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(fr) France, Coordination Des Groups Anarchistes CGA - IAL #94 - Le conspirationnisme : danger et impasse d'une critique sociale (en)
Date
Sat, 23 Feb 2013 14:32:00 +0200
Les théories conspirationnistes sont de retour, notamment sur Internet. Il faut constater
que les sites et vidéos de théorie du complot fleurissent sur internet et ont de l'écho.
Même si les théories du complot ont toujours existé, elles ont su s'adapter à ce nouveau
média et toucher une population assez large. Il n'est plus rare de constater les relents «
conspi » de certains discours en manifestation. Même à Saint-Imier, aux rencontres
internationales anarchistes, quelques personnes faisaient part de leur volonté de parler
du groupe de Bilderberg ou de la commission trilatérale, comme « LE » sujet dont il faut
parler, dépassant en importance tous les autres.
Dans le rap français aussi, on trouve des textes reprenant pleinement les thèses
conspirationnistes : par exemple Rockin' Squat (ancien membre du groupe Assassin) et Keny
Arkana, deux artistes renommé·e·s et politisé·e·s, qui n'ont pas hésité à « dénoncer » les
Illuminati, groupe secret qui comploterait pour dominer le monde. Les théories du complot
sont souvent associées à l'antisémitisme, le racisme et la haine de l'autre, on imagine
une sorte de fantasme qui permet de justifier un État fort, autoritaire, fasciste pour
s'attaquer à un bouc émissaire. Historiquement les succès des théories du complot ont
toujours permis l'expansion des thèses d'extrême-droite et pourtant, ceux et celles qui
portent ce discours ne sont pas toujours de mauvaise foi. C'est pourquoi il nous parait
important de réagir, de proposer un discours politique sur ce sujet afin de mettre en
garde contre cette façon de raisonner. Il faut pour cela connaître et identifier ce type
de propos et ensuite analyser les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber.
Le problème de ces idées, ce n'est pas tant les fausses « vérités » qu'elles véhiculent,
que les schémas de pensée et les comportements qui en découlent. Si on commence à se
convaincre qu'un petit groupe de personnes diaboliques a, en secret, réussi à prendre le
contrôle de la majeure partie des pouvoirs à un niveau à peine imaginable, on peut passer
d'une critique révolutionnaire à un comportement anti-révolutionnaire. D'abord, on
centralise notre attention sur ce groupe secret, et on attribue beaucoup de maux de notre
société à sa volonté destructrice. C'est ainsi qu'une critique du système (patriarcal,
capitaliste, …) se transforme en recherche de boucs émissaires. Prenons l'exemple de la
crise de la finance de 2008, il n'est pas rare d'entendre qu'elle serait le fruit d'une
financiarisation débridée avec quelques banques d'investissement (notamment Goldman Sachs)
dans le rôle d'épouvantail. L'idée selon laquelle le système capitaliste est un système
fonctionnant par crise et que, plus il est important, plus ces crises sont lourdes de
conséquences sur les populations, passe moins bien que celle qui consiste à dire :
occupons-nous de la bourse et tout ira bien ! On voit bien sur cet exemple comment les
théories des conspirations dépolitisent les débats : d'une analyse d'un système avec ses
ressorts, ses contraintes et ses conséquences on passe à l'appréciation de telle personne
ou telle entreprise et on juge sa bienveillance ou sa malfaisance supposées. Dans les
débats, cela se traduit par une perte de temps et de salive, sur les blogs, on appelle ça
troller : rendre stérile une discussion. Aller vérifier telle information sur telle
personne ou entreprise demande du temps et de l'énergie et éloigne du vrai sujet : la
critique du système.
Ainsi, la critique du conspirationnisme ne doit pas se limiter à contrecarrer
méthodiquement les théories les plus farfelues et montrer qu'elles sont absurdes. Il faut
débusquer les mécanismes de réflexion sur lesquels elles s'appuient et les partager pour
s'en défaire. Ces théories peuvent paraitre séduisantes pour n'importe qui : après tout,
n'y aurait-il pas un complot mondial de la classe possédante contre la classe des
travailleur·euse·s ? Il faut trouver des outils de défense intellectuelle qui permettent à
toutes et à tous de cerner rapidement l'intérêt d'une théorie, d'une discussion, d'un
débat et de se prémunir contre la confusion, l'inaction que représentent les théories du
complot.
Ce que sont les conspirations
Le savoir de type scientifique ne donnant pas de réponse immédiate et simple à la
recherche du sens, celle-ci s'épuise à travers d'autres moyens. Nous avons été formé·e·s,
instruit·e·s, mais cette formation n'est pas adéquate à l'acquisition d'une habileté à
trier les propositions en distinguant leur qualité et en établissant des critères à la
fois de vérité et de justice.
Les théories du complot pourraient exister depuis la nuit des temps, mais apparaissent
clairement par écrit avec la fin de l’hégémonie religieuse. Après 1980, les complots
changent d’apparence, ils sont réactivés par hybridation avec des thèmes ésotériques
(satanisme, magie, ancienne civilisation, extraterrestres…)
Le complot mêle des domaines plus originaux comme la géographie (la théorie de la terre
creuse), la médecine (vaccins) ou des mythes plus urbains (11 septembre 2001, zone 51,
triangle des Bermudes...) Avec l’Internet, le complot mute. Il va favoriser la
banalisation et la prolongation des rumeurs enpermettant leur support anonymisé à travers
la toile. Le complotisme devient une occasion pour la population d’avoir l’impression
d’être à l’initiative de certains raisonnements.
On peut distinguer 3 éléments :
1 ) La conspiration comme fait (complot, ou conspiration événementielle). Dans les
analyses juridiques du droit canadien, le complot est reconnu comme crime non-parfait,
procédé que peut employer un groupe, mais ces conspira tions existent de manière isolée.
Ces conspirations attaquent les pouvoirs d’institutions officielles (comme la CIA, ou la
commission trilatérale) ou cachées (franc-maçonnerie).
2) Le conspirationnisme (complotisme, vaste ou méga-complot, grande ou superconspiration).
Le conspirationnisme ressemble à une vision politique autosuffisante selon laquelle
l’ensemble des pouvoirs, des forces, sont le fruit de conspirations. Il semble avoir pour
objectif, non de rétablir la justice, mais de dénoncer l’existence de groupes, agences ou
intentions occultes. Le complotisme dénonce mais ne donne aucune méthode pour lutter
contre le complot, il semblerait que sa révélation suffise à faire disparaître les
rapports de forces.
3) La théorie, soupçon ou doute, de la conspiration (conspiration systémique) est une
explication qui n’est pas nécessairement liée à une adhésion au conspirationnisme. On
rattache des situations éparses à un complot à long terme, ayant un rapport avec un
pouvoir particulier, dans l’objectif de dénoncer son infiltration, voire de le faire
tomber (moins courant). Ces théories insistent plus sur l’aspect « caché » ou secret.
Cette attribution est donnée parfois à un groupe, à un accord ou à une action particulière.
Cibles courantes. D’abord « Mage », Ventriloque ; puis Juif, Jésuite et Franc-Maçon. Plus
moderne : Bolchévik et Nazi. Contemporaine : Bildeberg, Illuminati, Extraterrestre.
Types. Il semble que si la peur et la méfiance sont corrélées (sans forcément être cause)
à tous les genres de conspirations, celles accusant les autorités (type « Système »)
semblent plutôt marquées par l’ « irrationalité » (croyance dans certains phénomènes
ésotériques), et celles mettant en scène des minorités (type « Minorités », par exemple
juifs ou terroristes musulmans). Ce n’est pas un type de complot qui succède
historiquement à l’autre, mais des types qui co-existent aujourd’hui.
On peut donc distinguer 3 types de complots : ceux anti-système, ceux marqués par
l’irrationnel (souvent liés, il est vrai aux personnes qui croient aux précédents) et ceux
type « Minorités ». Risques réels. Certaines cibles, ou croyances ont des conséquences
sociales moindres que les autres. Accuser Dieu, ou les Extraterrestres entraine
relativement peu de danger pour la population, par contre quand l’accusation porte sur des
ensembles socialement reconnus (Juifs, Noirs, Femmes…) le danger est plus élevé. Quelque
part, l’inexistence, le flou, ou la discrétion (Illuminati, Bildeberg, Francs-Maçons) qui
entoure certains ensembles diminue les risques, sans les éliminer pour autant : le soupçon
lié à une méconnaissance des enjeux politiques peut amener à soutenir des groupes
dangereux, tout comme le soupçon lié à la méconnaissance a par le passé mené à brûler des
prétendues « sorcières ».
La théorie de la conspiration est une des méthodes pour s'accaparer à peu de frais les
convictions des masses. Le problème n’est pas tant la théorie du complot ellemême, mais le
manque de moyens pour s’en défendre, la facilitation de l’aliénation, les encouragements
politiques associés à certaines de ces idées.
Le conspirationnisme et la crise
L’explication de la crise économique que nous traversons, comme une conspiration
globale, est de plus en plus répandue. Pour une extrême droite américaine et européenne,
historiquement antisémite, c’est l’occasion de redéployer un discours connu et ancien. À
l’extrême gauche, l’évolution générale d’une critique sociale anticapitaliste vers une
critique antilibérale offre un terrain propice au développement des thèses
conspirationnistes. En plaçant la finance et les banques comme ennemies principales, et en
abandonnant la critique de la propriété au profit d’une simple critique de la spéculation
il est aisé de remettre au gout du jour les thèses conspirationnistes.
À l'extrême droite
À l’extrême droite, si les théories développées ne sont pas toujours antisémites, elles
utilisent le même récit. La critique d’une « élite apatride », « mondialisée » est
utilisée pour séduire les couches populaires tout en réintroduisant la question du
national dans le débat sur la crise. Les références sont parfois explicites comme en
Grèce, où le mardi 23 octobre le député Ilias Kasidiaris, porte-parole du parti néo-nazi
Aube Dorée, a lu à haute voix un extrait des Protocoles des Sages de Sion au parlement
grec. En France sans parler d’antisémitisme, Marine Le Pen développe dans un livre sorti
en janvier 2012 une thèse sur l’existence d’un complot mondialiste » s’attaquant aux
identités, aux cultures et aux nations et une crise économique qui serait la volonté d’une
« oligarchie mondialisée ». Derrière une critique de façade de la crise économique, qui ne
s’attaque jamais au capitalisme productif, ni a la propriété, c’est bien un discours
nationaliste, xénophobe et partisan d’un État fort et autoritaire qui est diffusé.
La contamination de l’imagerie et du vocabulaire conspirationniste chez les anticapitalistes
Loin de toucher uniquement l’extrême droite, le discours conspirationniste sur la crise
contamine très souvent les discours antilibéraux de gauche et anticapitalistes. Si
l’ambiguïté entre certains discours anticapitalistes sur la crise n’est pas souvent
voulue, elle est pourtant bien réelle. Parfois par facilité, ou pour rendre l’exposé plus
parlant, certains discours anticapitalistes se concentrent, non pas sur une critique du
système capitaliste en tant que système politique et économique mais, sur quelques
multinationales ou quelques familles de milliardaires. En récupérant un vocabulaire
connoté comme celui d’ « hyperclasse » au lieu de bourgeoisie ou de classe dirigeante ou
en concentrant uniquement la critique sur les banques avec le terme de « bankster » on
abandonne une critique radicale de la propriété et d’un système politique mais on facilite
aussi l’ambiguïté souhaitée par certains groupes d’extrême droite entre un discours
anticapitaliste et un discours conspirationniste ou nationaliste. L’idée d’un complot,
d’une conspiration,
repose souvent sur un présupposé, les auteur·e·s du complot, de la conspiration, auraient
un contrôle total de la situation. Toutes les cartes seraient maitrisées. Certain·e·s
conspirationnistes poussent cette logique jusqu’au bout et considèrent que dans la
situation de crise économique les mouvements de contestation font, eux aussi, partie du
complot et sont donc manipulés. Puisque le contrôle est total, la contestation est
elle-même une manipulation, il n’y aurait donc aucun intérêt à participer à un mouvement
contestataire comme pour Occupy Wall Street, présenté par certain·e·s conspirationnistes
comme une manipulation de Georges Sorros. Dans cette situation les adeptes du
conspirationnisme se limitent alors uniquement à exposer une soi-disant vérité cachée d’un
complot mondial, sans proposer de perspectives, favorisant ainsi l’immobilisme face à une
crise et à un danger bien réel.
Une des erreurs du conspirationnisme est de considérer les classes dirigeantes ou
certaines parties d’entre elles comme infaillibles, et ainsi d’oublier que, comme tout
groupe social, elles sont soumises à des contradictions internes. Pourtant nous arrivons
très bien à concevoir ces contradictions au sein de notre propre groupe, et ce constat
fait partie des bases de nos réflexions\ : pourquoi la conscience de classe est-elle aussi
faible ? pourquoi certain·e·s ouvrier·e·s soutiennent des partis favorables au patronat ?
etc. De même que nous souffrons de divisions internes, les classes dirigeantes n’en sont
pas épargnées, et bien heureusement ! Le prétexte de la crise économique est aujourd’hui
utilisé pour mettre en place une politique de casse sociale. Cela ne fait pour autant de
la crise une conspiration. La crise est une faille du capitalisme que les capitalistes
eux·elles-mêmes peuvent utiliser ou non en leur faveur, mais à laquelle nous devons
réagir. Les dernières années et les dites prédictions des économistes nous ont bien montré
que loin d'être infaillibles, la majorité des capitalistes se sont retrouvé·e·s face à une
situation ou il·elle·s ne pouvaient qu'improviser. L'existence de ces failles nous montre
que si le système capitaliste est un adversaire redoutable, il n'est pas infaillible, il
ne contrôle pas tout et peut être dépassé.
Antonin, Florian, Xavier,
Groupe de Montpellier
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