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(fr) Le Monde Libertaire Hors-série n°39 : Sociétés contre l’État
Date
Sat, 21 Aug 2010 11:02:39 +0300
Sans foi, sans loi, sans roi… ---- «Les Indiens n’ont d’humain que l’apparence et ignorent
tout de la civilisation, des arts, de la religion, plus bestiaux que les bêtes qu’ils
chassent, plus sauvages que ces étendues où se déchaînent les éléments et où ils errent
plutôt qu’ils n’habitent, créatures de Satan. » Cette vision brutale des « primitifs » par
la « civilisation » européenne du XVII^e siècle a laissé place à une ethnologie
évolutionniste, notamment marxiste, plus compatissante à l’égard de ces sociétés, «
enfance de l’humanité » : l’absence d’un État qui dit le bien commun et l’impose, montre
leur incomplétude, dixit le « matérialisme historique », véritable théologie de l’histoire.
Pourtant, dès le XVI^e siècle, alors que les Indiens découvrent armes et croix que portent
mercenaires et missionnaires, La Boétie montre qu’il y a rupture radicale entre l’ère de
la liberté et celle de l’État, qu’il appelle l’« Innommable », impliquant la servitude.
Plus récemment, dans les années 1970, l’anthropologue Pierre Clastres, familier des
Indiens guayaki et guarani, affirme que les sociétés « primitives » n’ont pas d’État car
elles refusent la division entre dominants et dominés, ce sont des sociétés contre l’État.
Ainsi le « chef » a un devoir de « porte-parole », mais sa parole ne sera écoutée que si
elle exprime le point de vue de la société comme totalité une. B. Traven rapporte
plaisamment la symbolique liée à la fête d’investiture d’un chef indien, choisi pour un an
: assis sur son trône, il s’adresse dignement à la communauté, qui plaisante et se réjouit
; son postérieur dénudé est posé sur une chaise percée, placée au-dessus de braises
rougeoyantes, afin de lui rappeler « qu’il n’est pas installé pour se reposer, mais pour
travailler pour le peuple » ; les cicatrices dont il hérite sont la marque de l’honneur
d’avoir été choisi, mais aussi le soustraient à la tentation de se faire réélire. De son
côté, Marshall Sahlins avait expliqué que le « mode de production domestique » primitif
fonctionne comme une machine antiproduction, hostile à la formation de surplus, condition
nécessaire à l’instauration d’un pouvoir séparé. Des sociétés ont fait le choix de
fonctionner sans État et sans marché.
Démocratie directe en zone rurale:
Pour beaucoup, ces « bons sauvages » ne méritent que la « repentance » pour le passé et
l’« écotourisme » pour le présent. Mais quelle surprise de voir des Indiens tseltals,
tsotsils, choles, tojolabals, mames, zoques sortir de la forêt lacandon en 1994 ! Depuis,
plusieurs centaines de milliers de paysans du Chiapas, malgré la répression et les
vautours des multinationales, ont entrepris de se gouverner eux-mêmes. Ainsi dans chaque
commune autonome, qui regroupe plusieurs villages, l’assemblée choisit le conseil de la
commune, ceux ou celles qui vont remplir les diverses « cargas » (charges) pour deux ans :
services non rémunérés, utiles à la communauté (santé, éducation, alimentation, culture,
information, justice, etc.). Ces mandats sont révocables.
La coordination des communes autonomes est réalisée par un « conseil de bon gouvernement »
qui se réunit au « caracol », centre de chacune des cinq régions zapatistes, où se
trouvent également coopératives de production, cliniques, écoles, centres culturels, etc.
Chaque commune y est représentée par un ou deux délégués, tournant rapidement (quelques
semaines) parmi les conseillers communaux. Cette rotation permet d’éviter toute
dissociation avec la vie locale, où les décisions sont prises au consensus. Cette
conception non spécialisée des tâches collectives risque de désorienter l’« occidental »,
adepte de l’efficacité, devant la « lenteur » de certaines prises de décision, qui permet
pourtant de laisser le temps de s’informer, soupeser les avis, élaborer collectivement une
solution obtenant l’adhésion de tous. Dans tous les domaines, les activités se
répartissent entre le local et le régional : agents communautaires de santé,
microcliniques, cliniques, écoles primaires, secondaires, formation d’enseignants, etc.
Les différences de développement entre communes sont compensées par la région.
Pour les zapatistes cette forme de gouvernement collectif, basée sur une démocratie
directe issue des « us et coutumes » communautaires, n’est pas destinée aux seuls peuples
indiens et s’adresse « à tous les peuples du monde ».
Démocratie directe en zone urbaine:*
*En 2006, des centaines de milliers d’insurgés ont défié l’État, dans la « Commune
d’Oaxaca », montrant la relation très étroite qui subsiste entre la population pauvre des
villes et le monde indien. Beaucoup d’habitants des « colonias » (quartiers populaires)
viennent des communautés indigènes. Quand, en ville et dans les gros bourgs, tout ce qui
rappelle le pouvoir (mairie, administration, police, etc.) est occupé et fermé, c’est la
tradition de l’assemblée comme instance de prise de décision et d’initiatives qui le remplace.
Pourtant, dès le début de l’explosion sociale, une trentaine de dirigeants d’organisations
mettent en place un front unique, structure « provisoire » de coordination. Mais
l’investissement des « colonias », des « barricadiers », des peuples indiens impose la
mise en place de l’Assemblée populaire des peuples de l’Oaxaca (Appo) qui comptera jusqu’à
1 500 délégués. De vives critiques s’y élèvent contre ceux qui se présentent comme les
leaders devant les caméras et qui ne goûtent ni la recherche du consensus ni la
participation collective à la prise de décisions. « En s’engageant de façon autonome, un
peu comme la Commune de Paris, qui reste le symbole de ce type d’organisation à la base
des gens eux-mêmes », les habitants ont rapidement pris confiance, ont communiqué entre
eux et « ont retrouvé le goût d’une vie sociale libérée de la servitude, des hommes du
pouvoir et de la politique ». Ainsi les centaines de barricades deviennent un espace
autonome, un lieu de convivialité, de cohabitation quotidienne, la colonne vertébrale de
l’insurrection.
Malgré une répression féroce, les espoirs d’émancipation n’ont pas disparu ; dans les «
colonias » se développent boulangeries collectives, jardins communautaires, lieux de
discussions. Pour préserver l’autonomie du mouvement, Vocal (Voix oaxaquègne construisant
l’autonomie et la liberté) est créé en mars 2007. David Venegas rappelle que « ce
mouvement horizontal et assembléiste s’adresse à l’ensemble des peuples de l’Oaxaca, des
peuples indiens, des travailleurs, des paysans, l’ensemble de tous ceux et de toutes
celles qui luttent et rêvent d’un monde meilleur où aient leur place tous les mondes ».
Le monde doit changer de bases:
L’autonomie traditionnelle, qui constitue l’essence du mode de vie indien, prend
aujourd’hui une autre dimension, par l’adaptation d’une identité politique et sociale
anticapitaliste, la recherche d’alliances nationales et internationales, la plus grande
participation des femmes et des jeunes, le développement de réseaux multi-ethniques. Rubén
Valencia, membre de Vocal, souligne que « face à la chute des idéologies, du socialisme
collectiviste au capitalisme individualiste, certains ont commencé à s’intéresser à cette
idée, la communalisation des moyens de production, ce que pratiquent un grand nombre de
peuples depuis plus de cinq cents ans ». En « Occident », toutes les tendances de la «
modernité politique » se sont employées à nous convaincre que la seule forme possible de
l’intérêt commun est l’État. Pourtant, seule une organisation politique fondée sur
l’autonomie des communes locales, sur leur capacité à se fédérer, peut permettre notre
émancipation. Des tentatives sont déjà apparues en Europe : conseils (ouvriers, paysans,
quartiers, villes), en Russie en 1905 et 1917 avant que le parti bolchevik ne les vide de
leur substance, en Allemagne, Hongrie, Italie entre 1918 et 1923, en Catalogne et Aragon
en 1936-1937.
Raoul Zibechi montre que des mouvements sociaux forts entraînent la désarticulation de la
centralisation étatique et l’adoption de formes d’organisation ne créant pas de nouvel
appareil bureaucratique. Il observe qu’en Amérique latine, à partir des pratiques et des
luttes des communautés indigènes, une culture politique horizontale se diffuse dans de
nouveaux groupes sociaux. De même, David Graeber, anthropologue américain, relève que les
principes anarchistes traditionnels – autonomie, association volontaire, autogestion,
entraide, démocratie directe – jouent un rôle important dans les mouvements radicaux du
monde entier.
Toutes ces alternatives anarchistes en actes, si elles se développent et se fédèrent,
renverront le capitalisme et l’État dans les poubelles de l’histoire.
Élan noir
Source: http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/item/13571
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