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(fr) France, Alternative Libertaire #224 - Révolte de masse en Slovénie et intervention anarchiste (en)
Date
Fri, 01 Mar 2013 17:08:19 +0200
En novembre-décembre 2012, la Slovénie a été secouée par sa toute première révolte de
masse depuis vingt ans. En moins de trois semaines, pas moins de 35 manifestations ont eu
lieu dans 18 villes, rassemblant quelques 70 000 participants. Les affrontements avec la
police ont conduit à 284 arrestations et à de nombreux blessés. Dans certaines villes la
protestation a pris un caractère franchement anticapitaliste. ---- Les événements qui ont
marqué la fin de l’année 2012 en Slovénie – membre de l’Union européenne et, depuis 2007,
de la zone euro – ont commencé mi-novembre avec des manifestations contre la corruption du
maire la deuxième ville du pays, Maribor. Le maire a, depuis, démissionné. Le slogan
scandé à cette occasion – « Il est fini » (Gotof je, en slovène) – a rapidement englobé
plus ou moins tous les politiciens du pays.
Une version locale du ¡Que se vayan todos ! (« Qu’ils s’en aillent tous ») argentin de 2001.
Les protestations ont ensuite gagné tout le pays en quelques jours, en prenant la forme
d’un mouvement décentralisé, anti-autoritaire et non hiérarchique. Des gens qui n’avaient
jamais mis les pieds dans la rue y ont participé, jusque dans les villages les plus calmes
d’ordinaire. Les gens ont inventé de nouvelles solidarités, créant des relations de
camaraderie dans la lutte. Nous ne savons pas combien de temps nous pourrons tenir dans la
rue. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience émancipatrice a libéré la parole
populaire. Personne ne pourra la reprendre.
Un tract de la Fédération pour une organisation anarchiste (FAO, Slovénie) en date du 6
décembre.
Aucune discrimination : ils sont tous finis !
Ces derniers jours ont vu l’Histoire nous tomber dessus de toute sa masse. La révolte à
Maribor a initié ce que bien peu croyaient possible : les gens s’organisant par eux-mêmes,
acculant leur garde-chiourme dans les cordes, le forçant finalement à s’enfuir, en pleine
disgrâce. C’est cette étincelle qui a allumé la révolte plus large contre l’élite
politico-économique et l’ensemble du système capitaliste. Nous ne possédons pas la boule
de cristal qui nous dira ce qui va se passer ensuite, mais nous sommes assurés déjà qu’il
ne faut rien attendre ni du romantisme ni de la naïveté : il va nous falloir une bonne
dose d’organisation et de courage.
Du bas vers le haut et de la périphérie vers le centre
À mesure que les protestations se propagent à tout le pays, elles se sont aussi élargies
pour devenir une révolte contre l’élite au pouvoir et l’ordre existant. Dans chaque
région, les gens rivalisent de créativité pour dire aux politiciens, chacun dans son
style, « Vous êtes tous finis ! ». Le caractère décentralisé de la révolte est un élément
clé. L’autre aspect important est que tout le processus se déroule du bas vers le haut.
Pas de leaders en charge de l’organisation : il n’y a que les gens, sans représentation
aucune. Pour défendre cette solidarité et empêcher la récupération de la révolte aux mains
de la classe politique, c’est précisément cette décentralisation qu’il nous faut défendre,
promouvoir et renforcer !
Police partout, justice nulle part !
Il ne faut pas s’étonner des brutalités policières. Ce qui est étonnant en revanche, c’est
l’illusion selon laquelle des policiers pourraient nous rejoindre. Il est vrai que la
police n’est pas la cible première de la révolte, et que son horizon n’est pas borné par
les heurts avec les flics. Ce qui est ciblé c’est la classe capitaliste et le système dans
son ensemble. Néanmoins, la police n’est pas notre alliée et ne le sera jamais, nulle
part. Rappelons nous : elle est un rouage de l’appareil de répression de l’État. Sa
fonction, structurellement, est de défendre l’ordre existant et les intérêts de la classe
dirigeante. Peu importe à quel point les individus en uniforme sont exploités ! Tant
qu’ils suivent les ordres de leurs supérieurs, ils demeurent des flics, hommes et femmes.
Lorsqu’ils cesseront de le faire, ils pourront rejoindre la révolte.
Nourrir de telles illusions est donc d’une extrême naïveté. Leurs interventions dans les
manifestations de ces derniers temps étaient-elles si peu problématiques, et conduites
dans l’intérêt des gens, comme certains l’ont prétendu ?
Avons-nous déjà oublié la brutale répression de Maribor et les menaces du ministre de
l’Intérieur, Groenak, menaçant de faire la chasse aux organisateurs de toute manifestation
illégale ?
Nous ne sommes pas davantage surpris par les discours de « moralisation » des émeutiers et
de la violence, qui s’est répandu par le biais des réseaux sociaux. Le gouvernement et les
médias nous ont lancé un os et certains d’entre nous sont tombés dans le panneau
immédiatement. Mais que sont dix vitres brisées, une porte défoncée à la mairie, et des
pavés arrachés en comparaison de la violence d’État ?
Une jeunesse sans futur, le chômage, la précarité, la réduction des bourses scolaires, la
réduction des repas dans les écoles, la réduction de personnel dans les jardins d’enfants,
la diminution des droits à la santé, du financement de l’éducation et de la recherche, le
recul de l’âge de départ en retraite, la baisse des salaires, la suppression de jours
fériés, la pénurie de logements sociaux, une jeunesse forcée de vivre dans des meublés ou
avec leurs parents vieillissants, le déni des droits aux homosexuels, migrants, femmes et
tous ceux dont l’origine sociale ne correspond pas à l’une des religions ou ethnies
dominantes. Et ainsi de suite.
Et nous n’avons pas encore commencé de parler de la corruption, du népotisme, du
clientélisme et de la criminalité qui règnent dans la classe dominante. Ils nous forcent à
travaille davantage mais les fruits de notre labeur sont constamment récupérés par la
classe capitaliste. C’est cette exploitation qui est au cœur du système.
Dites-nous maintenant qui est violent avec qui ?
De quel droit condamnons-nous des gens dont le futur a été volé ? La jeunesse n’a rien à
perdre. Cessez de les condamner, et ensemble concentrons-nous sur les vrais problèmes.
Plus dangereux encore : les divers appels à l’autorépression et à la coopération avec la
police. N’avons-nous pas déjà atteint les sommets inacceptables de la surveillance et de
l’utilisation du vidéoflicage ? Les gens qui proposent d’aider la police à retrouver les «
émeutiers » ne veulent qu’exclure une large part de la jeunesse de cette révolte.
Coopérer avec la police reviendrait à nous tirer une balle dans le pied, de la même façon
que condamner la jeunesse qui s’exprime de manière très directe reviendrait à annuler le
potentiel de cette révolte.
Aujourd’hui, ce que les autorités définissent comme une violence, c’est le bris de
vitrines. Il nous faut pourtant être clairs : cette définition va rapidement s’étendre à
tout ce que le pouvoir définira comme illégal, en termes de protestations, manifestation
qu’il est seul à pouvoir interdire ou autoriser. Soyons clairs, aux yeux de ce système qui
nous humilie, nous spolie, et nous supprime bon an mal an, nous sommes tous des émeutiers.
Encore une fois, nous disons notre entière solidarité avec tous les interpellés, dont nous
exigeons qu’ils soient immédiatement relâchés, et nous appelons à la fin des poursuites
judiciaires et médiatiques, l’annulation des sanctions pour les manifestants.
Le pouvoir au peuple, pas aux partis politiques
Après le premier bouillonnement spontané de la révolte, lorsque la créativité des masses
se fut pleinement manifestée, un nouvel espace de réflexions stratégiques s’est également
ouvert. Si nous voulons que la révolte se transforme en un mouvement social, sur la base
de demandes, objectifs et visions concrets, il nous faut les articuler à celles qui
existent déjà dans le mouvement et parvenir à une forme d’organisation qui rende possible
ce processus. Sans cela la révolte mourra rapidement et rien ne changera.
Pour ce qui concerne les exigences, il nous faut procéder pas à pas et commencer par
inclure celles déjà exprimés au sein de la révolte. Assurément il nous faut : préserver le
système de protection sociale, de santé et d’éducation publique. Il nous faut aussi
préserver les droits des travailleurs existants. Cela dit, il faut que nous soyons clairs
sur le fait qu’il ne s’agit pas pour nous de lutter pour préserver l’ancien système.
Tandis qu’il n’est pas question qu’on nous retire les droits pour lesquels nous nous
sommes battus pendant des années, il nous faut aussi affirmer une perspective stratégique
centrale. Tant que le capital et l’État existeront, les schémas d’oppression et
d’exploitation continueront de s’exercer sur les services publics – éducation, santé et
protection sociale. C’est pourquoi il nous faut, ici aussi, autogérer les luttes dans ces
structures et non nous contenter de négocier les miettes. Les droits ne sont jamais
donnés, ils faut toujours les arracher par la lutte.
Il se peut qu’une partie de l’élite politique corrompue réalise qu’ils sont tous finis et
quitte l’arène politique. Mais ils seront bien assez tôt remplacés par d’autres, qui de
nouveau, sans que nous leur donnions quelque légitimité que ce soit, prendront leurs
décisions en notre nom. Leurs intérêts ne sont pas les nôtres, et chaque jour qui passe
donne des exemples de népotisme et de corruption. Au moyen de lois anti-crise et autres
réformes, ils nous repoussent toujours plus loin vers les marges de la société, et au-delà.
C’est pour cette raison qu’il faut qu’ils partent tous, du premier au denier. Ce serait
pure naïveté de croire qu’ils sont purs, sans tache, avec nos seuls intérêts à cœur, et
qu’il s vont nous sortir de cette crise. Qu’il nous suffirait de trouver les bons, et de
voter pour eux.
C’est le système politique et économique, son autoritarisme et caractère de hiérarchie qui
rend impossible de vivre dans un monde non aliéné et selon nos désirs et nos besoins. Tant
qu’il y a capitalisme, une minorité qui domine une majorité et la relègue vers les franges
sociales et économiques de la société, nos ventres seront vides. Si nous ne résistons pas,
si nous ne nous battons pas pur une alternative, il y aura toujours quelqu’un pour régner
sur nous : le patriarcat au foyer, les doyens et les représentants estudiantins dans nos
facs, les patrons dans nos boulots et les politiciens au gouvernement. Cette fausse
démocratie qui nous est offerte sous la forme d’élections n’est pas la seule façon
d’organiser nos vies.
Organisons-nous là où nous vivons, travaillons, étudions
Si nous voulons que réussissent la révolte et ses exigences, et qu’elles produisent un
réel pouvoir populaire, il nous faut organiser l’autogestion. Lorsque nous parlons de
l’organisation de la révolte nous pensons naturellement aux formes en rupture avec les
formes socio-politiques auxquelles nous sommes habitués. Nous devons nous organiser depuis
le bas, sans hiérarchie ni leaders, partout, où nous sommes exploités et opprimés : dans
nos quartiers, nos lieux de travail, nos établissements scolaires. Les agriculteurs
doivent se lier aux coopératives, et les coopératives avec le milieu urbain.
L’autogestion doit être spontanée et créative, elle doit se développer sur la base de
relations librement consenties et établir des structures permettant la complète
émancipation des individus. Elle doit suivre le principe de la démocratie directe, de la
mutuelle solidarité, anti-autoritaire et antifasciste.
Au démarrage, nous suggérons d’organiser les choses sur la base d’assemblées de démocratie
directe (assemblées générales) qui ont toujours formé la pratique des mouvements
insurrectionnels sur toute la surface du globe. Nous pouvons nous organiser localement et
ensemble façonner l’avenir en identifiant nos besoins et ceux des villes et villages.
Ensemble nous pouvons faire des propositions et découvrir notre potentiel, qui devraient
nous aider à réaliser que nous sommes capables, pratiquement, de tout faire par nous mêmes.
C’est ainsi que nous construirons une nouvelle fraternité/sororité, une nouvelle unité, où
il y a largement assez pour tous, mais rien pour ceux qui veulent nous dominer.
En guise de prochaine étape, nous suggérons une coordination des différents groupes, ainsi
que l’établissement de nouvelles formes d’organisation d’une révolte en expansion, mais
encore dispersée. Nous suggérons, sur la base de ces principes communs, d’unifier un front
de groupes, d’organisations et d’individus. Ce front doit être idéologiquement ouvert,
inclusif, et fondé sur des demandes communes, concertées. Il doit s’organiser
horizontalement, sans organes centraux officiels, et être fondé sur l’autonomie des
individus, un processus de prise de décision par démocratie directe.
Nous appelons tous les groupes, organisations et individus à qui cette approche convient,
à s’organiser dans leurs lieux de vie en assemblées ouvertes, qui pourront dans un
deuxième temps se rejoindre. Reprenons nos vies en main, ensemble !
Depuis les rues et places, 6 décembre 2012
Fédération pour une organisation anarchiste (FAO), Slovénie.
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