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(fr) "Huerta Grande" [le grand verger]

Date Thu, 5 Jul 2012 11:55:54 +0200


Introduction de René Berthier du Cercle d'études libertaires Gaston-Leval:

La Fédération anarchiste uruguayenne a été fondée en 1956. Dissoute en 1967 par le
gouvernement de Pacheco Areco, elle entra dans la clandestinité.
Sous la dictature, une cinquantaine de militants de la FAU disparurent, furent
victimes de torture et d'assassinats perpétrés par les services de sécurité
uruguayens et argentins. D'autres furent condamnés à de lourdes peines de prisons.
Ainsi s'exprimait Juan Carlos Mechoso, lors de la célébration des 55 ans de la
fondation de la FAU :
« ...dès lors et jusqu'en 1971 la FAU a mené ses activités de manière clandestine.
Pendant cette période, plusieurs de ses locaux tombèrent et plusieurs de ses
militants durent agir en pleine clandestinité. A certains moments, plus de la moitié
de son Comité fédéral était en prison.
« La FAU, qui avait déjà réussi à développer des formes d'organisation et d'activité
clandestines et semi-clandestines, réussit à maintenir son fonctionnement dans les
différents syndicats où nos membres étaient actifs, dans les instances dirigeantes
de la CNT, dans le mouvement étudiant, dans les tâches politiques, dans les
activités d'action directe armée, dans la lutte idéologique contre le réformisme et
le collaborationnisme ouvrier. Il s'agit principalement du Parti communiste » [1]

Avec la transition démocratique à partir de 1985, la FAU se réorganisa au début de
1986. Elle est active aujourd'hui dans les écoles, chez les parents d'élèves, dans
les associations de quartiers, dans les syndicats, et dans l'édition. Elle est en
charge de six radios communautaires et de trois bibliothèques. Par ailleurs, elle a
aidé d'autres militants à créer des organisations similaires au Brésil (la Federação
Anarquista Gaúcha [FAG], la Federação Anarquista Cabocla [FACA] et plus récemment la
Federação Anarquista do Rio de Janeiro [FARJ]).

« Huerta Grande » est un texte fondateur de l'« especifismo » latino-américain. Il
fut écrit en 1972 comme document de discussion interne de la Federación Anarquista
Uruguaya, juste avant qu'un coup d'État installe les militaires au pouvoir en juin
1973. La Federación Anarquista Uruguaya (FAU) avait été fondée en 1956 par des
militants partisans de l'organisation spécifique - un concept qui semblait nouveau
en Amérique latine. La FAU passe d'ailleurs pour être la première organisation à
promouvoir dans la région l'idée que les anarchistes devaient s'organiser dans
une... organisation anarchiste. Cette antériorité donne à la FAU un prestige
manifeste auprès des autres organisations de la région.

Si l'idée d'organisation dite « spécifique » n'a rien de nouveau en France ou en
Europe, l'histoire du mouvement ouvrier d'Uruguay, mais aussi celle de toute
l'Amérique latine, et en particulier du Brésil, explique cette insistance sur la
nécessité d'une telle organisation.

Les anarchistes en Uruguay considéraient l'organisation syndicale comme la structure
naturelle dans laquelle les travailleurs devaient s'organiser, en quoi ils étaient
absolument sur les mêmes positions que les syndicalistes révolutionnaires français
pour qui « le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir,
le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale » (CGT,
Charte d'Amiens, 1906.)

En Uruguay, le mouvement anarchiste disposait d'une réelle hégémonie dans la classe
ouvrière jusqu'à la révolution russe. Le principe énoncé dans la charte d'Amiens,
votée au congrès de la CGT française en 1906, et partagé par les anarchistes
uruguayens, ne pouvait plus s'appliquer lorsque d'autres courants politiques
porteurs d'autres modèles syndicaux surgirent. C'est ce qui arriva après la
révolution russe, avec la création de partis communistes et la mise en place par
l'Internationale communiste d'une politique de pénétration systématique dans les
organisations ouvrières.

Lors du 2e congrès de l'Internationale communiste (juillet 1919) furent décidées 21
conditions pour que les partis socialistes adhèrent à l'Internationale. La 9e de ces
conditions dit ceci :

« Tout Parti désireux d'appartenir à l'Internationale Communiste doit poursuivre une
propagande persévérante et systématique au sein des syndicats, coopératives et
autres organisations des masses ouvrières. Des noyaux communistes doivent être
formés, dont le travail opiniâtre et constant conquerra les syndicats professionnels
au communisme. Leur devoir sera de révéler à tout instant la trahison des
social-patriotes et les hésitations du "centre". Ces noyaux communistes doivent être
complètement subordonnés à l'ensemble du Parti. »

Cela signifiait que dans toute structure dans laquelle des travailleurs étaient
organisés, et en particulier les syndicats, il devait y avoir des « noyaux
communistes », c'est-à-dire des fractions organisées et disciplinées chargées de
prendre le contrôle de ces structures. L'expérience montre que dans tout groupe
humain, il suffit qu'un petit nombre soit bien organisé pour réussir à en prendre le
contrôle.

Ces pratiques étaient, dans le mouvement ouvrier, totalement inédites, aussi bien en
France qu'en Uruguay. Pour la CGT française comme pour la FORU, cette pénétration
fut facilitée par l'absence, à l'intérieur de l'organisation syndicale, d'une
organisation propre aux libertaires, capable d'organiser de manière sérieuse la
résistance à la pénétration communiste. Après la Première guerre mondiale,
l'influence, déjà largement déclinante, du syndicalisme révolutionnaire dans la CGT,
fut définitivement brisée par l'incapacité des militants anarchistes à faire face
aux fractions communistes qui prenaient progressivement le contrôle de toutes les
instances de l'organisation syndicale, en application de la 9e condition d'adhésion
des partis socialistes à l'Internationale communiste. De vieux camarades qui avaient
connu cette période nous racontèrent qu'ils ne prenaient tout simplement pas les
communistes au sérieux !

C'est ainsi qu'un dirigeant du parti communiste français put déclarer, dans les
années 30, que les communistes avaient pénétré dans la CGT « comme une pointe
d'acier dans une motte de beurre ».

En France, le mouvement syndicaliste révolutionnaire se divisa en deux :

* Un courant, avec Pierre Monatte, préconisait l'alliance avec les communistes et
l'adhésion de la CGTU (une scission de la CGT) à l'Internationale syndicale rouge,
ce qui équivalait à l'intégration de l'organisation syndicale à la politique de
l'Internationale communiste.

* L'autre courant, avec Pierre Besnard, tenta de réagir, mais il se heurta à la fois
aux communistes dans la CGTU et à ceux des syndicalistes révolutionnaires, comme
Pierre Monatte, qui voulaient s'allier aux communistes et adhérer à l'Internationale
syndicale rouge, le pendant syndical de l'Internationale communiste.

Alors même que les syndicalistes révolutionnaires étaient majoritaires dans la CGTU,
cette division leur fit perdre le contrôle de l'organisation syndicale.

On voit que le même phénomène se produisit dans la FORU : c'est ce qu'exprime le
rédacteur de « Origines du mouvement ouvrier en Uruguay » :

« En 1917 se produit la Révolution Russe qui fut vue avec sympathie et enthousiasme
par les anarchistes foristes. Mais le dénouement de celle-ci, avec la
contre-révolution bolchevique, causa une crise interne aiguë qui détermina la
destruction de l'unité qu'incarnait la FORU.

« D'un côté allait rester ceux qui continuaient à soutenir une position libertaire
conséquente, sans concession à l'Etat et encore moins à la dictature, et qui
voyaient dans le mouvement makhnoviste d'Ukraine (mouvement de paysans et d'ouvriers
anarchistes qui durent affronter aussi bien l'armée blanche protzariste que l'armée
rouge bolchevique) l'incarnation de sa ligne politique ; et d'un autre coté
restaient ceux qui affirmaient que l'expérience russe exigeait une révision des
vieilles théories. Ces derniers, pour essayer de concilier leur supposé
"anarchosyndicalisme" avec la conception bolchevique de la dictature du prolétariat,
inventèrent la théorie de "la dictature exercée par les syndicats" » [2]

L'absence, dans la CGT française, d'organisation structurée des ouvriers libertaires
capable mettre en place une résistance à la pénétration des communistes, aggravée
par les divisions au sein du courant syndical libertaire (phénomène qu'on trouve
aussi dans la FORU), provoquèrent le déclin du mouvement libertaire dans la classe
ouvrière.

Comme en France, comme au Brésil, comme partout, la politique de l'Internationale
communiste provoqua en Uruguay la scission dans le mouvement ouvrier. La CNT
espagnole fut la seule à avoir résisté aux chants de sirène du bolchevisme, en
refusant d'adhérer à l'Internationale syndicale rouge, grâce aux rapports
défavorables que firent Angel Pestaña et Gaston Leval après leur séjour en Russie.
[3] Le succès de la résistance des camarades espagnols au communisme est intéresant
à souligner car il n'est pas le fait d'une organisation anarchiste dite « spécifique
» qui aurait organisé la « résistance » au bolchevisme : en effet, il n'y avait pas
d'organisation spécifique à ce moment-là, puisque la FAI n'a été créée qu'en 1927.
Cette résistance, dont les libertaires français, mais pas seulement, n'ont pas su
faire preuve est due selon moi à la cohésion interne à la CNT espagnole et à la
formation des militants. La naïveté tragique d'hommes comme Monatte, pourtant formés
par le mouvement anarchiste [4], eut des conséquences catastrophiques. [5]

Il convient donc de ne pas attribuer aux « autres » les causes de nos échecs.
L'effondrement du courant libertaire dans le mouvement syndical français est dans
une très large mesure le résultat des erreurs mêmes de notre mouvement.

Sur ce point précis, les camarades uruguayens ont vécu une situation très proche de
la nôtre dans les années 20 et 30 - malgré une histoire évidemment très différente.
L'une des principales différences entre leur histoire et la nôtre réside sans doute
dans le fait que l'existence d'organisations spécifiquement anarchistes était en
France un fait acquis - quel qu'ait pu être par ailleurs le bilan de ces
organisations.

En insistant sur la nécessité de l'organisation spécifique, je pense que les
camarades uruguayens ont tenté de trouver une solution à leurs problèmes afin
d'éviter de réitérer les erreurs du passé. Dans un contexte où le mouvement
libertaire a perdu l'influence qu'il avait autrefois dans les mouvements de masse et
où il lui faut regagner le terrain perdu, il n'est pas possible de reproduire les
schémas du passé : l'existence d'une organisation qui développe une politique
spécifiquement libertaire reste incontournable.

René Berthier
Cercle d'études libertaires Gaston-Leval


NOTES :

1. Cf. Juan Carlos Mechoso « Una historia de FAU para pisar el presente »,
http://federacionanarquistauruguaya.com.uy/2011/12/20/3...hoso/ Juan Carlos Mechoso
est un militant historique de la FAU, syndicaliste, membre de l'OPR-33, le bras armé
de la FAU.
2. Ce texte a été écrit par une personne du Groupe d'Études et d'Action Libertaire
(GEAL), groupe qui le diffuse sous forme de brochure. Le GEAL publie la petite revue
« Opcion Libertaria » et participe très activement à l'animation du centre
d'archives et de la bibliothèque libertaire « Luce Fabbri » à Montevideo. Pour tout
contact : E-mail : opcionlibertaria@yahoo.com.
3. L'USI italienne, dont le représentant Armando Borghi, se rendit au même moment en
Russie, aurait également refusé l'adhésion mais l'activité de l'organisation fut
accaparée par les conséquences de la prise de pouvoir par Mussolini. Voir Armando
Borghi, Mezzo secolo di anarchia, edizioni scientifiche italiane, 1954.
4. Rappelons que Pierre Monatte avait participé au congrès international anarchiste
d'Amsterdam en 1907.
5. Un bureau de l'ISR est créé à Mexico à la fin de l'année 1921, animé par des
délégués de Moscou, un militant de la CGT, un des IWW et un de l'aile gauche de la
Confédération régionale ouvrière mexicaine. Après la constitution de l'Union
Syndicale Uruguayenne, en 1923, les effectifs de la FORU tombent. Si dans un premier
temps la direction de l'USU n'est pas favorable à l'ISR, 21 syndicats, c'est-àdire
une faible majorité, se prononceront en faveur de l'adhésion, et la tendance se
développera.

***************************

"HUERTA GRANDE"
Le grand verger
Matériel de diffusion interne sur des sujets théoriques, 1972.


Pour comprendre ce qui se passe (la conjoncture) il faut pouvoir penser
correctement. Penser correctement signifie ordonner et traiter correctement les
faits qui se produisent en masse, sur la réalité.

Penser correctement est indispensable pour analyser correctement ce qui se passe
dans un pays à un moment donné de l'histoire de ce pays ou de tout autre. Cela
nécessite des outils. Ces outils sont des concepts. Penser de manière cohérente
exige un ensemble cohérent de concepts reliés entre eux. Cela exige un système de
concepts, une théorie.

Sans théorie, on court le risque de ne penser chaque problème que de manière
particulière, isolément, à partir de points de vues qui peuvent être différents dans
chaque cas. Ou de manière subjective, formelle.

Le parti a été en mesure d'éviter de graves erreurs, parce qu'il a pensé à partir de
concepts qui ont un degré élevé de cohérence. Il a également commis de graves
erreurs dues à un développement insuffisant de sa pensée théorique en tant
qu'organisation.

Pour proposer un programme , il faut connaître la réalité économique, politique,
idéologique de notre pays. De même pour formuler une ligne politique suffisamment
claire et concrète.

Si on sait peu de chose, et mal, on n'aura qu'une ligne très générale, très
difficile à concrétiser en chaque lieu où le parti travaille. S'il n'y a pas de
ligne claire et concrète, il n'y a pas de pratique politique efficace. La volonté
politique du parti court par conséquent le risque de se diluer. Le « volontarisme »
se réduit à faire les choses avec bonne volonté. Mais on devient incapable d'agir de
manière prédéterminée sur les événements qui surviennent, fondés sur des prévisions
approximatives. Nous sommes déterminés par les événements et on agit sur eux
spontanément.

Sans ligne pour le travail théorique, une organisation, quelle que soit sa taille,
est ballotée par les circonstances qu'elle ne maîtrise pas et ne comprend pas. La
ligne politique présuppose un programme, c'est-à-dire les objectifs à atteindre à
chaque étape. Le programme montre quelles forces sont favorables, lesquelles sont
ennemies, et quels alliés ne le sont que transitoirement. Mais pour savoir cela il
faut connaître profondément la réalité du pays. C'est pourquoi acquérir cette
connaissance est la tâche prioritaire. Et pour connaître, il faut la théorie.

Le parti a besoin d'un cadre clair pour pouvoir penser de manière cohérente au pays
et à la région et aux luttes du mouvement ouvrier international à travers
l'histoire. Nous avons besoin d'un tableau efficace pour trier et hiérarchiser la
masse croissante de données concernant notre vie économique, politique et
idéologique. Nous avons besoin d'une méthode pour traiter ces données. Pour voir
quelles sont les plus importantes, et celles qui le sont moins. Afin de bien gérer
nos forces disponibles sur ce front de travail. Un cadre conceptuel qui permet de
relier une chose avec les autres selon un ordre systématique, cohérent et qui nous
aide pour ce que nous avons à faire en tant que militants du parti.

Qui nous fournisse des exemples de la façon de travailler avec des cadres
conceptuels différents opérant dans d'autres réalités.

Mais le travail de connaître notre pays, c'est nous qui le faisons parce que
personne ne le fera pour nous.

Nous n'allons pas inventer des schémas théoriques à partir de zéro. Nous ne créerons
pas une nouvelle théorie dans le détail. Il en est ainsi à cause du retard général
de l'environnement et de ses institutions particulières et de notre disponibilité
limitée à entreprendre cette tâche.

C'est pourquoi nous devons prendre la théorie telle qu'elle s'est développée,
l'analysant de façon critique. Nous ne pouvons pas accepter toute la théorie à
l'aveuglette, sans discernement, comme un dogme.

Nous voulons réaliser une transformation totale de notre pays et, pour penser, nous
n'allons pas adopter la théorie que la bourgeoisie a créée. Avec des conceptions
bourgeoises nous allons penser ce que les bourgeois veulent que nous pensions. Nous
voulons étudier et penser l'Uruguay et la région en tant que révolutionnaires. C'est
pourquoi chez les éléments qui constituent les différentes tendances du courant
socialiste, nous allons prendre chez eux ce qu'il y a de meilleur pour nous : pour
penser et analyser de manière révolutionnaire le pays, la région et d'autres régions
et expériences.

Nous n'allons pas adopter une théorie parce que c'est la mode. Pour vivre en
répétant des « citations » que d'autres ont prononcées ailleurs, dans un autre
temps, se référant à d'autres situations et à d'autres problèmes. La théorie ne sert
pas à cela. Seuls les charlatans l'utilisent comme ça.

La théorie est un instrument, un outil qui sert à faire un travail. Elle sert à
produire les connaissances que nous avons besoin de produire. La première chose qui
nous intéresse est de connaître notre pays. Si cela ne nous sert pas à produire de
nouvelles connaissances utiles à la pratique politique, la théorie ne sert à rien,
elle se convertit en simple thème de discours hors de propos, en polémique
idéologisante stérile.

Celui qui achète un grand tour moderne et qui, au lieu de travailler dessus passe
son temps à en parler, fait un mauvais travail, c'est un charlatan. De même pour
celui qui pourrait avoir un tour et l'utiliser, mais préfère travailler
manuellement, parce que c'est comme ça qu'on faisait dans le temps...


Quelques différences entre théorie et idéologie

Il est intéressant de souligner certaines différences entre ce que l'on appelle
habituellement la théorie et l'idéologie. La théorie s'applique à l'élaboration
d'outils conceptuels pour penser rigoureusement et connaître profondément la réalité
concrète. En ce sens on peut parler de la théorie comme équivalente à la science.

L'idéologie, en revanche, se compose d'éléments de nature non scientifique, qui
contribuent à stimuler l'action fondée sur des circonstances qui (même si elles ont
quelque chose à voir avec les conditions objectives) n'en dérivent pas au sens
strict du terme. L'idéologie est conditionnée par les conditions objectives, mais
elle n'est pas mécaniquement déterminée par elles.

L'analyse profonde et rigoureuse d'une situation concrète, en termes réels,
rigoureux, objectifs sera une analyse théorique de caractère aussi scientifique que
possible. L'expression de motivations, la proposition d'objectifs, d'aspirations, de
buts idéaux, cela appartient au domaine de l'idéologie.

La théorie précise, elle met en perspective les conditions de l'action politique,
l'idéologie la motive, l'impulse, en la configurant dans ses objectifs ?idéaux?, son
style.

Entre la théorie et l'idéologie il y a un lien étroit, puisque les propositions de
la seconde se fondent et appuient les conclusions de l'analyse théorique. Une
idéologie serait d'autant plus efficace comme moteur de l'action politique qu'elle
serait fondée plus fermement sur les acquis de la théorie.


Le champ d'application de la théorie

Le travail théorique est toujours un travail qui s'appuie et est fondée sur les
processus réels, comme c'est le cas dans la réalité historique, dans ce qui se
passe. Cependant, comme travail, il se situe entièrement dans le domaine de la
pensée: il n'y a pas de concepts qui soient plus réels que d'autres concepts.

A ce sujet, il faut souligner deux propositions de base :

1) La distinction entre la réalité existante, concrète, entre les processus réels,
historiques, et d'autre part les processus de la pensée visant à la connaissance et
à la compréhension de cette réalité. Il est nécessaire, pour dire les choses
autrement, d'affirmer la différence entre l'être et la pensée, entre la réalité
telle qu'elle est et la connaissance qu'il est possible d'en avoir.

2) Le primat de l'être sur la pensée, de la réalité sur la connaissance. En d'autres
termes, ce qui se passe dans la réalité importe plus, pèse plus comme détermination
du cours des événements que ce qu'on peut penser ou connaître de ces faits

A partir de ces affirmations de base il convient de faire quelques remarques afin de
clarifier la portée du travail théorique, c'est-à-dire l'effort de connaissance
guidée par des fins de connaissance rigoureuse, scientifique.

Le travail théorique se fait toujours à partir d'une matière première donnée. Il ne
part pas du réel concret, de la réalité proprement dite, mais d'informations, de
données et de notions concernant cette réalité. Cette matière première est traitée,
dans le processus de travail théorique, par certains outils conceptuels, par
certains instruments de la pensée. Le produit de ce traitement est la connaissance.

En d'autres termes, il n'existe que des objets réels, concrets et uniques (des
situations historiques déterminées, dans des sociétés déterminées, à des moments
déterminées). Le processus de la pensée théorique a pour objet de les connaître.

Parfois travail de connaissance s'applique à des objets abstraits qui n'existent pas
en réalité, qui n'existent que dans la pensée, mais qui sont des outils
indispensables, des conditions pré-requises pour pouvoir connaître les objets réels
(par exemple le concept de classe sociale, etc.). Dans le processus de production de
la connaissance, on transforme ainsi la matière première (perception superficielle
de la réalité) en un produit (connaissance rigoureuse, scientifique de celleci).

Le terme "connaissances scientifique" devrait être précisé dans sa relation avec la
réalité sociale. Appliqué à cette réalité, il se réfère à sa compréhension en termes
rigoureux, le plus près possible de la réalité telle qu'elle est.

Il faut dire que le processus de connaissance de la réalité sociale, comme de toute
réalité objet d'étude, est susceptible d'un approfondissement théorique infini.
Ainsi, de même que la physique, la chimie et d'autres sciences peuvent approfondir à
l'infini la connaissance des réalités qui constituent leurs objets d'étude, la
science sociale peut approfondir indéfiniment la connaissance de la réalité sociale.
Par conséquent, il est inapproprié d'attendre une connaissance «achevée» de la
réalité sociale pour commencer à travailler sur elle afin de tenter de la
transformer. Il n'est pas moins inapproprié de chercher à le transformer, sans le
connaître à fond.

La connaissance rigoureuse, scientifique, de la réalité locale, de notre formation
sociale ne peut se réaliser qu'en travaillant sur des informations, des données
statistiques, etc. au moyen d'instruments conceptuels très abstraits qui réalisent
et constituent la théorie. Grâce à la pratique théorique on cherche à produire ces
instruments conceptuels, chaque fois plus précis et plus concrets, qui conduisent à
la connaissance de la réalité spécifique de notre environnement.

Ce n'est qu'à partir d'une compréhension théorique appropriée, c'est-à-dire
profonde, scientifique, qu'on peut saisir les éléments idéologiques (aspirations,
valeurs, idéaux, etc.) qui constituent les moyens appropriés pour la transformation
de ladite réalité sociale avec des principes cohérents et efficacité dans la
pratique politique.


La pratique politique et la connaissance de la réalité

Une pratique politique efficace nécessite, par conséquent, la connaissance de la
réalité (la théorie) l'application des valeurs en harmonie avec ses objectifs de
transformation (l'idéologie) et des moyens politiques concrets pour l'atteindre (la
pratique politique). Les trois éléments sont réunis dans une unité dialectique qui
constitue un effort pour la transformation sociale que le parti réclame.

On se demande: Doit-on attendre un développement théorique achevé pour commencer à
agir ? Non, le développement théorique n'est pas un problème académique, il ne part
pas de zéro. Il se fonde, se motive et se développe à partir de l'existence de
valeurs idéologiques, d'une pratique politique. Plus ou moins exacts, plus ou moins
erronés, ces éléments existent historiquement avant la théorie et motivent son
développement.

La lutte des classes existait bien avant sa conceptualisation théorique. La lutte
des exploités n'attend pas le développement du travail théorique qui justifierait
son déclenchement. Son être, son existence furent antérieures à sa connaissance, à
l'analyse théorique de son existence.

Par conséquent, à partir de ce constat élémentaire, il devient fondamental et
prioritaire d'agir, d'avoir une pratique politique. C'est seulement ainsi, à travers
son existence concrète, dans les conditions avérées de son développement, qu'on peut
élaborer une pensée théorique utile, qui ne soit pas une accumulation gratuite de
postulats abstraits avec plus ou moins de cohérence et de logique interne, mais sans
cohérence avec le développement des processus réels. Pour théoriser avec efficacité,
il est nécessaire d'agir.

Peut-on se passer de la théorie au nom de l'urgence pratique ? Non, il peut exister,
nous l'avons dit, une pratique politique fondée seulement sur des critères
idéologiques, c'est-à-dire qui ne soit pas fondée, ou insuffisamment fondée sur des
analyses théoriques appropriées. Ceci est habituel dans notre environnement.

Personne ne pourra soutenir qu'il y a, dans notre réalité ou dans la réalité de
notre région d'Amérique, une analyse théorique appropriée, une compréhension
conceptuelle suffisante, loin de là. C'est aussi vrai du reste de notre réalité. La
théorie se trouve seulement à un stade initial de développement. Cependant, pendant
de nombreuses décennies il y a eu combat, lutte. Ce constat ne doit pas conduire à
négliger l'importance fondamentale du travail théorique...

A la question posée précédemment, il faut donc répondre. Ce qui a la priorité, c'est
la pratique, mais à quel point cette pratique sera efficace dépendra de la
connaissance la plus rigoureuse de la réalité.

Dans une réalité comme la nôtre, la formation sociale de notre pays, le
développement théorique doit partir, comme ailleurs, d'un ensemble de concepts
théoriques efficaces, fonctionnant sur une masse la plus large possible de données
qui constituent la matière première de la pratique théorique.

Les données seules, examinées isolément, sans un traitement conceptuel adéquat,
n'éclairent pas la réalité. Elles ne font que décorer et dissimuler les idéologies
au service desquelles ces données sont mises en oeuvre.

Les concepts abstraits en eux-mêmes, s'ils ne sont pas associés à une base
d'information adéquate, ne fournissent aucune connaissance des réalités. Le travail
qui se développe dans notre pays dans le domaine théorique oscille habituellement
entre les deux extrêmes erronés.


Traduction: René Berthier,
juin 2012
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