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(fr) Alternative libertaire #221 - Industrie graphique : les rotatives sous pression (en)
Date
Sat, 01 Dec 2012 12:43:35 +0200
En 1974 le rapport Lecat affirmait que « la France n’a pas de vocation graphique ».
C’était le début de l’offensive patronale contre un secteur ouvrier très combatif et
fortement structuré. Dans les semaines qui viennent de dures batailles signeront soit de
nouvelles défaites majeures, soit un renversement de tendance au profit des travailleurs.
Il fut un temps pas si lointain où chaque éditeur possédait son unité industrielle, ce qui
donnait une force considérable aux salariés, puisque les marchés étaient captifs de fait.
Progressivement les éditeurs se sont totalement désengagés pour faire jouer la concurrence
entre prestataires. Tous les secteurs sont ainsi frappés par une baisse des tarifs
commerciaux qui amènent les patrons de nos industries à faire payer aux salariés la note
finale. Pendant ce temps les profits des éditeurs gonflent sans que cela ne profite aux
salariés des sièges éditoriaux… C’est bien la captation par les éditeurs des richesses
produites tout au long de la chaîne, du journaliste au kiosquier, qui déstabilise toute la
profession.
Des chômeurs en presse quotidienne !
Les plans sociaux qui se succèdent depuis 1976 avaient servi à éponger les destructions
massives de postes, davantage liées à une vertigineuse modernisation qu’à la baisse des
volumes. La presse quotidienne a traversé la période avec des pré-retraites structurelles
socialement bien négociées avec le maintien jusqu’à la retraite d’une rémunération proche
du salaire. Pour la première fois, de vrais chômeurs se multiplient avec la disparition de
France-Soir et de La Tribune et la restructuration de l’imprimerie du Monde. Un volet «
jeunes », cautionné par la fédération Filpac-CGT mais rejeté par le syndicat parisien
majoritaire (SGLCE), et qui prévoit tout de même trois ans de formation payés, met à mal
la gestion de l’emploi par le départ anticipé des plus âgés. Très affaibli numériquement,
le secteur reste mobilisable même si, sur les salaires par exemple, les salarié-e-s
subissent un décrochage réel.
Dans la distribution de la presse, Presstalis (ex-NMPP) et ses filiales sont confrontés
plus brutalement à un plan drastique de réduction des emplois sans aucun accompagnement
social. Mille postes pourraient disparaître sur 2 500 et jusqu’à 20 000 postes seraient
touchés en cascade (disparition de petits éditeurs privés de distribution, dépositaires de
province, chauffeurs…). Ici, l’enjeu pour les patrons est double puisque la charge de
travail n’a en rien disparue : d’une part ils cherchent à achever de basculer le travail
en sous-traitance dans des entreprises à statut social au rabais (et là les travailleurs
payent le prix d’accords successifs qui dévitalisaient chaque fois davantage les NMPP) ;
d’autre part, des éditeurs veulent aboutir à la libéralisation de la distribution et à la
fin de la mutualisation des coûts, enjeu idéologique gravé par Sarkozy dans le marbre des
« Etats généraux de la presse ». Pourtant même les gros éditeurs risquent de le regretter
amèrement quand il s’agira pour chacun de payer sa distribution ! La particularité de
Presstalis est d’être une « coopérative » gérée par les éditeurs eux-mêmes. Ce sont donc
eux qui fixent les tarifs des prestations et les exigences de qualité. En tant
qu’utilisateurs, ils exigent toujours plus alors qu’en tant que gestionnaires ils bloquent
les tarifs en dessous des coûts réels pour ensuite s’étonner d’être « dans le rouge » ! Le
dos au mur les travailleurs concernés jouent leur va-tout ! Les actions entamées de grève
et de blocages de titres vont se multiplier. L’Etat, qui soutient financièrement la
distribution au nom du pluralisme, doit enfin prendre ses responsabilités pour la
reconstruction d’une distribution assurant la présence de tous les titres de presse (en
particulier ceux d’information politique générale) et garantissant le statut social des
salarié-e-s.
Le labeur anéanti
La défaite ouvrière de la branche d’impression (prospectus, magazines, livres…) est
visible en convention collective. Pour la première fois cette année, la branche qui fut si
longtemps enviée se retrouve avec les quatre premiers échelons de sa grille de salaire
en-dessous du smic ! Des batailles héroïques à répétition n’ont pu empêcher la destruction
systématique des entreprises avec la complicité de l’Etat, des éditeurs et de dirigeants
cyniques : par le rachat massif d’entreprises et la constitution du groupe géant Quebecor
dans lequel les actionnaires n’ont pas fait un centime d’investissement, pour pomper les
profits jusqu’à épuisement du matériel tout en jouant la baisse des prix pour capter les
grands comptes.
Les nouveaux pauvres
Des milliers de chômeurs ont plus de temps pour lire des œuvres imprimées jusqu’en Chine
avec un surcoût écologique maximum pour leur rapatriement ! Cinquante pour cent des
livres, 90 % des BD, 70 % des magazines sont imprimés hors des frontières, ce qui pose
aussi un problème démocratique, car le jour où nous n’aurons plus l’outil industriel
nécessaire au journal et au livre… Le comble est atteint avec la Française des Jeux,
entreprise d’Etat aux profits resplendissants, qui a fermé son imprimerie de Montreuil
pour aller jusqu’au Canada imprimer ses tickets (mais que fait Montebourg !).
Le routage des abonnés résiste mieux car les titres doivent pour l’instant être déposés à
la Poste en France. Mais les éditeurs tentent d’abattre les entreprises qui conservent un
statut social hérité des décennies précédentes. En grève parfaitement coordonnée malgré la
concurrence acharnée de leurs patrons, le 20 septembre dernier, les travailleurs de BHR et
de France-Routage (dans le 77) ont envoyé un signal clair aux éditeurs pour la défense de
leurs emplois et de leurs statuts. D’ici janvier, des enjeux considérables vont mobiliser
les salarié-e-s autour du renforcement de leur convention collective. Des dizaines de
milliers d’emplois sont aujourd’hui concernés par une précarité absolue et des salaires
misérables : portage de presse, distribution de prospectus, majorité des kiosquiers…
Derniers maillons de la filière graphique, ils sont aussi les plus maltraités et les plus
faiblement syndiqués l’un expliquant l’autre…
Imaginer l’avenir
Défendre les emplois et les statuts de travailleurs de nos professions ne doit pas
empêcher de réfléchir aux grands enjeux de société. Par exemple faut-il vraiment imprimer
des prospectus publicitaires ? Ou encore, si la défense du pluralisme politique et du
foisonnement culturel (revues et livres philosophiques, historiques, poétiques…) peut
justifier une aide financière publique pour soustraire à la seule initiative privée la
capacité de sélectionner ce qui peut être édité, est-il acceptable que les grands groupes
industriels et financiers qui contrôlent la presse quotidienne reçoivent des aides ?
Est-il acceptable que les aides soient absorbées par les revues peoples et la presse télé ?
Jean-Yves Lesage (AL 93)
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