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(fr) Courant Alternatif OCL #224 - Il y a deux ans, la prison Bellecour… (en)

Date Tue, 27 Nov 2012 11:59:00 +0200


Le 21 octobre 2010, au plus fort de la mobilisation contre la réforme des retraites, 700 personnes venues manifester ou simples passants, se sont retrouvés pendant plusieurs heures place Bellecour, à Lyon,dans une immense garde à vue à ciel ouvert, encerclés par un dispositif policier guerrier, harcelés, insultés, gazés, flashballés, arrosés, filmés, fouillés, contrôlés, voir pour certains emmenés au poste sans aucun motif ni explication. -- A la suite de cet événement, un collectif très large s’est créé pour dénoncer ce dispositif qui tend à faire reconnaître la répression préventive comme légitime, mais qui, et c’est sans doute plus grave, criminalise le mouvement social pour mieux l’étouffer. Ce collectif a porté plainte contre l’Etat pour « détention arbitraire », « violation des libertés individuelles et du droit de manifester », « discrimination, insultes racistes et tri au faciès », « violence et provocations policières » dans le cadre d’un mode de détention appelé kettling ou bouilloire (cette méthode consiste à bloquer des milliers de manifestants en utilisant des barrières mobiles et d’immenses forces de police, pendant des heures et des heures, sans possibilité d’accès à de l’alimentation, de l’eau, aux toilettes ou soins médicaux ; les manifestants sont ensuite photographiés et fichés, évidemment sans qu’ils n’aient commis aucun délit ou aucune infraction). L’instruction est en cours, après avoir été empêchée pendant deux ans.

Au sein du collectif, un noyau plus actif ne souhaite pas se contenter de cette plainte qui risque fort de ne pas aboutir ! D’autant plus que les britanniques qui ont porté plainte pour les mêmes raisons (événements du 1er mai 2001 à Londres) se sont vu déboutés par la justice britannique puis, récemment, par la cour européenne des droits de l’homme ! L’arrêté de la cour et son argumentaire laissent sans voix : « la limitation de la liberté de mouvement ne peut être considéré comme une privation de liberté si elle se fait dans l’intérêt de la société… », « toute personne sensée vivant dans une démocratie moderne doit raisonnablement s’attendre à être retenue, ou du moins admettre qu’il était légitime pour la police de la retenir dans un espace limité… ». Quant à la méthode d’enfermement utilisée (kettling) elle est reconnue comme légitime car « il faut bien que les pratiques de la police évoluent avec une société où les moyens de communication permettent de regrouper rapidement des populations importantes augmentant ainsi le risque d’émeute »… sans commentaire ! (1) Cette plainte cependant a l’intérêt de nous donner accès à l’ensemble des documents de la police : audio, photos, vidéo, courriers, échanges téléphoniques, arrestations, jugements, rapports, etc… saisis par le juge d’instruction, et de nous permettre ainsi reconstituer les faits.

Nous savons que la répression policière va de pair avec l’intensification de la politique économique néolibérale. Elle est l’organe de contrôle des populations, nécessaire pour maintenir un modèle capitaliste qui aujourd’hui, au bord du gouffre, renforce la pression et laisse les populations exsangues. Ce contrôle des populations s’est intensifié ces dernières années (sous Sarkozy, mais il n’y a aucune raison pour que cela change aujourd’hui !). Il a été rendu possible par une déréglementation du travail, qui, au-delà du travail lui-même, désorganise les groupes sociaux rendant ainsi la mobilisation salariale difficile. Cette déréglementation s’est accompagnée de tout un arsenal de lois limitatives, liberticides (25 en 5 ans). Ces lois criminalisent les individus qui, d’une manière ou d’une autre, sortent du rang, autorisent des arrestations préventives sur la base d’un risque hypothétique et interdisent les regroupements non autorisés. Les individus isolés, sans groupe social d’appartenance se retrouvent ainsi la proie d’un système qui les surveille au nom de la paix sociale.

Arrêtons-nous sur la manière dont l’état procède pour que « l’opinion publique » approuve ces lois liberticides, car c’est le même processus qui a été utilisé en octobre 2010 à Lyon pour légitimer l’enfermement des manifestants à Bellecour. Olivier Cahn propose une étude détaillée des processus qui ont amené à ce qu’il appelle la domestication de la rue protestataire. A travers l’étude de la répression des black blocs dans les rassemblements altermondialistes, mais aussi de l’affaire « Tarnac (2), il montre comment l’Etat a progressivement remis à l’ordre du jour la menace terroriste de « l’ultra gauche, mouvance anarcho-autonome » comme il la nomme, en créant des événements médiatiques qui deviendront prétexte à l’intensification de la répression policière sur l’ensemble de la population.

« L’ultra gauche… », nébuleuse polymorphe est un « ennemi » récurrent régulièrement agité par le ministère de l’intérieur. Il mobilise et rassemble l’opinion publique qui voit à travers elle, un risque de déstabilisation voire de guerre civile. Il diffère des « ennemis extérieurs » qui menacent la société et qu’il faut alors tenter d’empêcher d’entrer (menace terroriste). Cet « ennemi intérieur » désigne une catégorie de la population qu’il va falloir repérer et mettre au ban de la société. Cet ennemi resurgit dans le discours sécuritaire de l’Etat (3) dans le contexte particulier des « émeutes urbaines » de l’automne 2005 et du mouvement anti-CPE du printemps 2006. Il est « destiné alors à se substituer -au moins pour un temps- aux « violences urbaines » après les échecs subis par le gouvernement ». Le processus est toujours le même : il y a d’abord une situation critique (ex : printemps 2006) qui déstabilise la sécurité intérieure et qui nécessite alors la constitution d’un nouvel ennemi intérieur contre lequel l’état va pouvoir démontrer sa capacité à maintenir l’ordre et reprendre ainsi la main. Va être désigné un groupe impliqué dans des actes (même rares ou mineurs) considérés comme « délinquants » (casses, vols, sabotages, dégradation de mobilier urbain…). Ce groupe va être présenté à l’opinion publique à grand renfort médiatique comme une menace dont l’importance est exagérée. L’intervention policière massive contre ce groupe prouve alors la réalité de cette menace par le déploiement disproportionné de ses forces et montre ainsi sa capacité à rétablir l’ordre. La « dangerosité » de cette menace ainsi établie aux yeux des médias et de l’opinion publique justifie alors le renforcement des moyens répressifs [lois, matériel (tasers….) et techniques (kettling)]. Enfin, l’état entretient l’inquiétude sociale pour maintenir actif cet « ennemi intérieur » dans l’opinion publique, la détournant ainsi d’une réalité économique et politique en faillite ! Une fois renforcés, les moyens répressifs vont ensuite pouvoir se généraliser à l’ensemble des situations « potentiellement à risque » permettant ainsi un contrôle accru des personnes susceptibles de pouvoir de près ou de loin menacer l’ordre publique, autrement dit, susceptibles de s’organiser et s’opposer à l’Etat.

Contre cet ennemi intérieur « qui menace l’ordre social », le droit commun ne peut s’appliquer ! Celui-ci étant réservé aux bons citoyens ! Il devient alors nécessaire de recourir à une législation d’exception pour traiter cette catégorie de population désignée comme ennemie. Est constitué, alors, un droit pénal de l’ennemi qui se traduit par des condamnations exemplaires, par la justification de la répression préventive qui s’appuie sur la présomption… de culpabilité. Ces lois liberticides et répressives pourront alors s’appliquer au-delà de l’ennemi désigné à toute autre situation dès lors qu’il est « prouvé que des individus ont l’intention de commettre des actes de violences ou des dégradations ». C’est ainsi que ce droit d’exception s’est appliqué aux manifestations dans lesquelles, on « soupçonnait » la présence d’« anarcho-autonomes » (les black blocs), c’est-à-dire tout d’abord lors des contre sommets altermondialistes. Pour s’étendre comme cela a été le cas le 21 octobre 2010 à Lyon au mouvement social dans son ensemble.

Nous faisons l’hypothèse, et nous espérons pouvoir le démontrer, qu’au moment où le mouvement social se durcissait et que les lycéens et les étudiants de Lyon et de la banlieue entraient dans le mouvement, l’Etat et son représentant le préfet Doutre (promut au gouvernement le lendemain du 21 octobre 2010) ont mis en œuvre cette stratégie de l’ennemi autour de ceux qui vont être nommés « casseurs », permettant de justifier l’utilisation du kettling comme technique la mieux adaptée pour « protéger les biens et les personnes », face « au risque de débordement » (ce qui ne s’était jamais fait avant en France, alors que cela se pratique déjà en Allemagne, Grande Bretagne, Italie, Espagne et Canada). Cette logique de combat anti-émeute peut ainsi s’étendre à l’ensemble des mouvements protestataires. Elle permet également de rendre possible un contrôle à grande échelle et de tenir à jour un fichier des milieux contestataires anéantissant purement et simplement le droit de manifester. En effet, si nous reprenons le déroulement des événements, nous constatons que dans les jours qui ont précédé, une propagande « anti casseurs » massive a monopolisé tous les media locaux, faisant monter la peur dans la population. La fermeture des métros mettait en état de siège le centre ville dont l’épicentre est la place Bellecour. Le casseur, ennemi désigné, prenait les traits de la jeunesse des banlieues mais aussi des jeunes dits de « l’ultra gauche… », permettant ainsi de stigmatiser l’ensemble des jeunes comme des « fauteurs de troubles » potentiels.

La peur du casseur a permis que se mette en œuvre, sans peine, tout le processus répressif. Au sein même du mouvement social, les milieux militants relayèrent ce discours, condamnant les casseurs qui venaient « disqualifier le mouvement » (un syndicaliste disait de ces jeunes : ce ne sont pas des vrais manifestants, ils sont violents et ne restent pas dans le cortège. Bien que disant cela il tenait un piquet de grève dans sa boîte et n’hésitait pas à caillasser la police qui voulait les déloger… Question subsidiaire : à partir de quand un casseur est-il considéré comme un insurgé révolutionnaire ?). La répression policière des casseurs était donc attendue et cette collusion passive d’intérêts entre l’Etat et les forces politiques et syndicales pose problème et explique sans doute la difficulté à reparler de cet événement. La forme qu’a pris la répression policière ce jour-là, a sidéré des militants, abimé beaucoup de jeunes, elle a fait exploser les liens intergénérationnels qui se nouaient dans la lutte, elle a éloigné les jeunes de la politique complice et/ou impuissante. Elle a rendu possible une garde à vue géante où pendant plus de 6h les personnes enfermées ont été soigneusement filmées par hélico et motards, leurs images croisées directement avec les fichiers de la police (camions de police équipés de terminaux informatiques). Alors que le préfet Doutre justifiait cette action policière comme nécessaire pour neutraliser les casseurs présents sur la place, curieusement aucune personne ne semble avoir été maintenue en garde à vue ce soir-là. Par contre de nombreuses arrestations et comparutions immédiates ont eu lieu après. Des jeunes ont été cueillis dans leurs établissements scolaires grâce aux recoupements d’image et aux plaintes déposées par… la police.

Le mouvement social s’est éteint au lendemain du 21 octobre à Lyon, chacun essayant de comprendre comment l’Etat s’y était pris pour anéantir à ce point un mouvement social. Dès les premières réunions du collectif, la question des casseurs a été centrale, et reste encore un argument qui peut resurgir à tout moment car il permet de ne pas mettre en évidence l’intensification du contrôle de la population et la limitation de ses libertés, mais aussi il permet de ne pas questionner les acteurs même du mouvement social sur leurs rôles dans ce contrôle de la rue protestataire. Le collectif a tranché sur cette question : la violence qui accompagne la contestation sociale est non seulement un mode de contestation, mais aussi et surtout une réponse à la violence d’Etat. Ce jour-là, nombreuses sont les organisations qui se sont désolidarisées du collectif… Aujourd’hui ceux qui restent tiennent ce cap, et ne lâchent rien.

Emmanuelle

(1) Voir l’arrêté de la cour européenne du 15 mars 2012. Affaire Austin et autres (Royaume Uni). http://hudoc.echr.coe.int/sites/eng...«; dmdocnumbe…).

(2) Olivier Cahn, maître de conférence à l’Université de Cergy Pontoise article : « La répression des « black blocs » prétexte à la domestication de la rue protestataire » document mis en annexe sur le site du collectif 21 octobre. A lire même si de nombreuses pages font bondir !

(3) Après une période moins active, liée sans doute à la fin du bloc soviétique et la chute du mur de Berlin... rappelons qu’après mai 68, la loi anti-casseurs était votée (en 1970), puis abrogée avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981.

(4) Lire également le dernier ouvrage de David Dufresne à ce sujet : « Tarnac, magasin général », récit. Editions Calmann Levy.
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