(fr) No Pasaran! - Sans-papiers et sans-papiere : un an apres ?

samizdat@ecn.org
Thu, 24 Apr 1997 17:15:52 +0200


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SANS-PAPIERS ET SANS-PAPIERES : UN AN APRES ?

Le 18 mars 96 un groupe de sans-papiers occupait l'eglise St Ambroise, depuis une longue lutte avec des peripeties multiples. L'histoire de cette lutte est connue, pour plus de renseignements vous pouvez vous reporter a la brochure "Sans-Papiers - Chroniques d'un mouvement". aux editions Im'Media et Reflexes ou aux numeros precedents de No Pasaran et a la k7 video "La ballade des sans-papiers".

Des acquis importants a relever : La premiere caracteristique de cette lutte c'est l'autonomie des sans-papiers et des sans-papieres, leur auto-organisation a ete determinante dans la conduite du mouvement. Le second point c'est la radicalite de leurs revendications. Le refus du cas par cas, la liaison de la lutte pour l'obtention des papiers a toujours ete articulee avec la lutte politique contre le dispositif legislatif qui est a l'origine de leur probleme. La question des rapports Nord / Sud a ete mis en debat.

Nous avons donc assiste a l'emergence d'un nouvel acteur de la vie publique francaise "les sans-papiers", ceux-ci reprenaient une tradition de lutte deja longue et ancienne dans l'immigration (les OS, les luttes dans les foyers, les luttes pour le sejour, les luttes pour le droit d'asile, etc...).

En tenant bon sur le fond ils ont accumule un grand capital de sympathie et ont reussi a deplacer le probleme du moins tel que le posait la classe politique francaise, ils ont renouvele le debat sur l'immigration. Ils n'ont pas accepte de rester prisonnier du cadre fixe par la domination, en refusant le terme clandestin ils ont change les donnees du debat public, en affirmant publiquement leur statut de "sans-papiers" ils ont affirme leur force et leur determination et leur existence politique. Nous n'avions plus a faire a un phantasme ou a des ombres mais a des humains en chair et en os avec leurs paroles, leur histoire et leurs emotions, leurs visages.

En fait ils ont affirme leurs positions malgre le cadre associatif et politique, en creant une rupture dans le champ politique, dans le champ visuel du rond-rond franco-francais ils ont contribue a donner du sens au mot politique. Le discredit des politiques institutionnels s'est accentue un peu plus en revelant leur incapacite a traiter humainement cette situation.

Le mouvement d'opinion qui a suivi le coup de hache a St Bernard s'est transforme en mouvement de desobeissance civile contre la loi Debre et cela nous le devons en grande partie aux sans-papiers. Ainsi le debat s'est focalise sur la xenophobie d'=C9tat, la centralite de cette question ne peut plus echapper a la societe francaise, meme si pour l'instant nous sommes trop faibles pour changer la loi. L'emotion a permis de faire le lien avec le passe de Vichy et a provoque un choc pour la societe et induit le sursaut citoyen recent.

Le probleme est devenu international en particulier Afrique, mais aussi ailleurs pour l'image du pays des droits de l'homme partout dans le monde. Les difficultes ne sont pas a negliger. Il est clair que rien n'est regle, les luttes sont bloquees, les resultats positifs en terme de cartes de sejour sont tres peu nombreux et les cartes obtenues sont temporaires et sans droit au travail clair, les expulsions continuent et les contr=F4les au facies sont toujours efficaces. Les methodes de luttes ont beau etre dures elles restent sans issues, celle qui vient de se terminer a Lille est symptomatique du rapport de force actuel.

La coordination nationale est assez chaotique, l'eclatement des comites et leur diversite sont des facteurs defavorables a la cohesion et a la determination de la lutte au niveau national, le silence qui a entoure les greves de la faim de Lille est inquietant. Il ne faut pas non plus negliger le poids du spectacle qui se focalise toujours sur les memes lieux ou personnes et cherchez le sensationnel au detriment du travail d'explication de fond. La derive droitiere de la societe francaise est reelle et nous restons minoritaires face au vote des nouvelles lois comme la loi Debre.

La coupure avec d'autres luttes concernant l'immigration est patente, on ne peut que regretter l'absence de connexion entre des projets comme celui "Justice en banlieue" et la lutte des sans-papiers, si on continue on va accepter la coupure communautaire si chere a la domination.

En ce qui concerne la politique francaise : On peut noter de grandes difficultes a gauche. La position du PS s'est cristallisee sur la notion de quotas (position partagee par SOS Racisme) ou de " contingents ". C'est un refus de fait de satisfaire la demande des sans-papiers et un conseil implicite : attendez les elections ! Les atermoiements sur loi Debre montrent que ce courant politique est ecartele entre son souci de gestion du systeme et l'apparence de ses ideaux. Il essaie de rester dans la course sans poser les problemes de fond, il pr=F4ne un souci "d'humanite" tout en disant que les expulsions continueront, il veut apparaitre antiraciste tout en soutenant Anglade a Vitrolles qui demande a ses electeurs de ne pas voter pour Megret parce que lui il applique deja les idees du FN.

On peut egalement noter que c'est au moment ou les sans-papiers de St Bernard gagne la bataille de l'opinion que Le Pen lance son coup mediatique sur l'inegalite des races. Il reussit ainsi a faire placer la focalisation de l'opinion autour de ses theses et a deplacer un des tabous de la parole democratique. Il est evident qu'il existe une certaine impuissance pour s'opposer a lui. Les indignations vertueuses sont nombreuses, mais l'impossibilite de reagir est devenue structurelle au fil du temps.

Sur le plan gouvernemental il reste le recul de Toubon sur la loi condamnant le racisme et une nouvelle loi encore plus xenophobe : la loi Debre. De plus l'incomprehension sur les arguments qui fondent l'inegalite des races accentue la confusion, en apparence c'est le retour du racisme biologique, mais la superiorite supposee de la race blanche est justifiee par l'argument de la reussite de la civilisation occidentale. Une civilisation n'a rien de biologique, l'argument est b=E2ti sur le racisme culturel, ce que personne ou presque n'a attaque parce qu'en fait beaucoup de gens partagent plus ou moins explicitement cet argumentation. Si on peut parler de lepenisation des esprits c'est bien la qu'on peut la voir : par la reprise quasi-generale des arguments du fondamentalisme culturel qui lie culture et territoire et avance que les differences sont inconciliables.

La nouvelle droite a offert un nouveau discours a la domination : le racisme differentialiste. Se refuser a attaquer cette nouvelle modalite de la rhetorique de l'autorite dans la hierarchie sociale, c'est lui laisser le champ libre.

Suite au choc de la victoire du FN a Vitrolles le mouvement de desobeissance civile contre la loi Debre s'est constitue et s'est tres largement amplifie en particulier dans le spectacle lui-meme. Ce mouvement a ete excellent puisqu'il reprenait une modalite d'action que nous pr=F4nons depuis longtemps, mais ses limites sont aussi a noter. En effet comme cet ete la reaction a ete emotionnelle ou basee sur l'image et la conscience de soi, ceci a ete fondamental dans le mouvement, mais l'expression politique de cette lutte s'est faite avec les positions qui etaient a disposition dans le debat public, c'est a dire que nous avons pu observer un bricolage limite par le sens commun et la parole politique deja en circulation dans le spectacle.

Le constat qui s'impose encore une fois, c'est que l'antiracisme est en crise, la derive fascisante de notre societe fonctionne comme une valse a trois temps : Le Pen qui deplace les bornes de l'admissible democratique, ensuite l'Etat applique la xenophobie institutionnelle et l'opinion dans le spectacle qui legitime l'evolution legislative pour la majorite et qui s'oppose comme il peut pour la minorite.

La fuite en avant des dirigeants pour se maintenir au pouvoir tend a remplacer la fracture sociale par la fracture ethnique, l'alignement sur les theses de Le Pen n'est pas assume mais il est reel. On peut le voir dans le choix de destabiliser les immigres deja installes par le non renouvellement des cartes de dix ans et la disparition du plein droit, par le refus de s'attaquer aux donneurs d'ordre dans la lutte contre le travail non declare. C'est une solution a courte vue qui va amplifier les problemes au lieu des resoudre. Tout cela va provoquer de nouveaux drames humains et crisper un peu plus la situation et favoriser les replis communautaires et les luttes desesperees et laissera insatisfait le FN et ses electeurs, le discredit de la politique profite et profitera encore une fois au FN.

Et nous, avons-nous une marge de manoeuvre ? Nous pouvons investir ou reinvestir la politique et lui redonner du sens. nous pouvons aussi essayer de sortir de la compassion charitable et de la critique morale ou le FN est un diable mechant tres laid afin de sortir de l'impuissance. Nous pouvons certainement prendre appui sur l'emotion et les luttes (comme la desobeissance civile et la mobilisation des sans-papiers) sans les instrumentaliser, mais pour tenter de faire vivre l'autonomie en particulier en donnant des arguments au mouvement et agissant pour articuler la solidarite concrete et la lutte politique sur le fond contre la domination et son evolution actuelle.

Deux necessites me paraissent evidentes. En premier lieu nous devons affirmer ou reaffirmer la liaison entre l'antifascisme et l'antiracisme. La lutte contre l'Europe de Schengen et la xenophobie au pouvoir en France est complementaire de la lutte contre la montee du fascisme. De fait nous devons admettre que la situation est inedite, ainsi nous devons depasser la seule reference au passe pour comprendre et transformer le present ! Deuxiemement nous pouvons lier ce qui precede avec notre anticapitalisme et l'anti-imperialisme. Ces affirmations politiques sont bien s=FBr corollaires du refus de la gestion du systeme et la prise en main de la critique du differentialisme, pour cela nous proposons un engagement a la hauteur du probleme et pas seulement des apparitions devant les cameras ou des signatures, c'est a dire une denonciation claire et active de la xenophobie au pouvoir.

Si la democratie parlementaire et le liberalisme, la marchandise et le spectacle sont compatibles avec un neoracisme et un neofascisme, il faut reaffirmer des choix sur les valeurs: l'hospitalite et cite ouverte contre exclusion programmee et fermeture, l'universalite en acte ici et maintenant avec la reconnaissance des differences, la relativite sans le relativisme.

Pour cela il faut sortir de l'alternative entre la tradition autoritaire renouvelee par le fondamentalisme culturel de la droite extreme ou dure et celle de l'universalisme abstrait proposee par les tenants de la republique nationale. La nation tend a etre "out" du fait de la mondialisation et de l'Europe. Le probleme identitaire est pose et le cadre national reste une base incontournable sur le plan culturel et mental. Mais nous savons que nous n'assumons qu'une partie de l'histoire nationale, celle du combat pour l'egalite et la liberte et que nous refusons celle qui a justifier la domination et sa reproduction et que d'autre part nous nous nourrissons sans cesse des nombreux apports exterieurs.

Ceci ce n'est pas seulement une solution theorique, mais surtout une solution pratique dans la lutte pour l'egalite. Le debat sur les valeurs est a la fois discussion et action, une praxis libertaire multiforme

Philippe C. Nantes le 27/03/97

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