(fr) La Bulgarie vue de l'interieur (Monde Libertaire #1077)

Francois Coquet (Francois.Coquet@univ-rennes1.fr)
Wed, 2 Apr 1997 09:43:47 +0200


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Another one from issue #1077 of Le Monde Libertaire. This one comes from the Bulgarian Anarchist Federation, which is part of the IFA-IAF (International of Anarchist Federations), as are, for example, the I-AFD in Germany (which provides us with almost daily reports on Albania) or the French Anarchist Federation (which publishes Le Monde Libertaire). This paper deals with the current situation in Bulgaria.

Encore un nextrait du Monde Libertaire #1077. Celui-la nous vient de la Federation Anarchiste Bulgare, qui fait partie de l'IFA-AIF (Internationale des Federations Anarchistes) comme, par exemple, l'I-AFD en Allemagne (a qui nous devons les rapports presque quotidiens sur l'Albanie) ou la Federation Anarchiste Francophone (qui edite le Monde Libertaire). Cet article parle de la situation actuelle en Albanie.

La Bulgarie vue de l'int'erieur

Comme `a la fin de chaque mois, Sofia se r'eveille avec des PTT assi'eg'es par des foules de personnes ^ag'ees. La t^ete baiss'ee, les filets vides `a la main, des retrait'es font impatiemment la queue pour toucher leurs 4 000 `a 6 000 leva (7 `a 11 francs) qui doivent leur permettre de survivre pour les trente jours qui viennent. Ce jour-l`a, beaucoup d'entre eux en ont laiss'e d'autres fouiller dans les poubelles de la grande ville, sachant qu'il n'y a pas grand-chose `a y trouver.

" C'est honteux d'avoir ce rien du tout `a notre ^age ", dit Maria qui a travaill'e comme infirmi`ere toute sa vie. " On n'a jamais cru que nous finirions nos jours dans une telle mis`ere. " Elle a raison, car sa retraite lui permettra `a peine de couvrir les frais de chauffage et d''electricit'e de son studio dans les banlieues de Mladost. Et puis il faut encore assurer la bouffe dans les limites de l'existence. Maria a oubli'e le go^ut de la viande mais, pis encore, elle n'a m^eme pas de quoi se procurer les produits les plus 'el'ementaires de la nourriture traditionnelle bulgare, comme le fromage ou le lait caill'e. N'ayant pas les moyens de le payer, beaucoup de personnes ^ag'ees ont coup'e le chauffage central (`a la demande de l'administration), choisissant le froid `a la faim.

Les 600 000 ch^omeurs (7 % de toute la population, et presque 14 % de la population active) se trouvent dans la m^eme situation. La pauvret'e et la mis`ere ont pouss'e beaucoup de monde `a chercher leur survie dans les poubelles de la rue.

Un dicton bulgare dit qu'on compte les poules `a l'automne. Fid`eles `a leur humour noir, les Bulgares le paraphrasent aujourd'hui en disant " qu'on compte les Bulgares au printemps ". Une autre plaisanterie dit que ceux qui seront encore en vie au printemps seront convoqu'es au tribunal pour expliquer comment ils ont eu les moyens de survivre. Car on sait d`es l'automne que beaucoup de retrait'es ne survivront pas `a l'hiver. Ils sont parmi les plus touch'es par la crise 'economique et sociale qui couvre la Bulgarie depuis la chute du communisme totalitaire. Il n'y a pas d'autre pays de l'ex-pacte de Varsovie o`u la nomenklatura au pouvoir pille avec moins de vergogne son propre peuple, en d'etruisant les entreprises et en d'etournant les fonds financiers et sociaux.

En peine hyperinflation

Pour les deux derniers mois, les prix de l'alimentation de premi`ere n'ecessit'e ont augment'e de 40 %, les combustibles et l''energie de presque 60 % et la seule monnaie nationale, le lev (" lion "), a chut'e cinq fois par rapport au dollar am'ericain. En revanche, les revenus des Bulgares n'arr^etent pas de diminuer. M^eme (depuis le d'ebut de 1997) du citoyen ordinaire.

Selon les derniers calculs, 61 000 leva (112 F) 'etaient n'ecessaires pour assurer l'existence modeste d'une personne en novembre dernier, contre 20 656 au mois de septembre 1996. Cependant, le salaire moyen est `a peine de 25 000 leva (46 F). Pour les derniers mois, la consommation de pain a baiss'e de 12,9 %, celle de la viande de 40 %, celle de fromage de 32 %, tandis que l'inflation pour l'ann'ee 1996 d'epassait les 300 %.

Depuis deux ans, la population vit dans la peur de perdre ses derni`eres 'epargnes. L'exp'erience am`ere faite avec des soci'et'es financi`eres fant^omes de structure pyramidale rend les gens tr`es m'efiants. Des milliards de leva ont 'et'e d'etourn'es par des bandits en cols blancs qui promettaient des taux d'int'er^et de 70 %. L'affaire a provoqu'e une forte agitation, mais pour le moment il n'y a qu'un seul malfaiteur financier au parquet. Le gouvernement, 'etroitement impliqu'e dans ces affaires, ne prend pas les mesures ad'equates : il fait m^eme la morale aux gens en les accusant d'avoir mis leur argent dans des structures suspectes au lieu d''epargner dans les banques l'egales (un peu trop l'egales pour un pays comme la Bulgarie).

Aujourd'hui, l'histoire se r'ep`ete apr`es le d'eclenchement d'une s'erie de faillites, notamment dans ces banques l'egales, g'er'ees dans leur totalit'e par les " camarades " de la nouvelle 'elite.

L''ecroulement d'un faux syst`eme bancaire

L'affaire a d'ebut'e avec la mise sous surveillance de la premi`ere banque priv'ee, l'un des symboles de l'initiative priv'ee apr`es la chute de l'ancien r'egime. Cette banque a r'eussi `a concentrer 'enorm'ement de fonds gr^ace `a ses campagnes publicitaires qui ont envahi les m'edias. Dans le m^eme temps, elle octroyait des cr'edits irr'ecup'erables `a des cr'eanciers pr'esentant de fausses garanties ou des business-plans fantasmagoriques.

Aujourd'hui, on le sait, les cr'edits avaient 'et'e octroy'es sous la haute pression politique de personnages li'es au pouvoir. Le d'eficit de la banque avait 'et'e gard'e secret gr^ace au refinancement r'egulier de la banque centrale, toujours sous une pression politique gouvernementale. Ce sch'ema s'est reproduit jusqu'au moment o`u le gouvernement et la banque centrale (cette fois sous la pression du FMI et de la mauvaise conjoncture 'economique) se sont vus oblig'es de mettre sous surveillance quatorze banques ainsi que d'autres entreprises d'eficitaires sous licence. Il faut souligner qu'une de ces institutions de refinancement des entreprises d'eficitaires et des cr'eanciers litigieux avait 'et'e la caisse d''epargne d'Etat. C'est-`a-dire que le citoyen, petit 'epargnant, a 'et'e pill'e par l'Etat et ses dirigeants. Au moment o`u a 'eclat'e le scandale, plut^ot que de renverser le gouvernement, les gens se sont pr'ecipit'es pour retirer leur 'epargne et les convertir en dollars ou en marks dans les bureaux de change (y perdant cette fois-ci par le jeu des taux de change sp'eculatifs). En comprenant l'impossibilit'e de trouver la s'ecurit'e pour leurs 'epargnes, menac'es par les mauvais cr'edits, l'inflation et la mauvaise gestion financi`ere, les gens mettent leur argent sous leur matelas, `a la merci des voleurs qui n'h'esitent pas `a p'en'etrer dans les habitations.

Au moment o`u l'Etat n'est pas `a m^eme de payer ses dettes int'erieures et ext'erieures, une dr^ole de campagne publicitaire a invit'e la population `a investir dans les titres d'Etat : " L'Etat ne peut jamais fermer la boutique ". A la fin de l'ann'ee derni`ere, les d'ep^ots dans les banques bulgares 'egalent un montant de 360 milliards de leva (un peu plus de 2 milliards de dollars) dont plus de 80 % proviennent de la population. Les tr'esors 'etant vides, les d'ep^ots de la population sont d'ej`a bloqu'es par des cr'edits non r'ecup'erables `a 90 %.

Les journaux ont publi'e des donn'ees d'Interpol et de la presse internationale qui affirment que d'anciens chefs de banques bulgares mises en faillite se prom`enent en libert'e `a Miami, en Californie, `a Johannesburg, `a Chypre, ou ailleurs. On a eu connaissance de cas o`u ces banquiers avaient octroy'e des cr'edits `a des soci'et'es priv'ees ou publiques de l'ancienne nomenklatura, parfaitement conscients de leur mauvaise solvabilit'e. Le syst`eme bancaire dans la " p'eriode de transition post-communiste " n''etait que l'instrument le plus puissant et efficace aux mains de la nouvelle mafia pour le d'etournement de fonds et le pillage de la population.

La r'evolte des affam'es

D`es le d'ebut de cette ann'ee, des manifestations de protestation se sont d'eroul'ees chaque jour dans la capitale, Sofia.

Le 10 janvier 1997, au Parlement bulgare, une bataille acharn'ee s'engage entre l'opposition de droite et la majorit'e " de gauche ". Les gouvernants ne veulent pas signer la d'eclaration de l'opposition qui reconna^it officiellement que le pays est dans un 'etat catastrophique et que la culpabilit'e de cette crise revient au parti au pouvoir, au gouvernement socialiste. Les d'ebats sont diffus'es sur les radios nationales et priv'ees. Vers 10 heures du matin, des citoyens de toute la capitale s'entassent tout autour de l''edifice du Parlement, isol'e par des barrages de police, et protestent contre le gouvernement de Jean Videnov, aux cris de " A bas le gouvernement ", " BSP est une mafia ", " Les coupables au parquet ", " Allez vous-en bandits ! ", etc. Vers midi, la place autour du Parlement est compl`etement inond'ee par la foule qui veut attaquer le Parlement et molester les d'eput'es de gauche, qui ont d'ej`a peur de l'amour du peuple.

L'ex-ministre de l'Int'erieur, d'eput'e de la gauche, saoul et 'enerv'e, d'ecide de s'en aller sans tenir compte de la situation devant le Parlement. Prot'eg'e par ses gardes, il quitte l''edifice, ce qui provoque la rage des gens qui lui lancent des boules de neige et des pierres. Les gardes r'epliquent en matraquant la foule, ce qui d'eclenche l'attaque des barrages. Bient^ot le peuple p'en`etre `a l'int'erieur du Parlement. Une bataille s'engage au niveau du portail central o`u des grenades lacrymog`enes sont jet'ees.

Les d'eput'es de droite quittent le Parlement, se m^elent aux manifestants et tentent sans succ`es de contr^oler leur activit'e, tandis que les d'eput'es de gauche, bloqu'es `a l'int'erieur, lisent leur derni`ere pri`ere.

Le Parlement reste assi'eg'e jusqu'au soir, jusqu'au moment o`u beaucoup de protestataires d'ecident de rentrer chez eux. A ce moment l`a, les services de r'epression essaient de faire sortir les d'eput'es de gauche. Les manifestants qui restent se portent `a leur hauteur. Les gendarmes les attaquent et les matraquent cruellement pendant deux heures. Plus de 300 bless'es cherchent secours aux urgences.

A la suite de ces 'ev'enements, des manifestations quotidiennes s'engagent dans tout le pays, des barricades surgissent dans les rues. Les 'etudiants, en dehors de tout contr^ole des partis politiques, protestent de mani`ere d'ecisive et originale en organisant des spectacles satiriques contre la politique des gouvernants.

Apr`es trente jours de protestation, le parti socialiste abdique et met en place des 'elections anticip'ees.

O`u en est-on aujourd'hui ?

On aurait cru qu'une r'evolution s'engageait dans le pays. Malheureusement non. Le 10 janvier, les 'ev'enements sortaient de tout contr^ole de l'opposition. Elle aussi avait peur de ce qui pouvait se passer. C'est pourquoi ses leaders se sont mis `a la t^ete de la protestation et ont commenc'e `a la contr^oler en commen,cant des pourparlers avec le parti au pouvoir. Il 'etait 'evident que le FMI n'octroierait pas de cr'edits de stabilisation aux " rouges " qui ne roulent que pour eux-m^emes. Car le FMI a besoin de r'ecup'erer " son argent " et de transformer la Bulgarie en fabrique `a bon march'e et en carrefour vers les march'es de l'Asie centrale. Au d'ebut, il comptait sur ses marionnettes du BSP, aujourd'hui sur celles de l'opposition.

Le probl`eme est que le peuple bulgare ne voit pas d'autre perspective sociale que celle dessin'ee par une 'economie de march'e de type occidental. Toute id'ee " gauchiste " est aujourd'hui organiquement d'esagr'eable et 'etrang`ere aux gens qui la relient aux ann'ees du socialisme autoritaire ou au gouvernement socialiste mafieux d'aujourd'hui.

Il leur faudra d'abord go^uter `a la soupe servie par la FMI et la politique de droite pour qu'une nouvelle conscience sans illusions s'engage vraiment. Le plus important, c'est que les gens n'ont plus peur de protester et se d'eclarent pr^ets `a d'efendre leurs droits sociaux. Ils auront l'occasion de le faire de nouveau.

Secr'etariat de la F'ed'eration anarchiste bulgare

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