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(fr) Anarkismo.net: Usines récupérées et autogestion dans la nouvelle réalité espagnole (ca, en, it)
Date
Thu, 10 Jan 2013 09:52:43 +0200
Avec la situation de crise financière et économique, l’Etat espagnol a commencé à réduire
très sérieusement sa voilure. Ainsi la fermeture d’entreprises et les licenciements se
sont succédé –et continue à se succéder- laissant une traînée de chômeurs. Dans la fièvre
de protestations et de résistance, la transformation sociale (avec l’autogestion comme
élément central) s’exprime avec force dans l’horizon en Espagne. ---- Il y a à peine cinq
ou six ans, parler d’entreprises récupérées ou de coopérativisme en Espagne aurait été
manier des concepts non seulement marginaux sinon profondément éloignés des intérêts et
expériences de la grande majorité de la population. Dans le cadre de la société de la
bulle financière, la consommation débridée et la « fête » de la jeunesse, personne
n’envisageait -ou seulement des groupes réduits ou très localisés géographiquement- la
nécessité de travailler par soi-même dans une perspective horizontale ou éloignée du
modèle capitaliste.
Marinaleda ou Mondragón étaient des expériences autogestionnaires de dimension globale,
mais ce qui est sûr, c’est que l’immense majorité de la population hispanique restait
profondément éloignée des valeurs qui les sous-tendaient.
Cependant, il n’en fut pas toujours ainsi. Sans devoir remonter aussi loin que les
collectivisations, qui surgirent au cours de la guerre civile de 1936-39 (qui couvraient
une grande partie de l’industrie, des services et l’agriculture de la zone républicaine),
dans le scenario de la Transition espagnole du franquisme à la démocratie, dans les années
70, l’expérience de récupération d’entreprises par ses travailleurs à joué un rôle marquant.
C’était des temps de crise, de fractures et de grands mouvements populaires. C’est au
cours de cette période qu’émergèrent des expériences comme celle de Númax, une usine de
matériel électrodomestique autogérée par les ouvriers en réponse à la tentative de
fermeture illégale de la part des patrons, dont l’expérience est restée incarnée dans deux
films documentaires Joaquím Jordá : Númax vit et 20 ans ce n’est pas rien.
Certaines des expériences de ces années ont survécu malgré tout jusqu’à aujourd’hui, comme
l’entreprise barcelonaise Mol Mactric, capable de réaliser aujourd’hui les châssis d’une
ligne du Metro de Barcelone, le train et des centaines de machines industrielles pour des
entreprises comme General Motors ; ou l’imprimerie Gramagraf, occupée il y a 25 ans, et
qui aujourd’hui appartient au groupe éditorial coopératif Cultura 03.
Mais la transition s’est achevée. Et, elle a produit un grand fiasco. Les principes
essentiels du régime franquiste ont été maintenus dans ce qui a consisté en une simple
réforme politique qui a intégré le pays dans le cadre de l’Union européenne et de l’OTAN,
et qui si elle a concédé certaines libertés publiques, n’a pas remis en cause les
mécanismes essentiels de répartition du pouvoir économique et social. Les grands
mouvements populaires ont périclité et le « désenchantement » et le cynisme se sont
substitués à l’expérimentation et à la lutte. Les propositions autogestionnaires n’ont
pourtant jamais disparu mais elles ont été reléguées dans un espace purement marginal.
Et, il en fut ainsi pendant que la société de la bulle financière et sa consommation
débridée et irresponsable est restée de vigueur. Comment ? Fondée sur le crédit et la
surexploitation du travail des immigrés et des jeunes, grâce à la précarisation des
conditions de travail et la conformité d’une législation relative au statut d’étranger,
l’activité dissimulée et sans droits s’est (de fait) développée.
A l’arrivée de la crise financière et économique actuelle, les structures se modifiaient
et tout évoluait : l’explosion du taux de chômage atteignant des niveaux extrêmes jamais
vus précédemment dans la société espagnole et la dégradation rapide du tissu productif et
entrepreneurial -à l’éclatement de la bulle immobilière- ont généré une situation
radicalement nouvelle qui a impliquée le début de grandes transformations économiques mais
également socioculturelles.
Le chômage et une nouvelle pauvreté contraignaient de larges couches de la population vers
l’économie dissimulée et l’encaissement des maigres subsides d’un Etat de Bien-être, qui
n’est jamais parvenu à se développer en Espagne à un niveau équivalent à celui des pays
centraux de l’Europe.
Les extrêmes (plus précisément, extrémistes) ajustements, mis en œuvre par les pouvoirs
publics face au déclenchement de la crise de la dette externe générée par la socialisation
des dettes privées des entités financières, ont provoqué l’effet qu’il fallait attendre :
l’Etat espagnol est devenu un gigantesque champ de ruines économiques où les fermetures
d’entreprises se sont succédé et où de larges secteurs de la population ont commencé à
être exclus de l’activité productive.
C’est dans ce contexte que les succès du 15 mai de 2011 ont éclaté et que le « Mouvement
des Indignés » a fait irruption avec force et que les premières tentatives massives de
résistance se sont exprimées face au processus de décomposition sociale imposé par les
dynamiques néolibérales de l’UE et les gouvernements espagnols.
Dès lors, l’architecture politique de la société est redevenue un élément débattu et
discuté publiquement. La politique a récupéré une certaine centralité dans les
conversations quotidiennes et dans l’esprit d’une majorité de la population. Parler
maintenant de mobilisations, de résistance ou de transformation sociale (avec
l’autogestion comme élément central) est redevenue possible.
Déjà, dans les mois précédents, en plein déploiement de la crise, les germes et les
semences de cette nouvelle situation s’étaient développés. Et, le recours à la
récupération d’entreprises par leurs travailleurs était redevenu crédible.
En ce sens, au tout début de la crise, près de 40 entreprises avaient été récupérées par
les travailleurs et remises en fonctionnement sous statut coopératif, comme l’affirme la
Confédération de Coopératives de Travail Associé (COCETA). Parmi celles-ci, nous pouvons
relater des expériences comme celle de l’entreprise de robotisation Zero-Pro de Porriño
(Pontevedra – NdT : Galice) ou celle de meubles d’agencement de cuisine Cuin Factory en
Vilanova i la Geltrú (Barcelone), dans laquelle l’ancien chef a participé activement à la
transformation en coopérative et, où tous les travailleurs se sont attribué un salaire
égalitaire de 900 euros. L’entreprise métallurgique Talleres Socar à Sabadell (NdT :
Banlieue de Barcelone) a également été mise en autogestion avec l’appui du propriétaire et
reconvertie dans la coopérative Mec 2010.
Mais probablement, l’initiative la plus frappante et connue aura été la mise en marche par
les ex-employé-e-s du journal à tirage national Público, qui a arrêté d’être édité en
version papier le 23 février 2012, laissant 90 % de ses travailleurs à la rue. Ces
derniers ont constitué la coopérative Más Público, qui tente d’obtenir un soutien social
et financier pour continuer à publier le journal en version mensuelle.
Cependant, et malgré toutes ces expériences, on ne peut pas considérer que la voie de la
récupération d’entreprises soit devenue quelque chose de naturel ou développée : les
travailleurs, dans les situations de fermeture, continuent massivement à se satisfaire des
prestations sociales que leur propose un Etat du Bien-être de plus en plus faible et
contesté. Les difficultés liées au statut juridique des coopératives dans le droit
espagnol, tout comme la quasi-absence de prévisions par rapport à la Loi d’adjudication,
associée à une certaine passivité alimentée par des décennies d’univers spéculatif et
conformiste, constituent probablement des freins à la stratégie de récupération.
Ce qui assurément paraît de plus en plus évident, c’est le recours croissant au
coopérativisme de la part de beaucoup de chômeurs qui, devant la situation d’anomie
productive et d’absence d’expectatives pour retrouver un emploi, recourent à la
possibilité de capitaliser une prestation de licenciement pour créer des entreprises
autogérées. Les exemples sont innombrables (comme celui de la coopérative d’électricité
renouvelable Som Energía, créée en décembre 2010) et, dans certains cas, ils démontrent
des liens évidents avec les mouvements sociaux (comme ceux relatifs à la mise en œuvre
d’expériences créées à l’image ou ressemblante à la Coopérative Intégrale Catalane, ou
bien celles du milieu libertaire, comme celle de l’imprimerie graphique Tinta Negra -
Encre Noire). Effectivement, entre janvier et mars 2012, 223 nouvelles coopératives ont
été créées dans l’Etat espagnol.
Il n’y a pas de doutes. De nouveaux chemins sont en train d’être parcourus (NdT : tracés)
par la société espagnole. Et, parmi ceux-ci, le chemin de l’autogestion commence à être de
plus en plus courant.
José Luis Carretero
Membre de l'Institut de Sciences Economiques et de l’Autogestion – ICEA. Madrid
Traduction du castillan par Richard Neuville
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