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(fr) Le Monde Libertaire Hors-sÃrie nÂ39 : Pour une dÃsobÃissance civile gÃnÃralisÃe
Date
Sun, 22 Aug 2010 21:34:53 +0300
Lâinsoumission individuelle surgit comme le premier pas vers la dÃsobÃissance collective.
 Je me rÃvolte, donc nous sommes Â, Ãcrivait Camus. Encore faut-il savoir que toute
insoumission coÃte et faut-il accepter dâen payer le prix. Avoir une opinion sur le monde
et sur lâinjustice qui y rÃgne peut Ãtre sans consÃquences. Une opinion nâest pas une
conviction profonde, elle peut Ãtre tue ; la conviction exige un passage à lâacte ; une
cohÃrence entre lâidÃe et le geste est requise ; et le passage à lâacte devient porteur de
futur ; il nous fait toucher du doigt le possible. Câest ce quâenseigna une insoumission Ã
une guerre coloniale, acte fondateur, qui a dÃblayà la route. --- Nous, les anarchistes,
du moins se disant tels, ne sommes pas les plus forts dans le combat social ; nous sommes
mÃme trÃs dÃmunis face à lâÃtat, face au capital, face aux puissances dâargent, face aux
mÃdias, face au monde de la culture ; et ces puissances nous imposent leurs lois, leur
domination, leurs idÃologies.
Nous rÃsistons, bien sÃr, mais difficilement, car nos ennemis ont dâÃnormes moyens de
contrainte pour, si nÃcessaire, sâimposer à la fin par les armes ; armes de plus en plus
sophistiquÃes et efficaces. Il est dÃjà bien loin le temps oà les  fusils Chassepot
faisaient merveille Â. La technique a beaucoup progressÃ.
Est-il donc bien raisonnable, judicieux, de chercher lâaffrontement sur ce terrain de la
violence, avec les mÃmes armes â quand bien mÃme nous pourrions nous les procurer et
voudrions nous servir de certaines â ; terrain oà nous sommes sÃrs de perdre, oÃ, dans le
passÃ, nous avons toujours perdu.
Et, si nous tenions la victoire avec ces mÃmes armes que nos adversaires, serions-nous
encore nous-mÃmes ? Ne deviendrions-nous pas ceux que nous combattons ?
Depuis un peu moins de cent ans, lâaction non violente a Ãmergà dans les pratiques
sociales. Action dont lâune des sources â du moins pour les EuropÃens â est le petit texte
de La BoÃtie qui le premier mit lâaccent sur la servitude volontaire des peuples ; suivi
dâun autre petit texte, celui de H. D. Thoreau, montant dâun cran, qui tÃmoigna que lâon
pouvait se refuser à cette soumission, que lâon pouvait dÃsobÃir ouvertement à la loi et
assumer publiquement, devant lâopinion, cette dÃsobÃissance.
Plus prÃs de nous, des libertaires, femmes et hommes, ont touchà du doigt cette idÃe
dâaction : on peut citer Virginie Barbet ou Voltairine de Cleyre, mais aussi Han Ryner,
Pierre Ramus, BarthÃlemy de Ligt et bien dâautres. Ce filon a Ãtà nÃgligà ; sans doute que
les temps nâÃtaient pas mÃrs ou que les esprits Ãtaient encore encombrÃs de notre glorieux
passÃ.
On sait â et on ne sait quasiment que Ãa â que lâanarchisme sâest illustrà avec Ãclat,
durant certaines pÃriodes, dans lâemploi de la violence et quelquefois du terrorisme.
Ainsi, le grand public, travaillà par une presse aux ordres, nâa voulu voir dans
lâanarchisme quâexplosions, dÃchaÃnements et fureurs. Dâailleurs, nous-mÃmes, nâavons-nous
pas un certain plaisir à nous faire craindre par la masse moutonniÃre des humains ? Or
câest ce grand public, cette opinion quâil nous faut conquÃrirâ
La non-violence, en tant que telle, comparÃe à lâanarchisme historique, est venue un peu
plus tard sur la scÃne historique ; elle a prÃcisà sa pratique en marchant et en hÃsitant
sur sa dÃnomination : rÃsistance passive, non-rÃsistance, etc. Mots malheureux sâil en est
! Actuellement, le terme de  dÃsobÃissance civile  semble prendre le dessus avec en
arriÃre-fond un souci de non-violence.
Pour autant, on ne sait pas toujours trÃs bien de quoi on parle, on hÃsite sur le sens du
vocabulaire, on ergoteâ Ã raison !
En effet, les entitÃs  violence  et  non-violence  ne sont pas des absolus â du moins
pour ceux qui veulent Ãviter une pensÃe dogmatique â ; lâune nâest pas toute noire quand
lâautre serait toute blanche ; il y a entre ces deux notions ce que certains nomment des Â
zones grises  (Jacky Toublet parlait par exemple de zones de violence de basse intensitÃ)
; oui, il faut reconnaÃtre quâil y a une gradation de valeur de la non-violence vers la
violence, et vice versa, et quâil reste à sâentendre sur ce que lâon veut faire dire aux mots.
Dans les annÃes 1960-1970, la question de la  rÃvolution non violente  Ãtait à lâordre
du jour dans les milieux du pacifisme radical, surtout anglo-saxon : on publiait sur le
sujet. Puis la mode changea. On se ravisa sur les bienfaits du chambardement : les
rÃvolutions communistes Ãtaient passÃes par-lÃ, lâexercice du pouvoir  rÃvolutionnaire Â
conduisait au dÃsastre malgrà lâopposition de courants plus libertaires ; mÃme rÃsultat
avec les indÃpendances nationales qui se transformaient en rÃgimes militaires en tous
genres ; au bout, le dÃsappointement ; lâabsence de libertà nâamenait pas pour autant la
justice sociale.
Aujourdâhui, on ne croit plus au Grand Soir, ou presque plus ; on le craindrait mÃme pour
ses consÃquencesâ
La non-violence est-elle une alternative ?
La non-violence radicale porte lâanarchie en elle, pensent certains, mais le tout-venant
de la non-violence ignore ou rejette un anarchisme synonyme pour eux de violence.
En attendant mieux, les milieux non violents sâorientent vers des activitÃs dâÃducation,
de culture, de rÃsolution non violente des conflits divers, etc., se confrontant ainsi Ã
une rÃalità quotidienne du champ social. On amÃliorera les relations au sein de la
famille, de lâÃcole et du quartier, mais il nâest plus question de changer radicalement la
sociÃtà capitaliste, il ne sâagit que de  vivre autrement  dans un monde  inchangà Â.
Il ne sâagit que dâamÃnager le monde tel quâil est.
Si la majorità des non-violents ne sont pas rÃvolutionnaires, pour autant, de leur cÃtÃ,
les anarchistes ne sont pas tous des partisans de la rÃvolution.
Les diverses actions de dÃsobÃissance civile, relativement circonscrites, dont les mÃdias
rendent compte (faucheurs, enseignants, etc.) nous questionnent par leur mode dâaction
directe : ces militants ne cherchent pas dâintermÃdiaires, leur voie nâest pas
parlementaire et ils sâengagent physiquement tout en endossant les suites.
Et sans doute ces actions sont-elles la cause dâun problÃme qui resurgit : la non-violence
peut-elle offrir des perspectives radicales ? Ou bien : la non-violence peut-elle sâouvrir
sur un horizon rÃvolutionnaire ?
Et puis, dans le mÃme temps, on peut se demander aussi ce que lâon entend par  rÃvolution
Â, sachant maintenant que toute rÃvolution nâest pas souhaitable.
La portÃe de lâaction serait sans doute plus à rechercher dans lâesprit des acteurs
quâinscrite dans lâaction, ainsi que nous le dit Guillaume Gamblin dans /Silence/, n 380
de juin 2010. Et, par ailleurs, on sait dâexpÃrience que lâaction transforme les acteurs
et que la lutte devient un terrain Ãducatif pour une approche rÃvolutionnaire. Ainsi,
toute lutte partielle non violente nÃcessiterait une rÃflexion pour dÃfinir cet horizon de
radicalitÃ.
Il faut dire que la non-violence dans sa pratique classique fait en gÃnÃral un choix
stratÃgique dâobjectifs prÃcis, plutÃt modestes mais atteignables : ainsi la poignÃe de
sel de Gandhi recueillie dans lâocÃan et contrevenant à une loi. Câest le systÃme du
levier : on trouve le point sensible et on appuieâ
 Les OGM mÃnent tout droit au cÅur du monopole des multinationales, de la domination
Ãconomique sur le politique, de la brevetabilità du vivant, par extension du droit de
propriÃtà !  Oui, nous sommes au cÅur de la radicalitÃ.
Cependant, de ce point de dÃpart jusquâà la rÃvolution, il y a du chemin à parcourirâ
Une rupture positive, soudaine et globale, est-elle possible actuellement ? Sans doute
pas. Mais qui peut en jurer ? Nous avons connu quand mÃme quelques surprises historiques :
mai 1968, la chute du mur de Berlin, etc.
Les militants ouvriers à la pointe du combat ont longtemps placà leurs espoirs dans la Â
grÃve gÃnÃrale Â, pas la  grÃve gÃnÃrale dâun jour  pour quelques rÃformettes, la Â
grÃve gÃnÃrale Â, vraiment gÃnÃrale, sans durÃe prÃÃtablie et quâils nommaient Â
expropriatrice et gestionnaire Â. Les temps ont changÃ, certes ; mais, cette porte
bouclÃe, nous pouvons entrer par la fenÃtre, en nommant autrement la lutte, en nous
adaptant à la rÃalità du jour, en remplaÃant la  grÃve gÃnÃrale  par la  dÃsobÃissance
gÃnÃralisÃe Â.
Sâil est certain que nous nâatteindrons jamais totalement la sociÃtà de nos dÃsirs, toute
avancÃe mÃme limitÃe nous donnera des forces, et chaque nouvelle victoire affermira notre
confiance.
Tous nos prÃdÃcesseurs nâopposaient pas les rÃformes à la rÃvolution ou, pour parler comme
ÃlisÃe Reclus, ne voyaient pas de contradiction entre  lâÃvolution et la rÃvolution Â.
Le danger, câest de se satisfaire trop vite dâun rÃsultat partiel et de sâen contenter. Et
rien ne dit que tous les non-violents aient des dÃsirs rÃvolutionnaires. Il est sÃr que la
plupart nâen ont pas : ils sâarrÃteront donc en chemin, ils se contenteront des miettes
dÃmocratiques car ils pensent la dÃmocratie perfectible et prÃfÃrable au chaos. Câest un
moindre mal en attendantâ Ãa se discute, et cela ne nous empÃchera pas de critiquer cette
dÃmocratie  reprÃsentative Â.
En fait, il nous faut sortir dâune conception figÃe de lâidÃe de rÃvolution plus ou moins
sanglante avec un  avant  oà rÃgne lâinjustice et un  aprÃs  correspondant presque Ã
nos vÅux. Or lâanarchisme, ensemble mallÃable qui peut sâÃnoncer sur des registres Ã
lâinfini dans lâespace et le temps, se prÃte à cet aggiornamento à condition de nâen rien
renier.
Sans aller si loin, sans recherches historiques ou philosophiques, simplement en adoptant
une dÃmarche expÃrimentale sans a priori, des militants anarchistes se sont lancÃs dans
lâaction non violente. On essaie : la dÃmarche est quasiment scientifique.
La pratique de lâaction non violente ne veut pas dire quâil nây aura pas des coups Ã
prendre, de la prison à subir et des vies à donner. Ãvidence.
De ce cÃtÃ-lÃ, rien ne change !
Andrà Bernard
Source: http://www.monde-libertaire.fr/non-violence/item/13572
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