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(fr) Organisation Communiste Libertarie - Courant Alternatif CA #227 - MALI : CHRONIQUE D’UNE GUERRE ANNONCÉE (en)
Date
Sat, 16 Feb 2013 12:50:14 +0200
Bien sûr, si la France intervient militairement au Mali, ce n’est en aucun cas pour
protéger la population, mais bien pour défendre ses intérêts économiques et politiques
impérialistes. Bien sûr, contrairement à ce qui a été déclaré au départ, le conflit sera
long et fera beaucoup de victimes dans la population civile malienne, et tout
particulièrement les femmes, favorisera les exactions et représailles réciproques. Bien
sûr, le but n’est pas de rétablir la démocratie mais de maintenir la tutelle de la France
sur un futur pouvoir au Mali. Tout ceci a un goût de déjà vu, que ce soit dans l’actualité
récente, ou dans l’histoire longue du colonialisme français et de la Françafrique. Mais
au-delà, la situation mérite d’être analysée d’un peu plus près, ne serait-ce que pour
comprendre pourquoi la population malienne est très majoritairement soulagée de
l’intervention française, du moins pour le moment. Ce qui se passe là-bas a des enjeux qui
vont bien au-delà du seul Mali, et risque de se prolonger dans d’autres pays. On a vu que
les répercussions en Algérie ont été quasi-immédiates.
UNE LOURDE RESPONSABILITÉ DES PUISSANCES OCCIDENTALES, ET TOUT PARTICULIÈREMENT DE LA FRANCE !
La première responsabilité de la France, bien sûr, c’est l’héritage colonial et notamment
le tracé des frontières : avec une règle sur une carte. Cet héritage colonial a été
prolongé avec le néo-colonialisme : l’histoire du Mali depuis l’indépendance, c’est
d’abord celle du renversement de Modibo Keïta au profit de la dictature de Moussa Traoré
qui a duré jusqu’en 1991. C’est l’histoire de la tutelle de la France sur la production de
coton, d’or... C’est la tutelle de la France sur la monnaie (le franc CFA est géré par la
Banque de France). C’est la tutelle du FMI, les plans d’ajustement structurels, et
l’injonction de privatisation du peu d’infrastructures dont disposait le pays. Lorsqu’on
maintient de force un pays sous tutelle, on est responsable de sa situation économique et
de son délitement politique. L’héritage colonial pèse particulièrement sur le Nord. Ce que
la France a laissé en héritage, c’est aussi un mode de gestion des révoltes. Depuis sa
naissance, l’Etat malien gère « la question touareg » à la manière des colons : on calme
les révoltes (généralement armées dans cette région) en distribuant de l’argent aux chefs
de clans qui naturellement se l’approprient pour renforcer leur pouvoir, sans que les
problèmes de la région ne soient pour autant résolus. Jusqu’à la révolte suivante,
toujours menée du point de vue militaire par les chefs de clans. La France porte égalemet
une responsabilité historique avec son intervention en Libye. Cette intervention a
déstabilisé toute la région, ce qu’elle savait d’avance. Les armes des « djihadistes », ce
sont celles distribuées par la France aux rebelles lybiens, et les armes des
ex-mercenaires de Kadhafi. La route a été barrée aux colonnes qui se repliaient au Niger,
défense des intérêts d’AREVA oblige, et ouverte au Mali. La France préférait-elle
repousser le problème dans ce pays ? Des accords ont-ils été passés avec le MNLA pour le
contrôle des richesses du sous-sol du Nord ? Les complicités et la corruption du
gouvernement malien n’expliquent pas tout. Quoi qu’il en soit, en intervenant en Libye, la
France a allumé l’incendie dont elle se prétend maintenant le pompier. Et tout ceci ne
peut que renforcer une présence militaire en Afrique qui s’étend du Tchad à la Côte d’Ivoire.
Il faut rappeler aussi la double responsabilité des Etats-Unis. Tout d’abord, leur
présence y compris militaire est ancienne : par de multiples biais dont les peace corps,
et comme formateurs des cadres de l’armée malienne. Ils ont formé entre autres le
capitaine Sanogo qui a fait le coup d’Etat, et un certain nombre de touaregs intégrés dans
l’armée conformément aux accords précédents et qui ont rallié ensuite la « rébellion ».
Ils portent aussi une lourde responsabilité idéologique. Depuis des décennies, l’Arabie
Saoudite martèle son interprétation wahabbiste de l’islam par le biais des multiples
mosquées dont elle a financé la construction, d’oeuvres de charité, de construction
d’infrastructures... L’allié privilégié des Etats-Unis fait un travail idéologique de fond
depuis plusieurs décennies pour répandre le terreau sur lequel peuvent proliférer ensuite
les groupes armés islamistes, et ceci avec leur plus grande bénédiction (si les Etats-Unis
étaient dérangés par le fondamentalisme religieux, ça se saurait). Enfin, il ne faut pas
oublier les états de la région, et en premier lieu l’Algérie. Chacun a tenté d’utiliser
les touaregs pour déstabiliser son voisin et avancer ses pions dans la région. L’Algérie
en particulier s’est débarrassée sur le Mali des restes du GSPC(1) tout en profitant du
trafic transfrontalier qui lui est associé.
QUELQUES ÉLÉMENTS HISTORIQUES POUR COMPRENDRE
Les touaregs posent un problème aux Etats de la région depuis l’indépendance : par
définition, les nomades ne respectent pas les frontières, qui plus est lorsqu’elles sont
tracées sans aucune considération pour les réalités locales. Le sujet est particulièrement
important au Mali à cause de l’étendue que ça représente par rapport à l’ensemble de leur
territoire.
Il faut comprendre que le poids de l’histoire est important. Les touaregs ont une
tradition de razzia et d’esclavagisme vis à vis des populations noires environnantes. Le
poids de la Mauritanie pèse très lourd dans l’imaginaire malien. Le pouvoir y est un
pouvoir maure, raciste. L’esclavage y a officiellement été aboli... en 1981. Il existe
toujours. Les peuls (qui vivent aussi au Mali et notamment à Mopti ainsi que dans le nord)
y ont été victimes d’un véritable génocide dans les années 90. Les peuples noirs de
Mauritanie peuplent aussi le Mali et le Sénégal. La hantise des Maliens depuis très
longtemps, bien avant les événements actuels, c’est de voir une seconde Mauritanie
s’installer dans la partie nord.
Il faut rajouter le jeu des pays voisins. Deux des forces d’occupation des ville du nord,
AQMI et Moujao(2), sont directement issues de l’ex GSPC dont l’Algérie s’est débarassée en
partie à l’extérieur de ses frontières. Le Sahara a toujours été une zone de commerce, de
passage entre le nord et le sud de l’Afrique. Commerce légal ou illégal. Les trafics y
sont nombreux et anciens : cigarettes, drogue, matières premières, esclaves puis main
d’oeuvre, otages... C’est une zone de banditisme depuis longtemps. Dans une région très
pauvre, le commerce illégal et l’emploi de mercenaires qui l’accompagne sont un débouché
important. Pour bénéficier du banditisme, il faut être dans les bonnes bandes, dans les
bons clans, et notamment dans les bons réseaux islamistes. Ce trafic bénéficie
naturellement aux Etats de la région, et en premier lieu à leurs fonctionnaires corrompus.
Si Amadou Toumani Toure (dit ATT), l’ex-président renversé par les putchistes, a été
accusé de complicité avec les islamistes, c’est notamment à cause de la corruption. Un
scandale avait éclaté il y a quelques temps lorsqu’on avait découvert un avion de drogue
en plein désert.
Il faut savoir aussi que les intérêts libyens pesaient d’un poids très lourd dans
l’économie malienne. Il était reproché au pouvoir d’être vendu à Kadhafi. Sa famille
possède (possédait ?) un parc immobilier important à Bamako, l’émigration malienne en
Libye était nombreuse, y compris comme mercenaires de Kadhafi (mais là, plutôt les touaregs).
Reprenons la chronologie depuis la chute de Kadhafi. En janvier 2012, ce sont les attaques
rebelles dans le nord. Elles sont d’abord le fait du MNLA, mouvement national de
libération de l’azawad, qui serait porte-parole de la rébellion touareg, allié avec Ansar
Dine(3). Son chef, Lyad Ag Ghali, avait été écarté de sa direction, puis nommé consul en
Arabie Saoudite par ATT. Entre-temps il est devenu islamiste et était déjà allié avec AQMI
lorsque le MNLA s’est allié avec lui. Ils ont pris les principales villes du nord,
Tombouctou, Gao et Kidal. Le MNLA a ensuite été progressivement éliminé, comme cela arrive
toujours aux groupes politiques qui commettent la fatale erreur de s’allier à des groupes
armés d’extrême-droite. Tombouctou tombe aux mains d’Ansar Dine, et Gao dans celles du
Moujao. Tout ceci a lieu en gros de janvier à juin. Le MNLA (et Ansar Dine ?) revendique
l’azawad, très très en gros le nord du Mali. AQMI et Moujao, par contre, veulent établir
un régime islamique sur l’ensemble du pays.
Ces rapides victoires militaires s’expliquent : les rebelles qui disposent d’une partie de
l’arsenal libyen sont mieux armés que l’armée malienne, la corruption fait qu’en plus une
partie de l’argent ne se traduit pas par des armes entre les mains des soldats. Une partie
de l’armée est composée de touaregs (c’est le résultat des précédents accords de paix dans
les années 90) dont beaucoup, notamment les officiers supérieurs, désertent avec armes et
bagages pour rejoindre les troupes ennemies. De plus, l’armée est traditionnellement un
fromage dans lequel ceux qui ont des relations casent leurs enfants en quête de travail.
Ces derniers ne sont pas forcément pressés de mourir. Pendant ce temps, en mars, un mois
avant les élections présidentielles auxquelles le président ne se présente pas, a lieu à
Bamako un coup d’état, du capitaine Sanogo. C’est en fait le résultat d’une mutinerie de
la caserne de Kati (au sud du pays, à côté de Bamako) suite au massacre d’une centaine de
soldats dans le nord. Les militaires reprochent au pouvoir d’être complice au minimum par
passivité. Un président de compromis est nommé, Diouncounda Traore, l’ex-président de
l’assemblée nationale. Pour donner une idée de la fragilité de sa position, il a été
bastonné en mai dans son palais présidentiel avec la complicité de la junte. Le premier
ministre qu’il avait nommé a été arrêté en novembre par la junte et a donc dû démissionner
au profit d’un nouveau. La thématique des putschistes est de réclamer des armes pour se
battre contre le nord, mais la CDAO impose un embargo. Ce qui rend les positions contre
l’intervention de la CDAO peu légitimes aux yeux de la population, qui a tendance à
considérer les militaires comme corrompus (de même que les politiciens d’ailleurs), c’est
que dans le même temps personne n’a quitté la caserne de Kati pour monter se battre dans
le nord, même depuis que l’embargo a été levé et les armes commencé à être livrées depuis
environ trois mois. Rien n’a été fait non plus pour permettre à la population de se défendre.
ET MAINTENANT ? Lorsque l’armée française est intervenue, les djihadistes se dirigeaient
pour prendre en étau de part et d’autre du fleuve (dans un pays où il y a très très peu de
ponts) la ville de Sévaré (banlieue de Mopti), c’est-à-dire qu’ils se dirigeaient sur
Bamako. La réaction ultramajoritaire de la population de cette partie du pays (de loin la
plus nombreuse) a été le soulagement, et on peut les comprendre. Au vu de la déliquescence
des institutions de leur pays, ils se voyaient déjà sous la coupe des islamistes, ce qui
est refusé par l’immense majorité de la population (musulmane à 90% environ).
Au-delà de notre opposition à l’impérialisme français, faisons attention à ne pas
reproduire nous mêmes des préjugés coloniaux. Nous pouvons penser qu’à terme cette
intervention aggravera les choses. Ce n’est pas une raison pour prendre les Maliens pour
des imbéciles. S’ils applaudissent à l’intervention de l’armée française, ce n’est pas
qu’ils ignorent le passé colonial, qu’ils ignorent le rôle de la France en Libye (4),
qu’ils ignorent que la France défend ses intérêts. Ce ne sont pas des Américains nourris
au lait des contes de Disney. Ils savent qu’une guerre ça fait des « dégâts collatéraux »,
des victimes civiles, nombreuses. Ils savent que la France pèsera ensuite sur l’avenir de
leur pays (mais elle l’a toujours fait). Nombreux sont ceux qui pensent que c’est le prix
à payer pour ne pas être occupés par les hommes du nord.
Sur place, il faut différencier le nord occupé et le sud. Au nord, bien sûr, les
islamistes ont une implantation. Ce sont les maîtres du trafic, de l’argent, ce sont eux
qui peuvent proposer des emplois, ceux qui roulent dans de belles voitures sont leurs
collabos. Mais il y a aussi une résistance passive importante de la population. Par
exemple, les islamistes n’arrivent pas à obtenir qu’elle assiste aux punitions publiques
(mains coupées, coups de fouets...). Ils en sont réduits à obliger par la force les
journalistes maliens sur place à y assister et à filmer (vous noterez que c’est toujours
filmé en plans rapprochés). Au sud, toute la culture traditionnelle malienne les oppose à
l’intégrisme. C’est certes une société patriarcale, mais leur manière de vivre l’islam est
totalement différente : les femmes circulent, les jeunes se fréquentent, les problèmes
sont réglés d’abord par la parole, ce sont des sociétés plutôt pacifiques, de compromis.
La musique y tient un rôle important. Ceci dit, le travail à long terme des imans
saoudiens dont nous avons parlé plus haut a porté ses fruits. Il y a dans tout le pays des
petits groupes prêts à appuyer un pouvoir islamique. Je ne connais pas l’étendue exacte
des exactions, mais il y en a eu et il y en aura. Je suppose que beaucoup de touaregs ont
fui Bamako. Depuis un an, des milices demandent leur intégration dans l’armée (mais n’ont
pas d’armes), notamment des populations du nord (du sud du nord) qui veulent pouvoir se
défendre, et pensent que la meilleure défense c’est l’attaque.
Se pose enfin la question de l’après. Soit-disant, la France est venue soutenir l’armée
malienne pour rétablir la souveraineté du Mali sur son territoire. Mais la souveraineté de
quel Etat ? Les putschistes ou les anciennes institutions ? Les deux sont tout autant
discrédités. De fait, il est à parier que le futur état malien sera modelé par la France.
On en a pour un moment....
BEAUCOUP DE QUESTIONS RESTENT EN SUSPENS Ceci pose le problème de l’absence
d’internationale, et donc de la solidarité qui va avec. Que valent les proclamations
contre les interventions étrangères lorsqu’elles ne s’accompagnent d’aucune aide concrète
à la résistance pour les populations menacées ? Autant nous devons encore et toujours
dénoncer la Françafrique, la présence militaire française à travers toute l’Afrique
centrale et de l’ouest, autant nous ne pouvons faire bon marché du sort des peuples
concernés. Nous sommes mis en face de notre incapacité à peser sur les rapports de force,
et nous devrons bien trouver comment y arriver. Nous sommes mis en face aussi de l’absence
d’un mouvement révolutionnaire organisé dans cette région.
Il est nécessaire aussi d’analyser le spectacle qu’on nous joue sur le registre
terroristes/islamistes contre occidentaux/humanitaires. L’islamisme a certes une existence
et une logique propre, mais il a été encouragé et financé par les Etats-Unis, par les
puissances mêmes qui prétendent le combattre aujourd’hui, pour éradiquer le communisme.
Ces puissances cherchent aujourd’hui à contrôler les trafics au Sahel qui ont pris trop
d’ampleur à leur goût et menacent leurs intérêts, mais elles se sont aussi appuyées sur
eux : accords d’AREVA avec les touaregs pour qu’ils assurent la sécurité de son personnel,
jeux troubles de différents services secrets et différents émissaires dans la région,
accords secrets... Financer le fondamentalisme religieux est un bon moyen de détourner la
colère de peuples spoliés qui risqueraient d’ouvrir les yeux. Armer les djihadistes pour
ensuite les combattre au nom de la lutte anti-terroriste semble devenir un jeu habituel,
jeu dont les populations font toujours les frais. Ce sera un bon moyen ensuite de nous
rejouer la scène occident contre islam, en faisant bon marché de ce qu’ici, les
populations rebelles à la charia sont musulmanes. Comprendre ce qui se passe réellement au
Mali est nécessaire pour de nombreuses raisons. Le conflit va durer et risque de se
propager dans les pays limitrophes. Ce conflit n’est pas lointain. Les Maliens connaissent
le poids du colonialisme et du néo-colonialisme, n’oublions pas que beaucoup sont
exploités ici, font partie des opprimés ici. En ce sens, ce n’est pas une question extérieure.
Paris le 21 janvier 2013
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