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(fr) 11e congrès d’Alternative libertaire AL (Toulouse, 2012) - Contre le libre-échange : l’autonomie productive (en)
Date
Sun, 10 Feb 2013 10:27:42 +0200
Depuis la crise économique mondiale entamée fin 2007, la critique du libre-échange fait
désormais florès, en Europe comme en France. À l’occasion de la campagne présidentielle de
2012, on a assisté, du FN au PCF, à un retour en force de l’idée de «protectionnisme». --
Si seul le FN défend un protectionnisme aux frontières françaises, l’ensemble des partis
de gouvernement – UMP, Modem, PS, PG, PCF, EELV – défendent un protectionnisme aux
frontières européennes, en employant diverses formules comme le « patriotisme économique
», le « juste échange » ou la « démondialisation ». ---- Cette idée est également défendue
par un certain nombre d’intellectuels de la droite sociale comme Emmanuel Todd,
antisociale comme Jean-Luc Gréau, ou de gauche comme Jacques Sapir, la mouvance du MPEP et
Le Monde diplomatique.
Pour activer ce protectionnisme, on évoque le plus souvent la mise en place de normes
sociales et environnementales qui pénaliseraient les produits manufacturés des pays
émergents, mais aussi des outils du type Buy European Act qui, sur le modèle américain,
réserveraient les marchés publics aux entreprises produisant sur le territoire européen.
Il ne s’agit d’ailleurs pas que d’un discours, mais d’un fait. Depuis 2008, les mesures
protectionnistes se multiplient de par le monde, tandis que le processus de dérégulation
des marchés, orchestré par l’Organisation mondiale du commerce depuis 1994, marque le pas.
Le retour du protectionnisme dans le monde
Manipulations des taux de change, subventions publiques, non-respect de la propriété
intellectuelle, imposition de normes sociales et environnementales… la tendance actuelle
dans le monde est aux mesures protectionnistes.
L’observatoire Global Trade Alert, de Londres, a enregistré une hausse constante de ces
mesures – 1.200 au total de 2008 à début 2012 – au sein des pays adhérents à l’OMC. Les
taxes et les droits de douane au sens strict n’en représentent qu’une part minoritaire
(16%) [1]. La Chine, la Russie, l’Inde et la zone Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay,
Paraguay) sont aux avant-postes de ce mouvement protectionniste [2].
Ainsi, en 2011, le Brésil a décidé de taxer à 30 % les véhicules fabriqués avec moins de
65 % de pièces issues de la zone Mercosur. Peu après, l’Argentine a interdit la vente de
smartphones fabriqués à l’étranger, obligeant les constructeurs LG, Samsung et Nokia à
localiser leur assemblage sur son territoire [3]. Fin 2011, c’est tout le Mercosur qui
imposait 30 % de taxes sur les importations. Dès mars 2011, la Russie interdisait
l’importation de certains produits alimentaires pour soutenir la production locale ; en
juin, elle prenait des mesures de sauvegarde de son industrie automobile. En décembre
2011, l’Inde a suspendu son projet d’ouvrir le secteur de la distribution aux
multinationales étrangères comme Wal-Mart, Carrefour et Tesco. En mars 2012, le Sénat
américain a autorisé le département du commerce à appliquer des taxes compensatoires sur
les importations chinoises pour sanctionner une concurrence jugée déloyale, l’État chinois
subventionnant massivement ses entreprises.
Le double discours des capitalistes
Les pays puissants prennent, quand cela les arrange, des libertés avec les règles
libre-échangistes qu’ils ont peu à peu imposées au monde. Quitte à déclarer que c’est
regrettable chaque fois qu’ils doivent faire une déclaration officielle, comme lors des
G20 de 2009, 2010, 2011 et 2012 !
Les pays pauvres, dépendants, sous domination impérialiste ou tutelle directe, sont en
revanche condamnés à rester des « marchés ouverts », au bénéfice des multinationales
occidentales ou asiatiques.
Ce retour silencieux du protectionnisme à l’échelle mondiale marque-t-il une simple pause,
non assumée, dans le processus de libre-échange, ou le début d’une régression de celui-ci
? Il ne nous appartient pas de le dire. Cela dépendra de la conjoncture, tant
protectionnisme et libre-échange sont deux stratégies que les capitalistes manient
alternativement, selon les secteurs économiques, les moments, les intérêts.
Deux fractions d’une même bourgeoisie peuvent d’ailleurs être en désaccord à ce sujet. La
« concurrence déloyale », c’est toujours l’autre. Le capitaliste type est volontiers
ultralibéral pour autrui. Il peut, d’un côté, vilipender « l’interventionnisme », et de
l’autre accepter l’intervention de l’État en sa faveur. Il réclame la suppression des
barrières douanières sur les marchés qu’il veut pénétrer, et en même temps accepte
volontiers qu’on lui livre des marchés captifs. Il ne faut pas y chercher de cohérence
idéologique. Le seul dogme capitaliste, c’est celui de la propriété privée des moyens de
production et de distribution. Tout le reste est adaptable aux circonstances.
Les ravages du libre-échange
Présenté comme une condition du « développement », le libre-échange est l’idéologie
officielle des grands organismes créés par les pays riches pour dominer l’économie
mondiale : le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce, la
Banque mondiale, le G20. Leur credo : la suppression des barrières douanières et la
division internationale du travail fera la prospérité de tous. À chaque pays de se
spécialiser dans le secteur économique où il a le plus d’atouts, et d’abandonner les autres.
Depuis quinze ans, les néolibéraux ont affûté leur discours sur cette « nouvelle division
internationale du travail » : jadis, les pays du Sud fournissaient des matières premières,
et les pays du Nord les produits manufacturés. Aujourd’hui, le capitalisme occidental
assigne toujours aux pays du sud de fournir les matières premières, à la Chine et aux pays
émergents d’héberger les usines polluantes et à l’Occident la haute technologie et la
matière grise. Cette présentation correspond au fantasme d’un pays high-tech, débarrassé
de ses usines et de ses ouvriers. Mais il est battu en brèche par la réalité : les pays
dits « émergents » sont par exemple des producteurs de prestations intellectuelles et
high-tech : Inde pour l’informatique, Chine pour le design industriel et électronique.
Les grands gagnants de cette division internationale du travail ne sont pas les
travailleuses et les travailleurs, de quelque pays qu’ils soient, mais les multinationales
qui contrôlent l’ensemble du jeu. Les conséquences réelles du libre-échange, ce sont le
dumping social, le dumping fiscal, les délocalisations, les concentrations, les
monocultures, les mono-industries, la démultiplication des temps de transport des
marchandises, la hausse de la pollution, le marché des « droits à polluer » et… des
bénéfices monstrueux pour les capitalistes du Nord, du Sud et des pays émergents.
Le libre-échange entraîne donc une triple catastrophe :
une catastrophe sociale : désindustrialisation et chômage ouvrier en Occident ;
industrialisation à marche forcée et misère ouvrière dans les pays émergents ; producteurs
agricoles spoliés et affamés au Sud ;
une catastrophe écologique : la délocalisation des productions entraîne l’allongement
démesuré des circuits économiques et la démultiplication des transports et de la
pollution, avec un impact sur le réchauffement climatique ;
une catastrophe démocratique : un pays privé de tout ou partie de son appareil productif
perd de son autonomie économique, et voit réduite d’autant sa marge de manœuvre en matière
politique et sociale. Cela affaiblit considérablement la perspective révolutionnaire d’une
socialisation des moyens de production, et d’un choix collectif sur les modes de consommation.
Les deux faces d’une même monnaie
Dans la controverse montante qui oppose les protectionnistes aux libre-échangistes, bien
des arguments de mauvaise foi sont invoqués, qui peuvent berner le mouvement social, sommé
de choisir entre deux « camps » dont aucun n’est le sien.
L’un comme l’autre sont fauteurs de guerre. Si les politiques protectionnistes peuvent
entraîner des tensions impérialistes pour le contrôle de marchés captifs – ce que furent
les empires coloniaux de jadis – le n’a pas annulé cette dynamique, comme l’a montré la
guerre d’Irak. Demain, davantage que le contrôle des marchés, c’est la lutte pour le
contrôle des ressources naturelles qui peut être facteur de tensions géopolitiques.
L’un comme l’autre son fauteurs de misère. Les politiques protectionnistes peuvent
entraîner une hausse des prix et une baisse du pouvoir d’achat des travailleuses et des
travailleurs, au Nord comme au Sud. Mais le libre-échange organise, lui, un dumping social
effréné, le chômage ouvrier et la ruine paysanne.
L’un comme l’autre organisent la concurrence entre travailleurs. Si le libre-échange,
c’est la concurrence effrénée à l’échelon mondial, le protectionnisme, c’est la
concurrence au sein d’un espace économique limité : l’Union européenne par exemple,
mettant en concurrence 27 législations sociales différentes.
L’un comme l’autre sont interclassistes. Tous deux tentent de faire croire que
prolétariat doit se serrer la ceinture et s’entendre avec le patronat au nom de «
l’intérêt national » ou de la compétitivité sur le marché mondial.
Ni l’un ni l’autre ne sont anti-étatistes. Qu’elles soient multinationales dans un cadre
libre-échangiste, ou monopoles dans un cadre protectionniste, les grandes entreprises ont
besoin de l’appareil diplomatique, militaire et policier d’une puissance dite publique
pour défendre leurs intérêts.
Ni l’un ni l’autre ne visent l’« autarcie ». C’est pourtant ce que les libre-échangistes
reprochent le plus couramment aux protectionnistes alors qu’historiquement, cette
situation ne s’est jamais présentée, même dans les phases les plus protectionnistes du
capitalisme.
Trois options face à la crise dans la zone euro
Cette fausse opposition entre libéralisme et protectionnisme se retrouve dans les
solutions avancées en réponse à la crise de la zone euro au sein de laquelle l’économie
allemande occupe une position déterminante.
Toutefois, s’il est aisé de constater la place dominante jouée par celle-ci, nos
commentateurs omettent le plus souvent de préciser les conditions dans lesquelles ses
exportations ont été dopées par une régression sociale vigoureuse (baisse des salaires de
4,5% en moyenne entre 2000 et 2009, précarisation et paupérisation d’une bonne partie du
prolétariat).
Face à cela, peu d’options sont présentes en perspective :
les partisans du libre échange, représentés en France principalement par le PS, l’UMP et
leurs satellites patronaux, nous proposent de rattraper le retard sur l’Allemagne et
d’organiser un « choc de compétitivité » via une austérité renouvelée : baisse des
salaires, baisse des droits sociaux, casse des services publics, aides publiques massives
au patronat, etc. ;
la droite la plus réactionnaire, mais aussi une partie de la gauche plus ouverte aux
sirènes du protectionnisme proposent pour leur part d’abolir l’euro et de revenir aux
monnaies nationales afin de disposer d’autres leviers que le moins-disant social et
salarial pour retrouver de la compétitivité. Pour autant, cela ne reviendrait qu’à changer
les règles de la concurrence sur le marché capitaliste ;
contrairement à la vision qui oppose des pays entre eux, comme l’Allemagne à la Grèce,
les anticapitalistes doivent insister sur la communauté d’intérêt entre les classes
populaires de l’ensemble des pays de la zone euro. C’est pourquoi nous ne pouvons que nous
retrouver sur les objectifs de reconquête des droits sociaux perdus en Allemagne et
ailleurs, de se battre contre la régression dans les pays de l’ensemble de la zone euro,
dans une logique de solidarité internationale entre les travailleuses et les travailleurs.
L’alternative : l’autonomie productive
Depuis bientôt vingt ans, les organisations environnementales, ouvrières et paysannes du
Nord comme du Sud – et Alternative libertaire en leur sein – ont lutté et luttent contre
le libre-échange et la dérégulation des marchés. Mais aujourd’hui que les discours
protectionnistes reviennent en force, il faut affirmer clairement que ce n’est pas sous ce
drapeau que nous poursuivons la lutte.
Il faut néanmoins être audible auprès des travailleurs et des travailleuses menacés par
les plans de licenciement et les délocalisations, et qui prêtent une oreille attentive aux
politiciens bourgeois dès qu’ils invoquent le protectionnisme.
Il est donc crucial que les mouvements sociaux, pour ne pas risquer d’être dévoyés par ce
discours protectionniste qui constitue une fausse alternative, affirment clairement, avec
leur propre vocabulaire, que l’alternative au libre-échange, c’est l’autonomie productive.
L’internationale paysanne Via Campesina a indiqué cette voie dès 1996, en définissant le
concept de « souveraineté alimentaire » : chaque région du monde doit être en mesure de se
nourrir par elle-même, sans se placer sous la dépendance des multinationales de
l’agrobusiness. Donc non à l’agriculture d’exportation, aux OGM, à l’accaparement des
terres, aux monocultures, à l’impérialisme ; oui aux productions locales, sous le contrôle
des paysans et de la population. Les échanges internationaux doivent être circonscrits aux
produits dits exotiques. Rien de ce qui peut être produit localement ne saurait être
importé de l’autre bout du monde. Les ultralibéraux ont accusé le concept de «
souveraineté alimentaire » d’aggraver la faim dans le monde et d’être protectionniste. Il
a au contraire été le ciment internationaliste des luttes paysannes du Sud comme du Nord.
En raison de la triple catastrophe sociale, écologique et démocratique à laquelle mène le
libre-échange, nous disons que les mouvements sociaux d’Occident, d’Asie ou d’Afrique
peuvent aujourd’hui converger dans la logique d’« autonomie productive » de chaque région
du monde. Cette autonomie productive va dans l’intérêt des peuples menacés par le dumping
social et les délocalisations, que ce soit en Occident ou en Asie, et dans l’intérêt des
peuples que le libre-échange a condamné à la dépendance économique, notamment en Afrique.
La relocalisation des productions est une nécessité. Cela ne signifie pas une
fantasmagorique « autarcie », mais des circuits d’échange courts, et la limitation des
échanges longs à ce qui ne peut être produit localement.
L’autonomie productive implique de réduire la production aux besoins des populations, et
donc de rompre avec le productivisme. Cette réduction en entraîne une deuxième : celle du
temps de travail. Et donc une troisième : celle des profits.
C’est pourquoi l’autonomie productive de chaque région du monde entrave les intérêts des
capitalistes. Elle ne peut advenir que contre eux, sous la pression des peuples et sous le
contrôle des travailleuses et des travailleurs.
Le combat contre le libre-échange et pour l’autonomie productive doit s’inscrire dans un
combat plus global pour le socialisme, contre l’impérialisme et pour l’écologie. Il peut
concorder avec des revendications susceptibles d’être portées par les mouvements sociaux,
au Nord comme au Sud et dans les pays émergents :
contre le dumping fiscal et social, contre les subventions à l’export, pour une
production indexée sur les besoins des populations ;
pour la rupture avec l’OMC, pour l’abolition de la dette publique au Nord comme au Sud.
Les relocalisations d’industrie revendiquées par le courant protectionniste néokénésien ne
sont que marginalement possibles face à la logique du marché mondialisé. En revanche elles
portent un discours nationaliste à l’opposé des solidarités à construire. Les
relocalisations que nous défendons ne sont possibles que dans un mouvement de rupture avec
l’économie de marché et permettent de porter un militantisme internationaliste défendant
l’égalité sociale, écologique et démocratique à l’échelle planétaire.
[1] Le Monde de l’économie du 27 mars 2012.
[2] « De la Chine à la Russie, les mesures protectionnistes se multiplient », Les Échos du
8 mars 2012.
[3] L’Expansion de mars 2012.
Publié le 30 janvier 2013 par commission congrès
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