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(fr) Alternative libertaire #221 - Intersectionnalité: Sexe, race et classe tenaient congrès
Date
Tue, 27 Nov 2012 13:00:02 +0200
Du 29 août au 2 septembre a eu lieu, à Lausanne, le 6éme congrès d’études féministes.
Celui-ci était consacré à l’imbrication des rapports de pouvoir : sexe, race, classe et
sexualités. Le choix de cette thématique est le reflet du dynamisme de ce type d’approches
issues des milieux féministes. ---- Dans les années 1970, aux Etats-Unis, des militantes
noires américaines lesbiennes sont confrontées aux difficultés concrètes en particulier en
termes de priorités de lutte que posent pour elles le fait de militer avec les féministes
blanches ou avec les militants noir des blacks panthers. Les féministes blanches sont peu
sensibles aux spécificités des oppressions que subissent les femmes noires. Les femmes
héterosexuelles ont honte des lesbiennes dans leurs rangs, essaient d’invisibiliser leur
présence et ne prennent pas en compte les revendications de ces dernières.
Du côté des organisations de politiques noires, les militantes afro-américaines sont
confrontées au machisme. Un collectif de lesbiennes noires, le Combahee river (1964-1980),
soulève ces questions et affirme la nécessité de penser l’imbrication des oppressions
sexistes, racistes et classistes sans les hiérarchiser. L’approche en termes d’imbrication
constitue donc une dimension constitutif du Black feminism.
Du Black feminism à l’intersectionnalité
En 1991, une juriste et universitaire américaine, Kimberlé Crenshaw, forge le terme
d’intersectionnalité. Cette notion s’oppose aux approches additionnelles des oppressions.
L’enjeu de l’approche mise en avant par Kimberlé Crenshaw est avant tout juridique : elle
vise à justifier la mise en place d’aides spécifiques à des catégories sociales opprimées.
De fait, dans le cadre des sociétés étasuniennes et canadiennes, l’approche
intersectionnelle est devenue une dimension importante des politiques publiques
d’affirmative action à destination des minorités discriminées. De fait, certaines
dénoncent qu’à travers la notion d’intersectionnalité, s’effectue une
institutionnalisation de problématiques que le Black feminism avait abordé sous un angle
plus clairement militant.
La notion d’intersectionnalité connait depuis un succès théorique international donnant
lieu à de multiples recherches. Néanmoins, cette notion est également l’objet d’un certain
nombre de débats théoriques. Elle semble en effet se rattacher à une approche postmoderne
des rapports de domination. Tout d’abord, elle parait conduire à un émiettement des sujets
politiques.
Articulation des rapports sociaux
Chaque situation sociale constitue une expérience vécue incommensurable avec celle
d’autres groupes sociaux. Par exemple, les femmes noires ne peuvent s’allier que de
manière problèmatique avec les femmes blanches puisque leur situation d’oppression n’est
pas la même. En outre, bien que la spécificité de l’oppression intersectionnelle de chaque
groupe soit construite par sa situation sociale, la reconnaissance de cette spécificité
devient un enjeu majeur. Par conséquent, la finalité de la lutte semble se situer au
niveau d’une reconnaissance morale qui risque de conduire à une réification, à une
naturalisation apparente, des identités. Ainsi, la notion de « classe sociale » peut
apparaître dans le contexte des théorisations nord américaines, qui mettent en avant les
effets de domination par le langage, davantage comme une catégorie linguistique que comme
une situation matérielle objective.
Parallèlement et de manière indépendante, s’est développée en France une autre approche à
partir du travail de la sociologue Danièle Kergoat. Cette dernière a situé sa théorisation
dans la filiation du marxisme et du féminisme matérialiste. Elle ne part pas des
dimensions culturelles de l’oppression, mais de la division du travail. L’analyse se
centre alors sur les rapports sociaux qui à partir d’une exploitation économique du
travail construisent deux groupes sociaux comme hiérarchisés. Les rapports sociaux qui ont
une dimension d’oppression, sous la forme de violences, et de domination politique, ont
donc une base économique matérielle. Néanmoins, ces rapports sociaux ne sont pas
uniquement capitalistes, mais également par exemple des rapports sociaux de sexe qui
divisent la société en deux classes de sexe. Ces différents rapports sociaux ne sont pas
hierarchisés entre eux mais se coconstruisent. Ils sont consubstantiels les uns aux
autres. Par l’exemple dans l’exploitation que subit une femme de ménage immigrés, les
rapports de classe, de sexe et de race sont mêlés de manière inextricable. Les rapports
sociaux sont en outre coextensifs. Cela se traduit par exemple dans la place que les
femmes occupent dans les rapports sociaux domestiques. Ainsi le fait qu’elles s’occupent
des enfants plus que les hommes, a des conséquences sur les inégalités salariales que
subissent les femmes. Une femme qui prend un temps partiel pour s’occuper des enfants a un
déroulement de carrière ralentis par rapport à un homme dont la disponibilité au travail
repose sur l’implication de son épouse dans les tâches domestiques.
Pluralité des oppressions
Une question se pose néanmoins concernant les différents rapports de pouvoir imbriqués :
quels sont-ils et sont-ils illimités ? Ainsi certaines analyses ajoutent au triptyque
sexe, race et classe, la sexualité, la religion ou encore l’âge. L’approche matérialiste
en termes de rapports sociaux a un autre avantage théorique, c’est qu’elle permet de fixer
un critère clair sans pour autant décider de manière a priori et transhistorique quels
sont ces rapports de pouvoir. En effet, il n’y a de rapports sociaux que lorsqu’il y a une
division du travail et une exploitation économique. Ainsi, l’héteronormativité n’est pas
un rapport social, mais une dimension des rapports sociaux de sexe. Il y a un rapport
d’exploitation entre hommes et femmes, mais pas entre homosexuels et héterosexuels.
Il est possible de constater que les analyses anarchistes permettent d’enrichir la théorie
de la coconstruction des rapports sociaux. En effet, l’Etat n’est pas considéré par les
théoriciens classiques de l’anarchisme comme une simple superstructure. Il est un
véritable rapport social économique reposant sur une division du travail entre gouvernés
et gouvernants avec la constitution d’une classe politique professionnelle. L’Etat possède
sa propre base économique matérielle à travers à la fois les entreprises publics et le
recours à l’impôt. De même, la critique de la division verticale du travail, entre par
exemple travailleurs manuels et intellectuels, puis ensuite après la seconde guerre
mondiale, avec la critique de la technobureaucratie, permettent aux analyses anarchistes
de mettre en avant l’existence de rapports sociaux qui ne sont pas seulement liés à
l’inégalité dans la propriété privée des moyens de production, mais également dans
l’organisation technique du travail.
Irène Alternative Libertaire Orléans
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