniale, une république « valisière »
Philippe Bernard, ancien correspondant du Monde en Afrique, entama le débat en
faisant la remarquer que Robert Bourgi [2], conseiller « non-officiel » de Sarkozy,
avait accusé (septembre 2011) son prédécesseur Jacques Chirac et son premier
ministre Dominique de Villepin, d'avoir reçu d'énormes pots-de-vin sous la forme de
valises remplies d'espèces, pendant la mandature conservatrice de ces derniers
(1995-2007), aux fins de financer la campagne de Chirac.

Cinq états d'Afrique de l'Ouest et Centrale étaient concernés - Congo, Burkina Faso,
Sénégal, Côte d'Ivoire et Gabon. Dans une interview à Canal+, Bourgi soutenait
également que la campagne en 1988 de Jean-Marie le Pen du Front National
(extrême-droite) fut en partie financée de la même manière. Chirac, autant que
Villepin ont nié les allégations de Bourgi.

Selon la recension par le Telegraph [3] Bourgi, déclarait au Journal du Dimanche
qu'il avait personnellement transporté des dizaines de millions de francs chaque
année, les montants étant destinés aux courses à la présidence, sous-entendant
par-là que le liquide était destiné aux campagnes de Chirac. « J'ai vu Chirac et
Villepin compter l'argent devant moi ».

Le même Bourgi soutient qu'il fit passer des billets de la part de 5 présidents
africains : Abdoulaye Wade of Senegal [au pouvoir de 2000-2012]; Blaise Campaoré du
Burkina Faso [1987 à ce jour]; Laurent Gbagbo de la Côte d'Ivoire [2000-2011]; Denis
Sassou Nguesso du Congo [1997 à ce jour] et Omar Bongo du Gabon [1967-2009], que M.
Bourgi appellait « Papa ».

Ensemble, il prétend qu'ils auraient contribué quelques 6,2 million de livres
sterling à la campagne gagnée de Chirac en 2002.

Un sixième leader se serait joint au club des donateurs, le président Obiang N'Guema
de Guinée équatoriale [1979 à ce jour] avant qu'un Villepin, rendu nerveux ne mette
fin au système en 2005. Toujours selon Bourgi.

Ce dernier affirme avoir personnellement fait fonctionner le système pendant 25 ans,
en échange duquel les dictateurs africains se voyaient accorder d'immenses
réductions de leur dettes envers la France, une fois leur "sponsor" à l'Elysée.

Bernard pense que le système est né de concept de « Françafrique », ce mélange des
genres entre intérêts français et africains.

Secret public depuis les libérations africaines des années 60, à partir desquelles
des accords furent signés stipulant que la France userait de son influence pour
defender les régimes africains, tandis que ceux-ci donnerait une exclusive à
l'ancienne puissance colonial sur ses matières premières et un droit d'intervention
militaire, à l'occasion de menaces contre la sécurité africaine.

Dans les années 80, les gaullistes (opposés alors au gouvernement socialiste de
François Mitterand) furent pareillement accusés de toucher un pourcentage des
revenus du pétrole gabonais pour financer leurs campagnes - mais sans preuves.

Le professeur Stephen Smith, ancien responsable du bureau Afrique de Libération, et
prédécesseur de Bernard au Monde, se souvient des rumeurs disant que « l'argent à
destination du bureau du premier ministre étaient dissimulé dans des djembe. Ce
bureau ne disposant pas de l'air conditionné, l'imaginer en train de compter son
argent en bras de chemise est assez amusant ».

Plus sérieusement, Smith se souvient qu'en 1971, au tout début d'un règne qui ne
devait finir qu'en 1993 Félix Houphouët-Boigny, président de Côte d'Ivoire avait
fait don de « sacs d'argent » au gouvernement de Georges Pompidou.

Il y avait, dit Smith « une pratique continue, depuis Charles de Gaulle (au pouvoir
de 1959 à 1969) à Giscard d'Estaing [1974-1981], jusqu'aux gouvernements libéraux
actuels ». Tous soutenus par le système de la valise. « Ce qui revient, de fait, à
un Etat postcolonial informel ».

Il faut se souvenir que cette période - la Vème république - fut créée en 1958 à la
suite de la crise qui devait précipiter la France dans la guerre d'Algérie. Nous
sommes donc face à un demi-siècle de dictateurs africains, installés et maintenus en
poste par la puissance militaire française, qui grâce au pétrole d'Afrique et autres
revenus, devait soutenir à son tour, une chaîne de régimes conservateurs en France.
Smith note toutefois que le système de la valise à l'oeuvre dans les 6 pays
mentionnés, était également relayé au moyen d'entreprises françaises présentes dans
les anciennes colonies.

Les unes payaient les conservateurs gaullistes, tandis quels autres s'occupaient des
socialistes et communistes. Etant donné la position stratégique de la France en
Europe, son influence n'étant égalée que par l'Allemagne et la Grande Bretagne,
quiconque est en mesure de se payer la présidence française, s'achète de fait
également, une énorme part d'influence en Europe.

Les politiques progressistes des deux continents ont été rendues inopérantes par ces
tractations secrètes. Smith raconte son premier scoop concernant les pratiques
occultes du ténébreux Bourgi, pour Libération en 1995. Il s'agissait d'un papier
expliquant la manière dont le dictateur zaïrois Mobutu se vit acquitter de ses
dettes, hors de toute procédure. Mobutu « éleva son sceptre et je craignis qu'il ne
me frappe avec ! ». Robert Bourgi touchait 600 000 euros de Mobutu, pour éteindre un
feu et en gagnait un million supplémentaire pour m'empêcher d'écrire le livre que
j'avais en cours. »

« La comptabilité de Bourgi est impeccable, il ne fait affaire qu'en liquide, donc
il y a peu de preuves disponibles ». L'argent du pot de vin devait être déposé sur
des comptes Sud-africains ou libanais, raconte Smith.

La portée du pouvoir officieux de Bourgi était considérable. Smith raconte que
lorsque Sarkozy voulut qu'on le prenne en photo avec Mandela - vieillissant,
quasi-reclus et n'accordant que très rarement de photos - il suffit à Bourgi
d'appeler « Papa » (Omar Bongo), qui persuada l'ancien président d'Afrique du sud de
prendre l'avion pour Paris en 2007.
Elargissement du système de la Valise
Professeur Achille Membe, spécialiste de l'Afrique postcoloniale ajoute que la
valise est un système de « corruption mutuelle » qui a « menotté la France comme
l'Afrique depuis des décennies ».

« La relation n'est pas seulement corrompue en termes d'argent - il s'agit d'une
corruption culturelle qui a émasculé les sociétés civiles africaines en profondeur.
Les perspectives sont les suivantes, la France dispose encore de bases militaires
sur le continent avec les moyens de dégager un Gbagbo. Mais si elle doit payer le
prix fort d'une intervention, elle y réfléchira à deux fois. ».

La mainmise de la France sur le continent africain, selon Bernard, commence à être
éclipsée (notamment par les États-Unis)[4] : ce qui impacte la monnaie francophone
(le franc CFA) lié à l'euro en crise, ainsi que les entreprises françaises qui
perdent leur exclusivité auprès des régimes africains, à mesure que le FMI reprend
les rênes dans de nombreux pays, ou que la Chine, le Brésil et l'Inde déversent
leurs investissements sur le continent.

Sarkozy lui, veut mettre un terme à un « réseau d'intermédiaires », tels que Bourgi
« agissant comme une diplomatie parallèle ».

Pour Smith, la France gagne plus financièrement de ses relations avec l'Afrique
anglophone - Afrique du Sud et Kenya en particulier - qu'il ne le faisait avec ses
anciennes colonies, mais il prévient : « on assiste à une multiplication des modèles
d'exception à la française : la relation avec la Chine est tout aussi corrompue ; la
chasse gardée, le privilège français est devenu mondialisé ».

Membe ajoute que selon lui, le palissement de l'étoile française est surtout au fait
que la France elle-même est entrée dans un processus de provincialisation, de
conservatisme culturel et de retrait des affaires du monde - et ce, bien que sa
langue continue d'être dominante en Afrique, et malgré l'existence d'une diaspora de
lettrés africains.

Toujours pour Membe les « révélations de Robert Bourgi », n'en sont pas vraiment en
Afrique, où « elles n'ont pas été perçues comme un scandale » en raison du cynisme
qui domine lorsqu'on évoque les relations franco-africaines dont on connaît depuis
longtemps le déclin progressif.

« La géographie n'est plus centrée sur Paris... les Robert Bourgi sont les derniers
spasmes d'un équation morte, à genoux, qui n'est plus historique mais anecdotique.
La France va devenir une parenthèse ».

Mais il est n'est pas du tout évident que le système des valises soit terminé, ou
qu'il ait perdu sa capacité à influencer l'histoire africaine.

Pour Smith la réputation-même de Sarkozy devint douteuse lorsqu'il barra d'un trait
40% des dettes du Congo et du Gabon, là où Chirac l'avait positionné à 8% seulement.
Effectuer des paiements à Sarkozy aurait donc constitué un « bon investissement de
la part de leaders africains ». Si Sarkozy aussi est impliqué, la fin de partie
jouée par Bourgi et consistant à déballer l'affaire des valises après 25 ans, et
affirmant qu'elles se sont arrêtées avec Chirac, ne vise donc pas à salir Chirac.
L'homme est mourant et politiquement fini. Il s'agit donc plutôt de menacer Sarkozy
tant qu'il est encore président, le forçant à permettre à Bourgi de se retirer en
toute quiétude, sans craindre de poursuite, à 67 ans, dans sa demeure nouvellement
acquise en Corse.

Les racines du système sont à chercher, selon Smith, dans le fait qu'à l'époque où
les Européens sont venus en Afrique, ils se sont « déboutonné » enclenchant cette
relation fondée sur la corruption. Mais il faut être deux pour danser le Tango,
alors que dire du rôle des leaders africains eux-mêmes ? « Si j'étais à leur place,
reconnaît Smith, je continuerai d'investir dans la France. Car l'ONU, le FMI «
continueront de se tourner vers la France quand il leur faut de l'aide, même si son
bras de levier n'est plus aussi efficace. Les choix des présidents africains
continuent d'avoir de l'importance ».

Il est clair que le système des valises va perdurer, pour s'élargir sans doute à de
nouvelles puissances - USA, Chine, Brésil, Inde et Afrique du Sud - et ironie du
sort, le taux de croissance du continent étant de 5,5 %, il est bien possible que la
capacité de l'Afrique à influencer et corrompre les affaires du monde... augmente.

Michael Schmidt
(ex-Zabalaza Anarchist Communist Front)


1. Un exemple de ces contes (en anglais) :
http://www.nytimes.com/2010/07/14/business/global/14angolabiz.html.
2. Né à Dakar, dans une famille libano-française, il fut admis au barreau de Paris.
Ancien conseiller de Chirac et Villepin, Sarkozy lui accordera la Légion d'honneur
en 2007.
3.
http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/france/8756097/Jacques-Chirac-regularly-received-cash-from-African-leaders.html.
4. Dans les années 1960s, il y avait 20 000 soldats français stationnés en Afrique.
Ils sont 5 000 aujourd'hui, mais avec une capacité technique largement supérieure.
Au Mali, toutefois, qui vient de vivre un coup d'Etat, la présence étasunienne est
significative, tandis que les Français ont indiqué qu'ils n'interviendraient pas
comme ils le faisaient par le passé. Sarkozy a rouvert la base militaire en côte
d'ivoire qui sent largement la naphtaline, mais l'intervention française de 2011 se
fit sous mandat de l'Onu.

Traduction: Cuervo (AL)

http://www.anarkismo.net

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