(Fr) Sara Berenguer, une femme libre (Monde Libertaire #1074)

Francois Coquet (Francois.Coquet@univ-rennes1.fr)
Mon, 17 Mar 1997 13:50:19 +0100


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Issue #1074 of Le Monde Libertaire includes 4 extra pages devoted to the issue of feminism. Here is, taken from these extra pages, an exciting interview with Sara Berenguer, who has been an anarchist activist for 60 years now. Sorry that I am not able even to introduce this interview in Castillan !

Le numero 1074 du Monde Libertaire comporte un supplement de 4 pages consacre au feminisme. En voici un extrait, une interview passionnante de Sara Berenguer, militante anarchiste depuis 60 ans. Je regrette de ne pas meme etre capable de presenter cette interview en Espagnol !

Entretien avec Sara Berenguer

Sara Berenguer est n'ee en 1919 `a Barcelone dans une famille ouvri`ere. Son p`ere est militant de la CNT. Le 19 juillet 1936, la r'evolution 'eclate `a Barcelone. Sara a 17 ans. Spontan'ement, elle s'engage aux c^ot'es des libertaires. Sa premi`ere action est de suivre son p`ere sur le front. " Tu es trop jeune... " Elle se jette alors, avec enthousiasme et courage dans la lutte. Son amour instinctif pour la libert'e s'ancre chaque jour davantage dans l'id'eal anarchiste auquel elle reste toujours fid`ele aujourd'hui, soixante ans apr`es. Elle occupe divers postes : secr'etaire du comit'e r'evolutionnaire (CNT-FAI), du Comit'e r'egional de l'industrie de construction. En m^eme temps qu'elle s'instruit, elle enseigne la nuit `a l'Ath'en'ee culturel, les journ'ees n'ayant pas assez d'heures pour tout ce qu'elle veut entreprendre. Elle collabore ensuite `a Solidarit'e internationale antifasciste, aux Jeunesses libertaires. Elle est enfin secr'etaire `a la propagande du Comit'e r'egional de Mujeres Libres. Avec Mujeres libres, son action militante s'oriente r'esolument vers l''emancipation des femmes. L'arriv'ee des troupes fascistes dans Barcelone l'arrachera `a ses activit'es r'evolutionnaires. L'exode, la route aveugle sur laquelle elle a le sentiment " d'abandonner l'espoir d'un futur plein de promesses ", ne l'an'eantit pas, en France elle continue de lutter pour promouvoir ce monde plein d'amour qu'elle porte dans son coeur.

M.L. : Aujourd'hui, 20 f'evrier 1997, j'ai pass'e quelques heures en ta compagnie Sara, et j'ai voulu savoir apr`es soixante ans de lutte ce que pouvait encore signifier pour toi ^etre f'eministe et anarchiste. S.B. : D'abord, je ne suis pas anarchiste, car ^etre anarchiste, c'est beaucoup plus que ce que je suis parvenue `a ^etre... et ne dis pas que je suis f'eministe, car je ne le suis pas, je suis une militante libertaire f'eminine, je ne suis pas pour la domination des femmes sur les hommes. F'eministe, c'est comme machiste... mais au f'eminin. Je me suis toujours battue avec des hommes... pas contre eux, mais contre l'oppression. Mon combat va bien au-del`a... Il concerne 'egalement les hommes. Les deux sexes doivent conqu'erir la libert'e de pair... Non, non je ne suis pas f'eministe. Je suis femme. La libert'e de la femme est la condition de la libert'e de l'homme et vice-versa. La libert'e comme nous l'entendons nous, libertaires. Elle ne vise pas `a remplacer des hommes par des femmes dans la hi'erarchie de l'exploitation mais `a supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, qu'il soit m^ale ou femelle... Ce n'est qu'ensemble et pas oppos'es les uns autres que nous nous distinguons de celles qui se r'eclament du f'eminisme et qui ne remettent pas en question les fondements de cette soci'et'e.

M.L. : Mais, Mujeres Libres, c'est une association de femmes... S.B. : Oui, bien s^ur, une association f'eminine. Il ne fallait pas attendre des hommes qu'ils se pr'eoccupent de l'ali'enation sp'ecifique que subissaient les femmes, pour favoriser l''emancipation des femmes. Nous ne pouvions compter que sur les femmes, celui qui se sent opprim'e doit arracher sa libert'e, et la femme se sentait opprim'ee `a plusieurs titres, parce qu'elle 'etait membre d'une soci'et'e fond'ee sur l'exploitation, mais aussi parce qu'elle 'etait femme. On entendait des phrases comme " las Mujeres a fregar los platos " (les femmes `a la vaisselle) m^eme parfois de la part de certains militants libertaires, ils n'avaient pas compris que l''emancipation des deux sexes devait aller de pair...

M.L. : L'exploitation des femmes devait sembler un probl`eme qui se r'eglerait de lui-m^eme... lorsque la soci'et'e libertaire fonctionnerait ? S.B. : Et nous, les femmes, nous avions, globalement, un temps de retard pour arriver `a une conscience sociale 'egale `a celle des hommes... Les choses ne changent pas du jour au lendemain, parce qu'on le d'ecr`ete ou seulement parce qu'on le souhaite tr`es fort... Nous voulions tout de suite conqu'erir l''egalit'e, il fallait mettre les bouch'ees doubles... Il nous a donc fallu, nous les femmes, nous organiser en groupes f'eminins pour aider `a l''emancipation de la femme au sein m^eme du mouvement libertaire et en son nom. Nous nous sommes toujours revendiqu'ees f'eminines et non f'eministes ce qui, pour nous, aurait eu une connotation autoritaire, pas libertaire... Nous sommes des femmes organis'ees entre elles pour venir en aide `a leurs compagnes, dans l'alphab'etisation (peu de femmes savaient lire, s'exprimer par 'ecrit ou oralement). Les 'eveiller `a la prise de conscience et leur donner les moyens d'exprimer l'oppression qu'elles subissaient... Ne pas avoir les mots justes pour s'exprimer est un lourd handicap, une faiblesse qui mettait les femmes dans une condition d'inf'eriorit'e. Nous avons tout de suite mis en route des cours du soir, des ath'en'ees, des conf'erences o`u les femmes venaient nombreuses s'abreuver des paroles de celles qui avaient pris conscience avant elles du r^ole social qu'elles pouvaient jouer... N'oublie pas que nous 'etions non seulement en p'eriode r'evolutionnaire mais aussi en guerre. Certaines avaient choisi de partir au front, aupr`es des hommes, beaucoup y ont laiss'e leur vie, d'autres, les plus nombreuses, ont remplac'e les hommes dans les travaux de la terre ou de l'industrie pour lesquels elles n'avaient aucune comp'etence auparavant, puisqu'elles 'etaient rel'egu'ees `a des travaux m'enagers, chez elles ou d'ex'ecution, dans l'industrie... Les femmes ont du se former, s'instruire rapidement, pour continuer `a faire fonctionner l''economie, qui souvent 'etait collectivis'ee. Ce sont en majorit'e des femmes qui ont organis'e la production, les cantines, les garderies pour les enfants et, lors de l'exode leur protection. Nous participions aux secours aux bless'es, nous soutenions les combattants du front, travaillons `a les nourrir, les v^etir...

M.L. : Toi, Sara, en tant que femme militante, comment as-tu senti que les hommes te consid'eraient ? S.B. : Les militants ? Comme une personne `a part enti`ere, que ce soit au Comit'e national o`u j''etais secr'etaire, ou apr`es, en exil, j''etais un individu comme les autres, le sexe importait peu. J''etais une militante parmi les militants parmi les militants... Une de plus... 'equivalente.

M.L. : Pourtant tu as ressenti le besoin de t'investir aupr`es des femmes de Mujeres Libres, qui est une organisation sp'ecifiquement f'eminine... et tu continues. S.B. : J'ai milit'e aussi `a Mujeres Libres, mais en m^eme temps dans des groupes mixtes. Comme je te l'ai d'ej`a dit, l''emancipation des femmes ne pouvait venir que de femmes, plus conscientes que les autres du r^ole social que la femme devait avoir, la parole f'eminine avait plus de poids aupr`es des femmes que celle des hommes, c''etait une r'ealit'e que nous ne pouvions nier du jour au lendemain, elle devrait dispara^itre dans une soci'et'e libertaire. Mais la soci'et'e libertaire 'etait en cr'eation. Le machisme de la soci'et'e espagnole dans lequel bous baignions, et qui, n'est pas tout `a fait mort, avait contamin'e tous les hommes, plus ou moins consciemment, nous sentions que seules des femmes pouvaient s'occuper de cela : mettre la femme au niveau d'instruction et de formation professionnelle que l'homme. L'aider `a se lib'erer des tabous religieux et familiaux qui la maintenaient dans la r'esignation, `a s''epanouir sur tous les plans (sexuel, artistique, scientifique...). Non, nous ne pouvions r'eellement pas compter sur les homes pour cela, fussent-ils libertaires... Il fallait que les femmes s'entraident d'abord. Et tout de suite, pas demain, ce monde nouveau, nous devions le construire ensemble, de pair.

M.L. : Parle moi de ton combat... S.B. : Mon combat... Il a d'abord consist'e en ma propre prise de conscience de mon exploitation en tant que femme, je n''etais qu'une ouvri`ere sans qualification, je sentais bien que j''etais r'evolt'ee contre la domination des hommes, des patrons qui m'exploitaient, mais je n'avais pas d'argumentation solide, je l'ai trouv'ee aupr`es des compagnons libertaires (femmes et hommes) que j'ai c^otoy'es d`es les premiers jours de la r'evolution. Je voulais ^etre utile pour la r'evolution et je ne savais pas faire grand chose... Mais j'avais une immense faim d'apprendre... J'ai commenc'e par me former, par m'instruire et d`es que j'en savais un peu plus, j'en faisais profiter celles qui en savaient un peu moins... C''etait une p'eriode de grand enthousiasme, de solidarit'e. Nous nous sentions tr`es fortes, nous aurions soulev'e des montagnes... Et en fait, nous en avons soulev'e... En quelques mois, tout ce qu'apr`es les femmes ont mis des dizaines d'ann'ees `a obtenir en Europe, nous l'avons mis en place : l'avortement libre, la procr'eation consciente, la libert'e sexuelle de la femme, l'union libre, l''egalit'e des salaires, tout allait tr`es vite dans l'enthousiasme r'evolutionnaire... Ce qui me parait le mieux caract'eriser note combat pendant ces trois ann'ees de r'evolution et de guerre est que nous nous sommes donn'e avec joie, sans compter notre temps, notre 'energie. Chacune avait un travail de huit heures, et nous trouvions quand m^eme le temps de nous instruire, d'enseigner aux autres, de militer, et tant d'autres choses... Il restait peu de temps pour se reposer ou pour s'int'eresser `a soi. Nous pensions tellement que ce monde nouveau, qui 'etait notre oeuvre, allait durer... Il y a eu beaucoup de femmes formidable ! Un magnifique enthousiasme joyeux nous portait, nous n'avions pas peur, malgr'e les bombes, nous avions `a faire, `a faire... Cela seul comptait. Et tout cela a sombr'e dans l'oubli pendant longtemps. On a oubli'e ce que votre g'en'eration a red'ecouvert dans les ann'ees 70, que vous avez arrach'e au pouvoir par vos luttes. La contraception, l'avortement, l''egalit'e des sexes. Nous avions obtenu tout cela en 1936 en Espagne... Quarante ans de fascisme l'avait enterr'e...

M.L. : Apr`es l'exode, il y a eu un grand silence de Mujeres Libres... S.B. : Oui, trop long silence... Beaucoup de nos compagnes ont 'et'e fusill'ees par Franco, d'autres se sont 'eparpill'ees `a travers le monde... Un bulletin de Mujeres Libres est r'eapparu `a Londres en 1962, j'en ai pris connaissance en 1963 et j'y ai collabor'e jusqu'en 1976 o`u les compagnes d'Espagne ont pris le relais...

M.L. : Et maintenant Sara ? S.B. : Maintenant, avec ce qui me reste de forces, je travaille `a rassembler les t'emoignages des compagnes qui sont encore en vie pour reconstruire notre m'emoire, pour que vous, les jeunes, qui continuez ce que nous avons commenc'e il y a bien longtemps... Car il y a encore `a faire pour l''emancipation de la femme, en particulier et pour celle de l'^etre humain en g'en'eral.

M.L. : Soixante ans apr`es, votre lutte vient enfin `a la connaissance du public, gr^ace au cin'ema, " Land and Freedom " de Ken Loach et " Libertarias " de Vicente Aranda, la presse aussi, votre combat est enfin divulgu'e par les m'edias... S.B. : Pour nous, c'est un peu tard... Mais c'est quand m^eme bien, ces fictions traduisent bien ce qu'`a 'et'e la femme libertaire en Espagne, cette solidarit'e, cet enthousiasme, ce courage, cette intelligence du coeur et de l'esprit... c''etait bien ainsi qu''etaient mes compagnes...

M.L. : Et en conclusion, Sara, femme libre... S.B. : Se sentir libre, n'est pas suffisant, il faut toujours lutter pour que toutes les femmes le deviennent, pour que cet id'eal qui m'a fait vivre et que je porte toujours dans mon coeur, voit le jour...

Pendant notre entretien, Sara a oubli'e son coeur malade, les rides de son visage se sont estomp'ees pour laisser toute la place `a son regard qui r'echaufferait la plus d'esesp'er'ee des militantes. Merci Sara pour toute la chaleur que tu nous communiques, pour cet enthousiasme que tu sais si bien rallumer dans nos coeurs.

Jacinte Rausa

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