(Fr) Monde Libertaire #1067:

Francois Coquet (Francois.Coquet@univ-rennes1.fr)
Fri, 17 Jan 1997 14:29:44 +0100


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Voici un extrait du Monde Libertaire n=B01067 du 16-1-1997. Il s'agit d'un long article sur l'histoire et l'actualite du Loagai, le goulag chinois.

Here's an excerpt from Le Monde Libertaire #1067 (16-1-1997) . It's a long paper about history and current events in Loagai, which is the Chinese Goulag.

GOULAG FIN DE SIECLE : LE LOAGAI CHINOIS

La chute du mur de Berlin et la d'esagr'egation de l'empire sovi'etique ont rel'egu'e au second plan "l'archipel du goulag " dont la d'enonciation gr^ac= e aux oeuvres de Soljenytsine et de Chamalov avaient enfin et indign'e l'opini= on occidentale dans les ann'ees 70, et n'avait pas peu contribu'e `a= acc'el'erer la d'el'egitimation de ce r'egime dit "communiste " et qui se voulait, `a l'origine, 'emancipateur de l'esp`ece humaine.

Le 2e Printemps de P'ekin en mai-juin 1989 - qui a d'ebouch'e sur les tragiq= ues 'ev'enements de la Place Tienanmen cautionn'es par le m^eme Deng Xiaoping qu= i dix ans plus t^ot, au sortir de la sanglante R'evolution culturelle, avait profit'e du 1er Printemps de P'ekin [En le cautionnant tout d'abord avant, u= ne fois son pouvoir affermi, de le r'eprimer en faisant notamment condamner `a = 15 ans de prison sa figure embl'ematique, Wei Jinsheng ; lequel vient d'^etre `= a nouveau condamn'e `a 14 ans de prison en d'ecembre 1995 sous le m^eme fallac= ieux pr'etexte d'atteinte `a la s^uret'e de l'Etat "] pour revenir au pouvoir en = se parant d'une 'etiquette "lib'erale " - a certes permis de concentrer les feu= x de l'actualit'e internationale sur le r'egime totalitaire chinois, mais sans qu'il soit fait allusion `a son syst`eme p'enitentiaire, cet "archipel oubli= 'e ".

Les deux ouvrages d'Harry Wu qui viennent d'^etre traduits en fran,cais et publi'es `a quelques mois d'intervalle, "Vents amers " [Editions Bleu de Chine, 1995, 380 p. 170 F] et "Laogai, le goulag chinois " [Editions Dagorno, 1996, 320 p. 120 F], comblent heureusement cette lacune et vont faire date dans l'historiographie de la Chine contemporaine. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le premier - outre une pr'eface sans int'er^et d= e Danielle Mitterrand d'ecr'edibilis'ee par sa vision s'elective des droits de l'homme en persistant `a qualifier Fidel Castro de "d'emocrate " - est assor= ti d'une introduction de Jean Pasqualini et le second d'une pr'eface de Jean-Lu= c Domenach.

Pasqualini, auteur de l'admirable "Prisonnier de Mao " [Editions Gallimard, 1975], fils d'un p`ere corse et d'une m`ere chinoise, a pass'e sept ans entr= e 1957 et 1964 [Il en est sorti non parce qu'il avait purg'e sa peine mais `a titre de " bons offices " en contrepartie de la reconnaissance de la Chine populaire par la France ; ce qui permet au passage de saluer la m'emoire de Jacques Guillermaz qui n'y a pas peu contribu'e.] dans un camp de travail "o= `u les prisonniers tombent plus bas que les animaux " car le but de la r'eforme c'est de "d'epouiller les prisonniers de la seule chose qui leur reste : la dignit'e ".

Domenach, qui est, lui, un 'eminent sp'ecialiste de la Chine contemporaine e= t vient de publier une somme qui a fait l'objet de plus de dix ans de recherches, "Chine, l'archipel oubli'e " [Editions Fayard, 1992], nous rappelle pour sa part qu'"alors que la tradition occidentale applaudit les intellectuels qui d'enoncent les pouvoirs 'etablis, la tradition chinoise, elle, valorise au contraire l'intellectuel comme producteur de conformisme ". Ce silence des intellectuels chinois n'a pas peu contribu'e `a maintenir dans l'ombre "l'existence du syst`eme d'enfermement le plus peupl'e du monde et qui, au surplus, ob'eissait aux m'ethodes effroyables de la r'eforme de l= a pens'ee ".

R'eforme de la pens'ee : c'est l`a le trait distinctif essentiel qui fait la sp'ecificit'e des camps de travail chinois. A Auschwitz on d'etruisait les hommes par les chambres `a gaz, `a la Kolyma par le travail forc'e, en Chine par le lavage de cerveau.

Les fondements du laogaidui

Le r'egime communiste chinois, analyse Wu, a en effet cr'e'e "un syst`eme de r'eforme mentale `a l''echelle nationale, un syst`eme qui p'en`etre tous les secteurs de la soci'et'e - 'educatif, agricole, industriel -, depuis la maternelle jusqu'`a la retraite, des cadres du Parti jusqu'aux criminels. Le= s m'ethodes sont connues : le secret, l'isolement par rapport au monde ext'erieur, le mensonge `a r'ep'etition, la d'esinformation, voire la superstition. Leur but n'est pas seulement d'obtenir une ob'eissance aveugle de la population, mais de leur inspirer la foi socialiste et le d'esir de collaborer avec le Parti. La r'eforme mentale dans les loagaidui [Nom chinoi= s du complexe des camps de travail] est destin'ee premi`erement `a 'eradiquer = les objections id'eologiques, deuxi`emement `a dynamiser la productivit'e. En ta= nt que telle elle est la r'eplique en r'eduction du mod`ele national, dont elle= ne se diff'erencie concr`etement que par un usage plus syst'ematique de la violence. L'objectif est le lavage de cerveau, la transformation radicale de la conscience, de l'opinion publique, des croyances religieuses et des valeurs morales des d'etenus " [p. 49 de " Laogai " op. cit'e]. Il s'agit de cr'eer un homme nouveau, l'an'eantissement de l'individu 'etant la condition n'ecessaire pour assurer la p'erennit'e du r'egime totalitaire mis en place = par le Parti communiste. "Notre syst`eme de loagaidui constitue un rouage important de notre syst`eme de s'ecurit'e publique. Il sert `a punir et redresser tous les contre-r'evolutionnaires et autres criminels " [Toutes le= s citations suivies d'une * sont tir'ees de diff'erents documents internes du PCC, in'edits pour la plupart, et dont Wu donne `a chaque fois les r'ef'eren= ces dans " Laogai "].

C'est en effet la S'ecurit'e Publique qui a la haute main sur le loagaidui, lequel est institu'e d`es les premiers temps de la r'evolution arm'ee avec l= a fondation `a la fin des ann'ees 20 de la "R'epublique sovi'etique chinoise " situ'ee `a la fronti`ere des provinces du Jiangxi et du Fujian, au sud-est d= u pays. En octobre 1932, on compte d'ej`a plus de 900 'equipes de travaux forc= 'es compos'ees de contre-r'evolutionnaires accus'es de "comploter pour renverser= le r'egime sovi'etique et r'eprimer la r'evolution paysanne et ouvri`ere dans l'espoir de restaurer le r'egime des propri'etaires terriens et des classes capitalistes "*. Il va s'agir de "transformer la vision politique de (ces) hommes pour leur permettre de devenir des hommes nouveaux au moyen d'un repentir sinc`ere ", mais en m^eme temps, et c'est l`a la seconde originalit= 'e du laogaidui, le travail servile effectu'e est inclus dans les plans de production centraux. Apr`es la prise du pouvoir en 1949, il suffira aux communistes d''etendre ce syst`eme de travaux forc'es `a l'ensemble du territoire pour disposer d'une force de travail majeure `a la disposition de la soci'et'e.

Le laogaidui est le plus important complexe p'enitentiaire de tous les temps= . Bien qu'aucun rapport officiel n'ait jamais 'et'e publi'e, en se basant sur = les informations recueillies depuis plus de dix ans, Wu estime `a 50 millions au moins le nombre de prisonniers condamn'es aux camps de travail en 40 ans ; quelques 16 `a 20 millions de personnes seraient actuellement d'etenues selo= n la classification suivante :

- le loagai : personnes ayant commis des d'elits ou des crimes de droit commun, arr^et'ees et condamn'ees suite `a une proc'edure judiciaire, assujetties au "redressement par le travail " (RTP) ;

- le laojiao : personnes 'etiquet'ees "contre-r'evolutionnaires ",= intern'ees en vertu d'une simple mesure de r'etention administrative, assujetties `a la "r'e'education par le travail " (RPT) ;

- le jiuye ; prisonniers ayant accompli leur peine, dot'es du statut de "travailleurs libres " [Selon le jargon orwellien en vigueur, ils sont 'egalement d'enomm'es " prisonniers libres "], assujettis `a l'"affectation professionnelle obligatoire " (APO).

Les r`eglements gouvernementaux pr'evoient une s'eparation entre les prisonniers politiques du laojiao et les criminels de croit commun du laogai. En pratique, politiques, droits communs et m^eme APO sont m'elang'es sans que la nature de leurs crimes soit prise en compte. A l'instar des syst`emes sovi'etiques et nazi, les droits communs sont souvent charg'es de seconder les cadres de la S'ecurit'e Publique dans le maintien de l'ordre ca= r ils sont consid'er'es comme plus "purs " id'eologiquement et plus faciles `a redresser. Mais dans un cas comme dans l'autre, le but poursuivi c'est la r'eforme mentale.

D`es l'entr'ee dans le camp, avant d'entreprendre tout travail physique, le prisonnier est d'abord plac'e dans un "groupe d''etudes ". Il doit y reconna^itre ses crimes : puisque le Parti est "noble et glorieux " et a "toujours raison ", il est impossible qu'un individu soit accus'e `a tort. Cette reconnaissance est suivie d'une autocritique, r'edig'ee par 'ecrit et ins'er'ee dans son dossier dans laquelle il doit insister sur ses torts et exprimer sa gratitude pour la magnanimit'e du Parti qui lui offre ainsi une chance de devenir un homme nouveau. Ayant fait acte de repentance et de soumission, il a franchi la premi`ere 'etape sur la voie du redressement qui va se poursuivre par le travail "r'edempteur ", consid'er'e comme sa participation `a la production des richesses n'ecessaires `a l''edification = de la soci'et'e socialiste.

C'est donc en toute logique que cette production va ^etre inclue dans la planification nationale dont elle va devenir un rouage essentiel gr^ace `a cette 'enorme masse de main d'oeuvre quasi-servile dont elle va disposer, transf'erable en outre `a tout moment en fonction des besoins, et `a productivit'e 'elev'ee puisque la qualit'e du rendement est consid'er'ee comme un indice de la qualit'e du redressement. L'ouvrage officiel "Criminels en redressement par le travail - th'eorie et pratique ", paru en 1987, le confirme : "en l'espace de quarante ans, la production des camps de redressement est d'ej`a devenue un 'el'ement majeur dans les projets tels qu= e l'am'enagement fluvial, la construction routi`ere, le d'efrichage, l'extract= ion mini`ere, la construction et autres domaines de grands travaux dans le d'eveloppement des manufactures et l'intensification de la m'ecanisation et = de l'automation de tout type dans l'industrie lourde et l'eg`ere. Quelques-uns = de ses produits ont re,cu des m'edailles d'argent nationale pour leur qualit'e = et sont arriv'es sur le march'e international ". Ils constituent 'egalement un r'eservoir de colonies de peuplement dans les zones frontali`eres comme le Quinghai dont le tiers de la population est constitu'e par les "travailleurs libres " et leurs familles, rendant `a terme minoritaires les populations autochtones.

Au d'ebut des ann'ees 50, la l'egitimit'e du Parti communiste, qui a rendu s= a dignit'e au peuple chinois et d'eclare oeuvrer en faveur des plus d'emunis q= ui constituent la grande masse de la population, n'est aucunement remise en question : la "lutte des masses " et la "terreur rouge " n'ecessaire pour d'etruire l'influence politique des nationalistes et porter un coup fatal `a la puissance 'economique des propri'etaires fonciers et des capitalistes son= t accept'ees malgr'e les exc`es qui vont entra^iner la liquidation d'environ v= ingt millions d'individus. Mais ces "ennemis du peuple ", une fois liquid'es, comment justifier le maintien de la dictature du Parti communiste ? Va alors ^etre 'elabor'ee la notion d'" ennemi potentiel qui va permettre de consid'e= rer toute critique contre le parti de "complot visant `a restaurer l'imp'erialis= me am'ericain et les r'eactionnaires nationalistes " : c'est d'esormais cette m= ^eme grande masse de la population qui va ^etre concern'ee. Dans sa c'el`ebre directive de 1957 "sur la mani`ere correcte de r'esoudre le probl`eme des contradictions internes au sein du peuple ", Mao Ts'e Toung rappelle que l'instauration du socialisme ne signifie pas la fin de la lutte des classes. Les contradictions au sein de la soci'et'e subsistent mais ne sont pas tous = de m^eme nature. Il faut diff'erencier les contradictions "entre nous et nos ennemis " et les contradictions "au sein du peuple ". Ces derni`eres, entre intellectuels et paysans, entre les dirigeants et le peuple, entre l'individu et la collectivit'e doivent recevoir une solution pacifique alors qu'il faut "utiliser des m'ethodes dictatoriales pour lutter contre nos ennemis ", `a savoir "ceux qui protestent ou se montrent hostiles `a la r'evolution socialiste ". Mais comme c'est le Parti qui va d'efinir le group= e social, ou l'individu, consid'er'es comme un ennemi du peuple, il s'ensuit q= ue les contradictions "au sein du peuple " peuvent se transformer en contradictions "entre le peuple et ses ennemis"=8A selon les besoins et les souhaits du Parti !

Le laogaidui en prise directe

C'est cette m^eme ann'ee 1957 que va s'enclencher pour Harry Wu l'inexorable m'ecanisme de sa descente aux enfers.

Issu d'un milieu bourgeois occidentalis'e - son p`ere 'etait avant la Lib'eration [1er octobre 1949, fondation de la RP de Chine] directeur adjoin= t de la Young Brother Bank et lui-m^eme a fr'equent'e l''ecole St Francis `a Shanga=A8i, tenue par des missionnaires j'esuites -, il a alors 20 ans et= est un brillant 'etudiant en 3e ann'ee `a l'Institut de G'eologie de P'ekin. Lorsqu'il y est entr'e en septembre 1955, il "br^ulait de consacrer (sa) vie `a aider le Parti communiste, `a b^atir un nouvel avenir, une nouvelle nation o`u chacun vivrait dans la dignit'e, `a l'abri du besoin et de l'injustice ". Mais il d'echante tr`es vite. A peine arriv'e, il doit r'ediger une autobiographie d'ecrivant les 'ev'enements marquants de sa vie et remplir un questionnaire = sur les membres de sa familles et ses amis proches. Chaque classe est flanqu'ee d'un "camarade " charg'e de l''education id'eologique et la s'election va s'op'erer selon des crit`eres politiques : il faut d'abord devenir "rouge " = et ensuite "expert " technique, la prime 'etant donn'ee aux 'etudiants issus de= la paysannerie, ensuite aux enfants d'ouvriers et de soldats, avec enfin en bas de l''echelle les rejetons de la bourgeoisie et des propri'etaires fonciers. Incit'e `a l'automne 1956 `a adh'erer au Parti, il ne donne pas suite car la condition pos'ee est de couper les ponts avec sa famille afin de "ne plus ^etre contamin'ee par elle ". Et c'est le 3 mai 1957 que le cours de sa vie = va prendre un tournant d'ecisif. Wu prend la parole dans une r'eunion sp'eciale= o`u chacun doit exprimer ses opinions personnelles pour "aider le Parti `a rectifier les erreurs pass'ees " dans l'esprit de la Campagne "Que cent fleurs s''epanouissent, que cent 'ecoles rivalisent " [Pour plus de d'etails= , voir " Les cents fleurs " de Siwitt Array, Ed Flammarion 1973], lanc'ee l'ann'ee pr'ec'edente par Mao Ts'e Toung en personne. Faisant fi de toute prudence, il s''el`eve contre la discrimination entre 'etudiants fond'ee sur l'origine de classe alors que "nous voulons tous participer `a l''edificatio= n du socialisme ", la s'ev'erit'e du "mouvement d'extermination des contre-r'evolutionnaires " de 1955 dont ont souffert trop d'innocents, et l'intervention sovi'etique en Hongrie en 1956 "qui ne semble pas faire honneur au communisme ".

"D'echu du peuple " et catalogu'e "droitier " `a l'automne 1957, vont s'ensuivre deux ann'ees de s'eances de critique collective qui d'eboucheront sur son expulsion de l'universit'e le 27 avril 1960 pour avoir "persist'e da= ns son refus de se r'eformer au lieu de devenir un bon 'etudiant socialiste et (avoir) choisi de rester dans le camp des ennemis de la R'evolution ". Il es= t aussit^ot mis en 'etat d'arrestation par un officier de la S'ecurit'e Publiq= ue qui "au nom de la municipalit'e populaire de P'ekin condamne le droitier contre-r'evolutionnaire Wu Hongda `a la r'e'education par le travail ". Il v= a rapidement rejoindre la ferme de Qinghe, vaste complexe regroupant une vingtaine d'unit'es agricoles et industrielles et employant plusieurs milliers de prisonniers. La fa,con dont il d'ecrit les transformations qu'il subit pour s'adapter au nouveau syst`eme de valeurs r'egnant dans les camps, et pouvoir ainsi survivre, rappelle le "Si c'est un homme " de Primo Levi. D'autant que les ann'ees 1960 et 1961 sont les deux ann'ees les plus noires = de l'histoire de la Chine contemporaine. Le d'elire du Grand Bon en avant, concoct'e par Mao et consistant `a mobiliser toutes les forces productives d= es campagnes dans une politique d'industrialisation forcen'ee ("`a chaque villa= ge son haut-fourneau "), va d'eboucher sur une gigantesque famine entra^inant l= a mort de plus de trente millions de personnes. Wu n'a alors qu'une obsession : manger. En l'espace d'un an, il ne p`ese plus que 36 kg et n'en r'echappe qu'avec l'appui de Xing "la grande gueule ", un "paysan de trois ans son cadet, originaire d'un village ravag'e par la famine, un petit voleur sans 'education ni opinion politique " qui lui apprend `a se battre, `a se prot'e= ger du froid, `a pister les traces des mulots pour voler leurs r'eserves de grains, et qu'il en vient `a consid'erer comme "le ma^itre le plus 'eminent = et le plus savant de toute son existence ".

En 1962, il est transf'er'e `a la ferme de Tuanhe o`u il reprend rapidement = des forces gr^ace notamment `a sa nouvelle fonction de chef de brigade. Les prisonniers sont en effet regroup'es en brigades compos'ees d'une dizaine d'hommes. Chaque chef de brigade est responsable du quota collectif mais r'epartit le travail comme bon lui semble, se cr'eant ainsi des oblig'es en leur donnant des t^aches faciles `a ex'ecuter et surchargeant par contre ses b^etes noires, comme Wu avec Fan Guang le chef d''etudes. Innovation du syst`eme chinois, celui-ci est le pendant id'eologique du chef de brigade : c'est lui qui, au cours de la s'eance quotidienne d''etudes d'articles du " Quotidien du Peuple " et des oeuvres de Mao, est charg'e de veiller aux progr`es de la r'eforme mentale de ses cod'etenus, et s'appuie sur les mouchards qui, en d'enon,cant les " propos contre-r'evolutioonnaires " enten= dus ici et l`a t'emoignent " de leurs propres progr`es, gage d'une hypoth'etique lib'eration anticip'ee. C'est ainsi que pendant la R'evolution culturelle Wu sera " d'emasqu'e " pour avoir cach'e ses romans pr'ef'er'es, dont " Les Mis'erables ", - alors qu'en tant qu'" objets r'eactionnaires " ils devaient ^etre br^ul'es - et condamn'e au " supplice de l'avion " [Pendant que deux cod'etenus l'empoignent par les 'epaules pour l'obliger `a plier les genoux = et lui ordonnent de demander gr^ace au Parti, deux autres ram`enent ses bras le plus haut possible en arri`ere et l'immobilisent dans cette position] : Fan Guang en profitera pour lui casser l'avant-bras gauche `a coup de massue ! Devant ainsi constamment rester sur leurs gardes et ne pouvant compter que sur eux-m^emes, les prisonniers en viennent `a se comporter comme une meute = de chiens toujours pr^ets `a s'entre-d'echirer.

Le rythme de travail impos'e ne leur laisse par ailleurs gu`ere de r'epit := " A 8 heures chaque matin, les prisonniers se rassemblaient devant les baraques pour battre le rappel puis ils marchaient en rang jusqu'`a l'usine. Le premier repas 'etait servi dans la cour de l'usine, puis `a 9 heures la clas= se d''etudes d'ebutait. A 11 heures, les prisonniers de service r'eunissaient t= out le monde pour le d'ejeuner et le travail reprenait `a midi. Jusqu'`a minuit,= il n'y avait qu'une seule pause, pour manger et se reposer. A minuit, les gardiens regroupaient les d'etenus, leur donnait des conseils pour se r'eformer en les renvoyant `a leur baraques pour le dernier appel. Nous dormions de 1 heure `a 8 heures, puis tout recommen,cait 7 jours sur 7. Dans ces conditions les jours deviennent vite indiscernables et seule compte la survie : " Tout ce qui me restait de sentiment d'humanit'e avait disparu. Je n''etais plus qu'une b^ete de somme, travaillant, mangeant, dormant. "

Le pire restait pour Wu qu'`a la diff'erence des prisonniers condamn'es au redressement par le travail, purgeant leur peine de prison `a la suite d'une condamnation, il faisait partie des condamn'es `a la r'e'education par le travail, d'etenus `a la suite d'une simple mesure d'internement administrati= f dont la dur'ee 'etait fonction de la progression de leur r'eforme=8A Face `a= une telle situation digne du " D'esert des Tartares ", nombre de ses cod'etenus = en vinrent `a se suicider, et seule sa foi catholique l'emp^echera de commettre l'irr'eparable.

D'ebut d'ecembre 1969 ; lors de l'appel matinal, un capitaine du camp 'enum`= ere les noms de 80 prisonniers, dont le sien, suivis de la d'enomination " travailleur libre ". " Conte toute attente ma condamnation `a la r'e'educati= on par le travail 'etait r'evoqu'ee. J'apprenais inopin'ement au bout de neuf a= ns que je cessai enfin d'^etre prisonnier. "

Nouveau transfert `a la mine de charbon de Wangzhuang o`u certes les conditions de vie s'am'eliorent : son travail va ^etre, chichement r'emun'er= 'e, il peut choisir les plats qu'il souhaite `a la caf'et'eria, notamment de la viande dont il a 'et'e tant sevr'e, il peut 'ecrire des lettres, recevoir de= s visites, solliciter l'autorisation de rentrer chez lui une fois par an et de se marier, ce qu'il fera d'ailleurs l'ann'ee suivante avec une ex-prisonni`ere. Mais il vit toujours sous la f'erule d'une surveillance san= s rel^ache et sa pr'esence est requise tous les jours pour une classe d''etude= s de deux heures comportant la critique de ses camarades de brigade et preuve de sa constance dans la r'eforme de la pens'ee

En outre " sans certificat de travail ni ticket de ravitaillement nous 'etions bloqu'es `a Wangzhuang. Je comprenais l'irr'em'ediable de ma situati= on, la soci'et'e normale m''etait `a jamais ferm'ee ". L'arbitraire continue de r'egner et peut aller jusqu'`a l'ex'ecution. Condamn'e `a cinq semaines de cachot pour n'^etre pas rentr'e `a la date pr'evue d'une permission de se rendre da= ns son village natal, un certain Yang Baoying y avait 'ecrit sur un paquet de cigarettes : " A bas le pr'esident Mao ". " Cette insulte scella son sort=8A Yang 'etait condamn'e par le capitaine Li `a ^etre ex'ecut'e sur la champ=8A= Le gardien qui avait appuy'e sur la g^achette r'ecup'era la cervelle que le p`ere du capitaine Li, ^ag'e de 70 ans, mangea crue pour ses propri'et'es th'erapeutiques. "

Wu devra attendre l'ann'ee 1974 pour obtenir enfin l'autorisation de se rendre `a Shanga=A8i qu'il avait quitt'e dix-sept ans plus t^ot. Mais sa joi= e initiale lui laisse `a l'arriv'ee un go^ut amer. " Ma soeur ne me donna aucu= n d'etail sur le pass'e des uns et des autres et je ne lui posais pas de questions. L'habitude du silence 'etait si profond'ement ancr'ee en nous, la peur de la critique et de la punition si tenace que personne n'osait 'evoque= r ses probl`emes=8A Nous nous content^ames de parler de choses et d'autres, le prix des denr'ees dans les boutiques, la pluie et le beau temps ". Ils 'etaient devenus des 'etrangers l'un pour l'autre.

Enfin, apr`es dix neuf ans pass'es dans le laogaidui, Wu recevra l'annonce officielle de l'annulation de sa peine en janvier 1979. Finie la citoyennet'= e de seconde zone : " Je m'enorgueillissais d'avoir ralli'e le prol'etariat ; soudain je renaissais. "

La nouvelle politique de Deng Xiaoping

Ce changement de situation n''etait pas cette fois fortuit mais la cons'equence du changement politique qui s''etait op'er'e `a la t^ete du pay= s.

Deng Xiaoping revient en effet au pouvoir au printemps 1978. Sous sa houlette le comit'e central du Parti communiste 'emet en octobre une r'esolution maintenant que le mouvement anti-droitier 'etait n'ecessaire [Il= ne pouvait ne ^etre autrement puisque c'est le m^eme Deng Xiaoping, alors secr'etaire g'en'eral du PCC, qui avait d'eclar'e le 23 septembre 1957= devant le 8e congr`es : " La contradiction entre les droitistes des classes capitalistes et le peuple est une contradiction entre l'ennemi et nous, sa nature antagoniste ne doit pas ^etre att'enu'ee car il s'agit d'une lutte `a mort "] mais que les choses 'etaient alli'ees trop loin et qu'en cons'equenc= e la plupart des personnes concern'ees seront blanchies.

=46in du primat id'eologique. Avec la politique des " 4 modernisations " la r'eforme 'economique est `a l'ordre du jour et la production du travail correctif va devoir s'adapter dans le sens d'une ligne d'intensification de la productivit'e. Une s'erie de textes vont ^etre promulgu'es pour habiller = d'un paravent l'egal les nouvelles pratiques p'enitentiaires jusqu'`a la loi du 2= 9 d'ecembre 1994 qui va remplacer le terme de " laogai " par celui de " prison ", ce changement de d'enomination 'etant " exig'e par nos liens avec la communaut'e internationale et elle est favorable dans le cadre de notre lutt= e pour les droits de l'homme sur le plan international* ". Cette logomachie est dans le droit fil de la nature orwellienne du Parti que l'on retrouve dans l'aphorisme suivant : " un coupable en libert'e c'est une faute gravissime ; un innocent sous les verrous, ce n'est qu'une erreur dans les m'ethodes de travail.* " De toute fa,con seul compte le Parti, pierre angulaire du r'egime, et dont les principes directeurs font office de lois comme Deng Xiaoping lui-m^eme l'a rappel'e : " La loi doit suivre la politiq= ue et la servir, incarner les besoins politiques, prot'eger les actes politiques, et pr'eserver la stabilit'e politique.* "

Compte tenu des nouveaux enjeux du r'egime, l'obligation de la politique corrective va donc faire de plus en plus place `a la rentabilit'e financi`er= e. Les camps vont se transformer en v'eritables entreprises fonctionnant comme n'importe quelle soci'et'e commerciale avec un encadrement recrut'e et pay'e selon les m^emes normes. On assiste ainsi `a la mise en place d'un syst`eme = de responsabilit'e contractuelle avec une sp'ecialisation dans des produits correspondant aux demandes int'erieure et internationale. La nouveaut'e de c= es derni`eres ann'ees est en effet la p'en'etration du march'e international. O= utre les produits traditionnels comme le riz, le coton, la viande, le th'e, les fruits - `a l'instar de la Ferme de Tuanhe qui a cr'e'e avec la firme R'emy-Martin un consortium franco-chinois s'approvisionnant en vin le march'= e international sous la marque Dynasty, 'egalement d'enomm'ee en France " Nuidechine nuicaline " -, les nouvelles soci'et'es commerciales du laogaidui sont incit'ees " `a exploiter au mieux les avantages du travail correctif da= ns les villes ouvertes de la c^ote et dans les ZES (zones 'economiques sp'ecial= es) en s'associant avec des compagnies 'etrang`eres, et en exploitant activement les capitaux 'etrangers pour importer de la technologie et des biens d''equipements* ". ( voir l'article suivant )

Actuellement le nombre de prisonniers politiques ne repr'esente plus qu'environ 10 % du total des " invit'es " dans l'archipel du laogaidui. Et pour compenser la perte d'efficacit'e du contr^ole de la pens'ee, l'utilisat= ion de la violence s'est accrue. Plac'e sur simple d'ecision administrative dans un camp de r'e'education par le travail (laojiao) en juillet dernier, pour avoir sign'e des p'etitions r'eclamant la lib'eration des prisonniers politi= ques et l'ouverture d'une enqu^ete sur les 'ev'enements de Tiananmen en 1989, le dissident Chen Longde vient de " se fracturer le f'emur en sautant par la fen^etre d'un deuxi`eme 'etage pour 'echapper `a la torture ". [" Un disside= nt chinois bless'e dans sa fuite ". Lib'eration, 28-8-1996]

M^eme sorti de cet enfer ; le d'etenu reste marqu'e `a jamais. Apr`es avoir 'et'e lib'er'e, Wu devient professeur `a l''ecole de finances et d''economie du Shanxi. Ayant 'evoqu'e librement son s'ejour dans les camps aupr`es d'un de ses 'etudiants, il re,cut aussit^ot de ce dernier cette mise en garde : " restez aussi discret que possible, ne remuez pas le bout de la queue. " " Je saisis le sens du message de mon 'etudiant. Il me mettait en garde contre un exc`es d'assurance. Certes j''etais libre mais je n'avais rien d'un citoyen ordinaire. Je tra^inais un lourd pass'e derri`ere moi et il ne fallait surto= ut pas croire qu'on me laisserait tranquille=8A Rien n'indiquait qu'`a l'avenir= le Parti n'invoquerait pas quelque nouveau pr'etexte pour ch^atier quiconque s''etait oppos'e `a lui par le pass'e ".

Afin de se d'ebarrass'e d'efinitivement de cette v'eritable tunique de= Nessus Wu va donc se r'esoudre `a quitter sa terre natale. Il quitte la Chine en 1985, devient professeur associ'e `a l'Institut Hoover rattach'e `a l'Universit'e = de Stanford, et acquiert la nationalit'e am'ericaine. Afin de lever le voile su= r ce " linceul de silence " [" Le goulag chinois, linceul de silence " `a propos du livre de J-L Domenach (note 6) in " Chine fin de si`ecle : tout changer pour ne rien changer ", J-J Gandini, ACL, Lyon 1994], il retourne en Chine en 1991 " en touriste " pour filmer le r'eseau des prisons secr`etes chinoises. La diffusion d'un " 60 minutes " par CBS le 15 septembre 1991 ainsi que la publication le m^eme jour d'un dossier dans le magazine Newswee= k entra^ine une violente r'eaction du minist`ere chinois des Affaires 'etrang`eres, accusant ces deux organismes d'avoir " ouvertement calomni'e la Chine ". En 1992, Wu cr'ee la " Laogai Foundation " et retourne plusieurs fois, clandestinement, en Chine. Arr^et'e en juin 1995, consid'er'e comme " espion= ", il sera condamn'e `a mort avant d'^etre expuls'e en ao^ut `a la suite d'une importante campagne dans la presse internationale en sa faveur.

Malgr'e cela, Wu poursuit son inlassable combat et est venu en t'emoigner en =46rance en avril dernier lors de la visite du Premier ministre Li Peng pour lequel le pr'esident de la r'epublique `a " d'eroul'e le tapis rouge " [" Un= e coupe de Dynasty, Monsieurle Pr'esident ? ", J-J Gandini, Midi libre du 10 avril et La gazette de Montpellier du 12 avril 1996]. Les camps d'extermination nazis et le goulag sovi'etique sont d'esormais connus de tous [Enfin presque tous, si l'on excepte un quarteron de n'egationnistes et de staliniens non repentis]. Il faut qu'il en aille de m^eme pour le " laogaidui " chinois dont les vingt millions de victimes nous interpellent.

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