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(fr) 11e congrès d’Alternative libertaire AL (Toulouse, 2012) - Quelle organisation pour les précaires ? (en)
Date
Tue, 05 Feb 2013 10:29:00 +0200
Dans le contexte d’une crise dont la sortie n’apparait pas à l’horizon, avec austérité et
plans de rigueur comme seule perspective, se pose la question de la massification de la
précarité. Comment envisager la précarité et surtout, comment lutter contre elle ? --- La
précarité : un statut difficile à appréhender ---- Tout d’abord, il faut distinguer la
précarité de la pauvreté et de ses manifestations les plus extrêmes. Un stéréotype courant
est de réduire la précarité à ses expressions les plus ultimes et les plus visibles, comme
par exemple la portion de la population qui vit dans la rue. Pour nous, au contraire, la
notion de précarité recouvre une réalité bien plus large, et en un sens, invisible. ----
Qu’est-ce que la précarité ? ---- Elle peut être définie comme une position
socio-économique où l’accès à des ressources (allocations, salaires, revenus, logement,
énergie, …) est incertain dans le temps, c’est-à-dire susceptible d’interruption à tout
moment.
Cet accès est soumis à l’arbitraire d’une autorité, qu’elle soit administrative (Pôle
Emploi, Caf…), ou hiérarchique (employeurs publics ou privés). Cette incertitude grève
l’ensemble de la vie de celles et ceux qui la subissent : détérioration des relations
amicales et familiales, mobilité contrainte, dégradation du niveau de vie, aucune
possibilité de projet de vie à moyen et long terme…
Cette définition s’applique bien sûr à la condition même de salarié-e. Mais nous nous
intéressons ici aux parties du salariat qui subissent le niveau d’incertitude le plus élevé.
Sa place dans le marché du travail
Schématiquement, le marché du travail est scindé en deux ensembles ni hermétiques ni
vraiment homogènes.
Le premier marché se caractérise par la sécurité de l’emploi (CDI, statut de fonctionnaire
ou équivalent), des salaires stables et souvent plus élevés que le salaire médian ; il
permet un accès facilité aux biens de consommation, aux crédits, à la location et à la
propriété immobilière.
Le second sert de variable d’ajustement et englobe les travailleurs ne bénéficiant pas
d’une position stable. Il regroupe les précaires et les chômeurs. Il induit une difficulté
d’accès aux ressources et une moindre intégration au collectif de travail. Il regroupe une
grande diversité de statuts : stage, CDD, chômage, intérim, temps partiel, travail
clandestin, certains types de CDI (chantage à l’emploi : fermeture de site), contrat aidé,
intermittence, travail en alternance ou en apprentissage, auto-entreprise…
La précarité se caractérise par le passage rapide de l’un de ces statuts à l’autre, voire
leur cumul (exemple : être allocataire du « RSA activité » et travailler à temps partiel
en CDD). C’est la précarité, plutôt que l’appartenance à l’une ou l’autre de ces
catégories, qui devient le statut économique à long terme.
Combien y a-t-il de précaires ?
Pour donner un ordre d’idée, on compte une population active de 26.241.000 travailleurs et
travailleuses en 2011 selon l’INSEE. Au sein de laquelle on dénombre :
4,8 millions de chômeurs en décembre 2011.
750.000 stagiaires1 en 2011 [1].
2 millions d’allocataires du RSA2.
665.000 étudiants boursiers en 2011 [2].
2.900.000 travailleurs précaires en 2011 : 400.000 intérimaires, 350.000 apprentis et
2.100.000 CDD
Ces chiffres, qui sont accessibles, ne prennent pas en compte le travail au noir, qui
représenterait 4% du PIB soit 60 Milliards d’euros (Insee 2010).
Pas plus que la masse de salarié-e-s en CDI à temps plein qui travaillent dans des petites
entreprises de sous-traitance. Officiellement, leur statut les mettrait à l’abri de la
précarité. Sauf qu’ils sont sur un siège éjectable au gré des délocalisations et des
changements brutaux de fournisseurs des grandes entreprises donneuses d’ordres. La seule
sous-traitance industrielle (à laquelle il conviendrait d’ajouter un ensemble
d’entreprises de services) employait environ 350.000 personnes en 2007.
L’addition des différents chiffres obtenus donne un total de 11,45 millions de précaires.
Cela dit, étant donné que différents statuts peuvent être cumulés, et que les titulaires
du RSA et les étudiant-e-s ne sont pas comptabilisé-e-s dans la population active, il est
difficile de quantifier précisément le nombre de précaires. On peut cependant estimer
qu’environ 30 à 40% de la population active a un statut précaire. Ce qui représente une
fourchette basse de 7,8 millions de personnes et une fourchette haute de 9,4 millions de
personnes.
De plus, à cette population de précaires définie comme active, s’ajoute les précaires
retraité-e-s. Sans patrimoine et à faible revenus (minimum vieillesse ou petites
retraites), cette population difficilement quantifiable subit les mêmes types de
difficultés quant à leurs conditions d’existence (logement, soins, nourriture) que nombre
de précaires actifs.
La précarisation est le fruit d’une politique capitaliste qui permet de fragiliser une
grande partie du salariat et de le fractionner en de multiples statuts, rendant ainsi les
luttes collectives plus difficiles.
Quelles perspectives d’organisation et d’action collective ?
Bilan des luttes des précaires
Dans les années 2000, on a pu observer une mutation : alors que les mouvements de chômeurs
stagnaient ou régressaient, ils ont vu émerger à leurs côtés divers collectifs hybrides de
lutte contre les précarités.
Les mouvements contemporains de chômeurs apparaissent sur la scène publique en 1994 avec
les premières Marches contre le chômage. Les principales composantes en sont l’Apeis, le
MNCP, la CGT-Chômeurs et Agir contre le chômage ! (AC !).
Le cycle de lutte des années 1997 et 1998 a vu les mouvements de chômeurs passer de la
simple revendication du retour au plein emploi à celle du revenu garanti, sans forcément y
lier le travail.
Le tournant des années 2000 voit un élargissement de la question du chômage à celle de la
précarité, qui se développe alors très rapidement4. À Paris, la lutte du Pizza Hut de
l’Opéra, et surtout celle du Mc Donald du boulevard Saint-Germain (115 jours de grève en
2000-2001) sont emblématiques de cette mutation.
En 2003, les intermittents en lutte contre la réforme de leur statut apportent un
supplément de visibilité aux luttes contre la précarité ; ils sont suivis de près par les
stagiaires dont Génération précaire sera la figure de proue médiatique.
Le mouvement de 2006 de lutte contre le CPE et la loi sur l’égalité des chances mettront
définitivement la question de la précarité au centre du débat.
Dès lors, les grandes initiatives de chômeurs-précaires se sont essentiellement retrouvées
dans le collectif Droit Nouveaux, qui a surtout organisé des marches régionales contre le
chômage. Il est à noter qu’à cette période les mouvements de précaires et de chômeurs
élargissent leurs revendications au refus du contrôle étendu des précaires indemnisés
(CAF, Pôle Emploi). Pour Evelyne Perrin qui analyse ces évolutions, c’est à un « profond
renouvellement du mouvement des chômeurs que l’on assiste progressivement, avec une mise à
distance de l’emploi à tout prix, un pas de côté par rapport aux revendications classiques
portées en vain depuis des années par le mouvement, pour privilégier des actions et des
modes d’intervention donnant une « prise » sur la situation vécue.5 » Depuis les années
1990 nous avons vécu le passage d’un chômage de longue durée massif à une réduction
accompagnée d’une précarisation généralisée du salariat, pour aboutir à la situation
décrite dans la première partie. Ces mutations expliquent l’extension du mouvement des
chômeurs à un mouvement des précaires, élargissant aussi les revendications.
Il nous apparaît indispensable que les différents éléments du mouvement des chômeurs et
des précaires arrivent à fonctionner ensemble, sans nier les spécificités de chacun, ce
qui permettrait un rapport de force plus favorable aux précaires.
La spécificité des travailleurs précaires
Ce qui en premier lieu caractérise la situation du précaire est une intégration plus
difficile (ce qui ne veut pas dire impossible) au collectif de travail.
Le collectif de travail est un « collectif [qui] réunit des individus appartenant à une
communauté d’intérêt, adoptant des règles de travail communes et mettant en place des
régulations collectives de l’activité », il permet de « partager et construire des
stratégies défensives face à ce qui fait souffrir au travail6 ». La plupart du temps le
caractère temporaire d’un emploi réduit la possibilité d’appropriation du lieu de travail
; c’est un obstacle à l’intégration dans le collectif de travail.
La syndicalisation des précaires sur le lieu même du travail est ardue, et ce pour
plusieurs raisons : D’un côté, le sentiment de n’être que de passage ne les incite pas à
se syndiquer. De l’autre, leur présence temporaire décourage les syndicats de chercher à
les recruter.
De plus, la situation précaire rend encore plus vulnérable à la discrimination syndicale
du fait des pressions patronales (harcèlement, non-renouvellement, chantage). Il suffit de
ne pas renouveler un contrat pour que la personne disparaisse du lieu de travail.
Quelles solutions face à cette situation ?
L’organisation des précaires
On peut distinguer deux types d’emploi précaire. Le premier concerne les salarié-e-s
présent-e-s sur un emploi de façon régulière et dans la durée, mais avec un statut
précaire. De tels travailleurs sont généralement bien intégrés dans le collectif de
travail. Leurs collègues ignorent bien souvent leur différence de statut. Dans ce type de
situations la perspective est l’acquisition d’un statut stable au sein de l’entreprise :
il est donc logique que les précaires s’organisent dans la section syndicale de leur lieu
de travail
Le deuxième type concerne les travailleurs qui alternent chômage et périodes courtes de
travail, qui changent très fréquemment d’employeur, le tout sans intégration réelle à un
collectif de travail.
Dans ce cas de figure, il est nécessaire que les précaires s’organisent sur la base de la
situation, c’est-à-dire la précarité à un échelon territorial pertinent (quartier,
commune, département).
Cette organisation devrait alors se faire en rapport avec la situation de précarité telle
qu’elle est définie ci-dessus et non selon un statut souvent mutant. Il y a plus de sens à
s’organiser en tant que précaire qu’en tant que chômeur, puis en fin de droits en tant que
RSAste, puis en tant que saisonnier en CDD puis rebelote en tant que chômeur.
Ce type d’organisation large présente plusieurs avantages. Le premier est de permettre de
s’organiser dans la durée en cas de changement de travail ou de statut individuel. Le
deuxième est de permettre de lutter contre tous les aspects de la précarité et pas
seulement ceux liés au travail : accès aux prestations sociales, au logement, aux soins,
et plus largement à tout ce qui touche aux conditions de vie (énergie, logement, nourriture).
Quelles formes concrètes prendrait cette organisation des précaires ?
On distingue deux types de structures au sein desquelles les précaires s’organisent, et
qui toutes deux ont leur légitimité : des sections syndicales ad hoc (comme au sein de la
CGT-Chômeurs) ou des collectifs/associations parfois purement locaux, parfois intégrés à
des réseaux (AC !) ou à des mouvements (MNCP, Apeis).
On peut formuler trois hypothèses à moyen terme pour l’organisation des précaires :
L’intégration d’une organisation spécifique des précaires au sein de structures
syndicales. Par exemple, la section montpelliéraine du MNCP est intégrée à Solidaires
Hérault, qui reconnaît la nécessité de l’organisation spécifique des précaires. Ou encore,
imaginer la mise en place d’une union syndicale Précaires au sein de la CGT, par la
conjonction de certains secteurs de la CGT-Intérim, de la CGT-Spectacle et de la CGT-Chômeurs.
L’élargissement des organisations « traditionnelles » de chômeurs, c’est-à-dire AC,
l’APEIS, le MNCP et la CGT chômeurs à l’ensemble des problématiques de la précarité, ainsi
qu’une organisation sur la base du statut de précaire plutôt que de chômeur, processus qui
semble déjà bien avancé.
Une coordination, voire une fédération, à l’échelle nationale de collectifs locaux déjà
existants (LCP à Montpellier, assemblée contre la précarisation à Marseille,
Exploités/énervés à Alès, CIP-IDF, AG Crise à Nancy, Stop précarité à Paris, le réseau
Stop-Précarité, les CAFards de Montreuil, MCPL à Rennes, Collectif des précaire à Lille…).
Ce type de collectif présente l’avantage de permettre l’intégration dans les luttes des
précaires qui ne sont plus sur le marché du travail en mettant en avant les luttes liées
aux conditions de vie.
A nos yeux, ce n’est pas tant la forme de l’organisation des précaires qui doit être
déterminante que son contenu et ses pratiques, c’est-à-dire la lutte avec les travailleurs
et travailleuses non-précaires de façon conjointe sur le plan du travail, des prestations
sociales (Caf, Pôle Emploi), et des conditions de vie liées à la précarité (logement,
énergie, alimentation).
Pour Alternative libertaire, les orientations privilégiées vont varier selon le contexte
local, l’objectif étant d’abord de porter ces axes de lutte au sein des organisations déjà
existantes.
Dans un premier temps, l’objectif est d’abord de construire, à la base, ces structures de
lutte, pour favoriser l’émergence de pratiques solidaires face aux difficultés croissantes
que la population va rencontrer dans un avenir très proche, avec l’approfondissement de la
crise et l’austérité.
L’idéal serait de fédérer l’ensemble de ces forces dans une structure nationale défendant
les intérêts des précaires. Mais pour fédérer, il faut un mobile, c’est-à-dire des axes de
lutte et des revendications unifiantes.
Quels axes de lutte ?
Si la précarité résulte bien des conditions économiques, elle n’est pas seulement à
envisager au sein du monde du travail mais de manière plus globale. Lutter contre la
précarité c’est se battre pour de meilleures conditions de travail, pour un statut stable
dans son entreprisse pour ceux qui le souhaitent, mais pas uniquement. Comme souligné plus
haut, la précarité se manifeste aussi face aux prestataires sociaux comme les CAF ou les
Pôles emploi, et dans la vie quotidienne (accès au logement, à l’énergie). Lutter contre
la précarité se fait globalement contre tous ces aspects. Notre logique de lutte est donc
d’essayer de remédier à la segmentation qui existe entre toutes ces différentes luttes.
L’organisation sur la base de la situation de précaire dégage trois axes de luttes qui
sont à mener de front, sans les hiérarchiser :
Défense des conditions de travail face aux employeurs (privés ou publics) : luttes pour
les salaires, pour la sécurité de l’emploi, et plus généralement pour le respect de la
législation du travail, en y intégrant les cas de travail au noir
Défense d’un accès aux prestations sociales : lutter contre les radiations, contre le
flicage, contre le travail forcé (workfare), pour l’augmentation et l’extension des
droits. Ce qui ne doit pas empêcher de dénoncer les conditions de travail déplorables des
travailleurs sociaux (harcèlement conseiller Pôle Emploi ou agent CAF), et autant que
possible, de travailler avec eux.
Lutte pour l’amélioration des conditions de vie liées au statut précaire : Contre la
précarité énergétique, ce sera par exemple remettre le courant ou le gaz, contre les
difficultés à payer une alimentation correcte ce sera des auto-réquisitions, pour le
logement, des actions de pression sur les bailleurs ou des réquisitions de logements vides….
Lutte pour la résorption de la précarité : Car le mouvement des précaires ne peut se
fixer pour seul objectif une « amélioration » du précariat. Il lui faut également faire
siennes les revendications générales de lutte contre le chômage et la précarité :
réduction du temps de travail à 32 heures/semaine avec embauches correspondantes,
titularisations collectives, droit de veto des salarié-e-s sur les licenciements
collectifs, etc. Le mouvement des précaires fera ainsi valoir qu’il est partie intégrante
du mouvement social et marche de concert avec les titulaires dans la lutte des classes.
[1] Source : Actuchomage.org
[2] Les étudiants, Repères et références statistiques, 2011.
Publié le 30 janvier 2013 par commission congrès
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