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(fr) Alternative libertaire de décembre #222 - Il y a 110 ans: L’irruption de la classe ouvrière argentine (en)
Date
Wed, 12 Dec 2012 11:04:51 +0200
Lorsque le capitalisme s’y développe à la fin du XIXe siècle, l’Argentine est encore loin
de posséder une structure sociale similaire aux pays d’Europe occidentale. La formation
d’une classe ouvrière qui se dote rapidement de ses propres organisations va néanmoins
venir perturber la marche des oligarchies locales vers la construction d’une nation
pleinement tournée vers le capitalisme. La grève générale de 1902 en est un exemple. ----
L’Argentine est un pays dont le développement capitaliste à proprement parler a été
tardif. Si la rupture avec l’ordre colonial a été très précoce (indépendance déclarée le 9
juillet 1816), le passage d’une indépendance formelle à la construction d’un espace
national cohérent a, quant à lui, connu un processus complexe qui s’étend sur plusieurs
décennies.
Les raisons de cette incapacité à construire une nation indépendante sont multiples et
liées aux caractéristiques de la structuration sociale même de l’Argentine. Le pays ne
constituait pas un espace économique cohérent et articulé, mais était formé de différentes
régions économiques dont le point commun était leur dépendance vis-à-vis de la métropole
espagnole. Dans les prémices du système colonial, l’interrelation créée entre les pays
d’Amérique du Sud et l’Espagne est extrêmement forte. Mais les oligarchies régionales qui
se renforcent en choisissant leurs partenaires commerciaux ne voyaient pas l’intérêt de
structurer un marché commun et de bouleverser ainsi le modèle exportateur de matières
premières, en grande partie de métaux précieux.
Au XIXe siècle, le développement titanesque des forces productives en Europe entraîné par
les révolutions industrielles augmenta l’intérêt des métropoles pour extraire des pays non
industrialisés les matières premières que l’Europe est dans l’incapacité de fournir dans
les volumes nécessaires pour répondre à la demande toujours croissante de la production.
La construction d’un espace politique argentin
Les différents avatars politiques post-indépendantistes qui se développent en Argentine
sont liés, de fait, à l’inexistence d’un marché intérieur cohérent.
Les différentes oligarchies régionales ont combattu les armes à la main pour décider
laquelle imposerait son projet de nation à l’autre. Ce conflit se résout en faveur de la
bourgeoisie de propriétaires terriens du littoral, spécialement de la province de Buenos
Aires, qui va imposer un modèle de développement fondé sur la création des conditions
nécessaires à l’exploitation des ressources de l’agriculture et de l’élevage.
Elle va également mettre en place un appareil juridico-politique pour stimuler
l’accumulation du capital et l’arrivée de capitaux extérieurs. Une des étapes nécessaires
pour cela fut la création d’un marché du travail régi par la relation social du salariat.
Ce processus prend différentes formes : d’un côté, il s’agit de discipliner la force de
travail créole en imposant, par exemple, le port d’un livret de travail à la campagne ;
d’un autre côté, d’avancer sur la zone frontalière non-capitaliste avec les armes en
menant des campagnes militaires successives contre les populations indigènes. Il s’agit
enfin d’importer les populations européennes pour employer une main-d’œuvre déjà qualifiée
et ainsi valoriser rapidement le capital.
Mais le pouvoir de la bourgeoisie du littoral commence à être disputé par deux acteurs
politiques, issus de classes différentes, mais qui, dans l’ensemble, obligent l’État
argentin à adopter une relative autonomie vis à vis de la classe dominante. Ces deux
acteurs sont l’Union civique radicale (UCR) et le mouvement ouvrier.
Le premier représente les intérêts des classes moyennes de la bourgeoisie nationale, et
lutte pour l’ouverture de l’État à ses intérêts de classe, en occupant des positions de
représentation politique, et en intégrant l’appareil bureaucratique naissant de l’État.
La stratégie de l’UCR consiste à faire pression sur le régime, d’abord à travers des
tentatives de putsch (1890-1905), en dénonçant ensuite la fraude électorale constante et
en faisant du lobby pour réformer les lois électorales. L’UCR n’a pas cherché à créer de
liens avec le mouvement ouvrier, n’a pas participé non plus à ses luttes ; elle ne s’est
adressé aux travailleurs qu’en tant que citoyens.
Le mouvement ouvrier quant à lui, a lutté dans ses premières années, contre l’exploitation
sauvage capitaliste et dans ce combat il a entrevu la possibilité de lutter pour un monde
meilleur, sans exploiteurs, ni exploités. Il a placé la bataille sur le problème crucial
de la bourgeoisie : celui de la production. Il n’a jamais prétendu changer le système à
partir d’un audacieux coup de force contre l’État et ses forces répressives. Il n’a pas
non plus cherché à résoudre ses problèmes à travers la voie parlementaire et législative,
mais il a lutté contre l’exploitation sauvage dans l’espace de production.
En Argentine, l’agriculture, les communications et les transports possédaient un niveau de
développement similaire aux pays occidentaux, ce qui n’était pas le cas du reste de la
structure sociale.
De ce fait seules les branches liées au domaine agricole et à sa commercialisation sont
stratégiques dans la formation d’une structure sociale. Exception faite de la sphère de la
production à la campagne, où il y a une multiplicité de patrons, ces branches sont celles
qui occupent les contingents de travailleurs les plus importants, soumis à un petit nombre
d’employeurs. Un autre aspect particulier est que l’Argentine compte peu de ports
maritimes, le plus important étant celui de Buenos Aires, puis ceux de Rosario et de Bahia
Blanca. Les transports sont devenus donc le talon d’Achille du capitalisme argentin, et de
ce fait, des positions centrales pour le prolétariat organisé. N’importe lequel de ces
ports qui appuierait une grève très suivie, pouvait arrêter le flux d’approvisionnement
vers les pays occidentaux en déréglant le processus de valorisation du capital. La
possibilité même que la majorité des organisations ouvrières, appelées sociétés de
résistance, fissent une grève en même temps représentait un cauchemar pour les capitalistes.
Cette crainte devient pour la première fois réalité en novembre 1902.
Les prémices d’une organisation ouvrière
Les conditions de travail en Argentine sont alors épouvantables. Des journées de travail
du lever au coucher du soleil, de quatorze ou seize heures par jour, sont monnaie
courante. Les conditions de vie que les salaires misérables imposent sont indignes du
prétendu développement capitaliste dont la bourgeoisie argentine et ses différents
journaux se vantent.
Pendant que le prolétariat s’entasse dans les vieilles maisons de l’ancienne oligarchie
coloniale, des familles entières occupant des pièces sans ventilation ni eau courante, la
bourgeoisie construit des palais qui deviendront bâtiments publics pour les besoins du
gouvernement ou logements privés.
Une société brutale se constitue alors dans laquelle les riches vivent avec aisance, les
quelques ouvriers les plus chanceux peuvent atteindre un niveau de vie relativement
convenable, et la grande majorité des travailleurs vit une existence misérable, sordide et
brève. Les quelques améliorations que les exploités peuvent obtenir, ils ne les devront
qu’à eux-mêmes. Grâce à l’expérience militante européenne de nombre d’entre eux, des
sociétés de secours mutuel, à caractère ethnique ou corporatif, se créent, ainsi que des
sociétés de résistance. Dans la décennie de 1890, des tentatives pour constituer une
centrale syndicale échouent en raison des disputes politiques entre les deux tendances
idéologiques à l’œuvre au sein du prolétariat à cette époque : l’anarchisme et le
socialisme. Les première tentatives syndicales socialistes sont influencées par la
social-démocratie allemande ou le guesdisme français, c’est à dire, la construction
d’organisations ouvrières sous la tutelle politique du Parti socialiste. Cette stratégie
est inacceptable aussi bien pour les anarchistes que pour de nombreuses sociétés de
résistance sans coloration politique et c’est pour cela que ces organisations n’ont jamais
prospéré. C’est seulement en 1901que la Fédération ouvrière argentine est constituée,
grâce aux négociations entre anarchistes et socialistes. Et bien que ces derniers quittent
la centrale l’année suivante pour former un Comité de propagande corporatiste, les deux
groupes atteindront une croissance suffisante pour mener des existences séparées.
La grande grève prolétarienne
En septembre 1902, la société de résistance ouvrière du port de la capitale fédérale
considère qu’il est temps d’imposer aux patrons un cahier de revendications considérées
comme prioritaires par ses membres, notamment concernant le poids maximal des marchandises.
Le travail de chargement est une activité saisonnière, qui occupe seulement quatre mois de
l’année pendant l’embarquement de la récolte. Pour débuter leur mouvement, les ouvriers
choisissent donc cette date où le besoin de main-d’œuvre est le plus fort, mettant ainsi
dans une position délicate le patronat qui a des engagements à tenir en termes de délais.
Face à la menace, les patrons du port forment un front commun pour s’opposer à la
mobilisation des ouvriers. Le refus du patronat entraîne l’adhésion au mouvement des
dockers des autres ports de l’intérieur du pays : Zárate, Baradero, San Nicolas, Rosario,
Campana et Villa Constitucion. Face à la discipline et l’organisation dont font preuve les
ouvriers, le front patronal cède en proposant une augmentation du salaire journalier et en
demandant un délai pour leur permettre d’adapter le conditionnement des marchandises au
poids exigé par les ouvriers. Pendant ce temps, les ouvriers devaient continuer à charger
les colis existants auparavant. La direction syndicale, socialiste, soutient lors de
l’assemblée l’acceptation de cette proposition qui est cependant refusée à l’unanimité par
les grévistes. La grève se poursuit donc jusqu’à ce que, le 8 novembre, ce délai soit
réduit à seulement quatre jours.
Mais l’accord est rompu à la suite des actions répressives survenues dans deux localités
de la province de Buenos Aires, Zárate et Campana, où les ouvriers continuent la grève
pour leurs propres revendications ce à quoi les autorités répondent en fermant les locaux
syndicaux, en suspendant le droit de réunion et en mobilisant des soldats pour surveiller
les entrepôts frigorifiques de River Plate et protéger les briseurs de grèves. Cette
escalade de la répression entraîne une solidarité des dockers d’autres villes qui
reprennent la grève le lundi 17 novembre.
Devant l’ampleur de la grève et le désordre immense engendré dans tout l’appareil
productif du pays, le gouvernement, qui observe alors le mouvement avec attention, conclut
que celui-ci est le fait d’agitateurs étrangers et que la manière la plus efficace de le
combattre consiste à attaquer ces agitateurs. Les dirigeants politiques argentins se
refusent à croire que les problèmes européens puissent atteindre leurs latitudes. Ils
suivent en cela l’analyse du chef de la Police de la capitale fédérale qui en 1895
considérait que « dans aucune [grève] la participation de l’élément ouvrier national ne
s’est fait sentir. Les grévistes sont dans leur totalité des travailleurs étrangers,
imprégnés de l’esprit communiste importé d’Europe ». L’État décide donc de faire face à
l’agitation par la mise en application immédiate de la loi de résidence, qui donne au
pouvoir exécutif la possibilité d’expatrier « tout étranger dont la conduite compromet la
sécurité nationale ou trouble l’ordre public ». Puis le gouvernement exige de la police
l’extradition d’une liste de dirigeants politiques et syndicaux. Ces extraditions se
mettent en place de façon expéditive et sans le moindre ménagement humanitaire.
L’application de cette loi n’est pas suffisante pour atteindre le mouvement, et les
rumeurs d’une grève générale deviennent réalité lorsque la FOA, une fois légalisée, lance
le mot d’ordre. Devant l’impossibilité de briser la grève, quelques jours plus tard, le 24
novembre, le gouvernement retente le pari de la répression en déclarant l’état de siège,
en faisant entrer l’armée dans la ville, en arrêtant des centaines d’ouvriers et en
fermant les locaux syndicaux. Sans affrontements importants comme ceux qui auront lieu
pendant la Semaine rouge de 1909, pendant la Répression du centenaire en 1910 ou durant la
Semaine tragique de 1919, la grève générale de 1902 est vaincue peu de jours plus tard, le
26 novembre 1902.
Un mouvement riche d’enseignement
Si la grève générale de 1902 a été un cuisant échec pour le prolétariat argentin, ses
enseignements furent multiples. D’un côté, il devint évident que l’État argentin ne
pouvait être neutre dans les conflits entre le capital et le travail, comme le prétendait
la loi. D’un autre côté, elle a montré aux ouvriers qu’en s’organisant ils avaient le
pouvoir d’obliger les patrons à discuter les conditions de leur exploitation, et celui de
combattre le système social.
D’un autre côté, elle a également permis aux fractions les plus éclairées de la classe
dominante de comprendre que le «problème ouvrier» n’était pas le fait d’une minorité
d’agitateurs étrangers, mais qu’il était une réalité inexorable du système capitaliste.
Ainsi à partir de cette période, vont se succéder des initiatives qui aboutissent à des
réformes ponctuelles du système dans le seul but de domestiquer la classe ouvrière. Parmi
ces initiatives, le projet de Code du travail en 1904 fut un premier essai maladroit,
suivi de la création du Département national du travail en 1907, et de la promulgation de
lois protégeant le travail des femmes et des enfants et le repos dominical. À cela
s’ajoute l’ouverture politique par le biais de la loi électorale impulsée par le président
Saénz Peña en 1912, loi qui permet à l’UCR d’accéder aux hautes sphères du gouvernement et
augmente la représentation électorale d’une partie du prolétariat argentin qui a fait le
choix du réformisme au sein du Parti socialiste. Les anarchistes, dans leur majorité,
maintiennent une ferme opposition aux réformes « sociales » impulsées par l’État, ce qui a
affecté de manière conséquente son audience dans le prolétariat qui ne voyait pas d’un bon
œil le rejet total de ces réformes qui amélioraient pourtant son quotidien et ses
conditions de vie.
Martín Manuli (Centre d’études libertaires rouge et noire, Argentine)
by Martín Manuli - Centro de Estudios Libertarios "Rojo y Negro"
Traduction et mise en forme
Guillermo (AL Angers) et C.M (Amie d’AL 49)
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