(Fr) anarchie, science et rationalisme

Francois Coquet (Francois.Coquet@univ-rennes1.fr)
Fri, 13 Dec 1996 17:12:35 +0100


Suite a` un e'change de vues sur la science et le rationalisme sur les
listes a-infos puis a-infos-d, il me semble inte'ressant de transmettre a`
la liste un article paru dans le nume'ro 1000 du Monde Libertaire, il y a
un an.

=46ollowing a discussion on the topics of science and rationalism on the
a-infos, then a-infos-d lists, I find it interesting to post to the list a
paper released one year ago in Le Monde Libertaire, issue #1000. I
apologize for non French readers...

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ANARCHIE, SCIENCE ET RATIONALISME

S'interroger sur les rapports intimes entre la science et l'anarchie,
c'est notamment poser le proble`me de la correspondance entre un discours
scientifique et un discours politique ; discuter du "rationalisme" de
l'anarchie, c'est poser celui de la "de'monstration" rigoureuse de la
validite' de l'ide'ologie anarchiste. Ce genre de questions a beaucoup
excite' les the'oriciens au tournant du sie`cle ; on peut maintenant leur
apporter des re'ponses a` peu pre`s claires, ce que nous allons tenter ici.
Parmi les anarchistes ce'le`bres du sie`cle dernier, on trouvait des
scientifiques de haut niveau, comme Reclus et Kropotkine. La philosophie
anarchiste elle-me^me s'est de'veloppe'e dans une ambiance positiviste, o=F9
l'on supposait commune'ment que les progre`s de la science, et de la
connaissance en
ge'ne'ral, e'taient a` la fois le levier de la re'volution sociale
("connai^tre son alie'nation pour mieux la combattre"), et la condition
ne'cessaire a` l'e'dification d'une socie'te' libertaire viable : on
faisait confiance a` l'intelligence pour ge'rer les rapports individuels et
sociaux, et aux progre`s
techniques pour amener la socie'te' d'abondance tout en alle'geant les
impe'ratifs de travail.
C'est Bakounine qui a probablement le mieux de'fini les limites d'une
telle logique : la science est certes un facteur de progre`s potentiel sur
lequel s'appuyer, mais elle ne peut pre'tendre a` elle seule nous gouverner
: d'une part elle est n'est pas, et ne sera probablement jamais
suffisamment de'veloppe'e pour englober la totalite' des facteurs
individuels et sociaux, d'autre part la "science" est une entite' abstraite
qui ne parle qu'a` travers ceux qui en sont, ou s'en pre'tendent les
de'positaires, c'est-a`-dire les scientifiques, et leur donner un pouvoir
sur nous est aussi dangereux sinon plus, que de le donner a` n'importe
quelle autre caste.
Le vingtie`me sie`cle a de'montre' a` quel point Bakounine e'tait
visionnaire en la matie`re. Si une utilisation be'ne'fique des progre`s de
la science et de la technique a contribue', et encore maintenant, au
mieux-e^tre des individus (sante', confort domestique, communications,
travail potentiellement moins pe'nible), les me^mes "progre`s", en
l'absence de perspectives sociales e'mancipatrices, ont provoque' des
effets pervers (la me'canisation entrai^nant le cho^mage en est un
magnifique exemple), voire engendre' une sophistication croissante des
moyens d'oppression et de re'pression, depuis le flicage informatise'
jusqu'aux armements les plus perfectionne's. Paralle`lement, l'expe'rience
a de'montre' que les inde'niables compe'tences des scientifiques ne
s'e'tendaient pas aux champs politique ni e'thique (voir par exemple les
Nobel rallie's au nazisme, la mise en coupe re'gle'e -et consensuelle- de
la recherche franc,aise au profit de l'industrie militaire...).
Il faut donc faire la part des choses entre l'obscurantisme, par essence
contraire a` toute e'mancipation, et un positivisme be'at. La science n'est
en soi ni un bien, ni un mal, et il serait ridicule de pre'tendre en
arre^ter la progression. Il reste tout aussi vrai que l'e'panouissement des
potentialite's intellectuelles de chacun est ne'cessaire a` l'e'dification
d'une socie'te' d'hommes et de femmes libres dans un environnement
mate'riel sans cesse ame'liore'. Mais cela ne se produira pas sans une
volonte' sociale e'mancipatrice, qui est l'affaire de tout le monde, de
tous les instants, qui est aussi une mise en perspective de la science par
rapport aux besoins et aux de'sirs de la socie'te'. La science peut devenir
un outil pour construire l'anarchie, mais il ne faut pas perdre de vue que
cet outil est pour l'instant surtout utilise' (tre`s efficacement, du
reste) a` des fins contraires aux notres.

Nos rapports avec le rationalisme sont, ce n'est pas surprenant, un peu du
me^me style. Seulement, on se place cette fois sur un plan plus
philosophique (et c'est un des aspects remarquables de l'anarchisme que de
faire le lien entre une pense'e philosophique et un combat social).
L'anarchisme s'est toujours re'clame' du rationalisme, et a toujours
refuse' toute forme de transcendance (Dieu, la patrie, ...). Mais il a
e'te' de`s le de'but e'vident que la complexite' de l'e^tre humain
s'accomodait mal d'un raisonnement mate'rialiste "grossier" (que l'on pense
aux phe'nome`nes e'motionnels artistiques ou
amoureux, par exemple). Restait le rationalisme applique' a` l'e'chelle de
la socie'te'. La` aussi, un bref retour en arrie`re s'impose. Un des grands
challenges dans le monde des ide'es du de'but du sie`cle a e'te' d'essayer
de ba^tir, au moyen d'un langage strictement rigoureux, "la" logique
absolue, qui
s'appliquerait aussi bien aux mathe'matiques qu'a` la philosophie, promue
au rang de science exacte.
Les conse'quences en the'orie politique risquaient d'e^tre non
ne'gligeables : il s'agissait tout simplement de de'finir le syste`me
social non pas ide'al, mais qui s'imposerait par la seule force d'un
raisonnement implacable : en quelque sorte, l'application cohe'rente du
rationalisme aux sciences politiques. Que Bertand Russell, qui affichait a`
l'e'poque de nettes affinite's avec l'anarchisme, ait e'te' un des
principaux acteurs de ce courant de pense'e philosophico-scientifique ne
peut e'videmment pas nous e^tre indiffe'rent !
Du point de vue strictement scientifique, les the'ore`mes dits
d'incomple'tude de G=F6del ont montre' dans les anne'es 30 que cette
recherche ne pourrait pas aboutir. Pour ce qui nous inte'resse, on peut
interpre'ter les re'sultats de G=F6del de la fa=E7on suivante : tout syste`m=
e
de pense'e, aussi rationnel cherche-t-il a e^tre, repose sur des postulats
qui ne rele`vent pas du rationnel, et me^me si l'on identifie les postulats
en question, ils ne permettront pas de re'pondre rationnellement a` toutes
les questions imaginables.
En clair, si le rationalisme garde toute sa valeur en tant qu'outil de
de'duction, s'il est "scientifiquement" et expe'rimentalement ce qui peut
discriminer un raisonnement correct et une affirmation infonde'e, on ne
peut pas affirmer que l'anarchisme est la seule philosophie "vraiment"
rationaliste (il peut y en avoir d'autres), ni que l'anarchie se re'sume a`
un rationalisme. C'est sur ce dernier point qu'il me semble utile
d'insister, parce qu'on y voit la ne'cessite' de l'ancrage social,
militant, de l'anarchisme. Nous avons deux principes de base, que nous
conside'rons comme des e'vidences, des tabous, des convictions visce'rales,
ce qu'on voudra : ce sont la liberte' totale de l'individu d'une part, et
l'e'galite' sociale entre les individus d'autre part. Notre anarchisme
pre'tend construire un e'difice cohe'rent a` partir de ces deux postulats
et se base sur le rationalisme pour en tirer les conse'quences logiques,
n'acceptant (e'ventuellement) de re'futation que rationnelle : on retrouve
ici notre refus de l'argument de transcendance.
Par exemple, il semble de'sormais clair que l'argumentation rationaliste
est impuissante a` "de'montrer" l'inexistence de Dieu, qui est
pre'cise'ment un autre postulat, hors du champ rationnel. Mais, on peut
encore se reporter a` Bakounine pour le comprendre, cette ide'e de Dieu est
incompatible avec notre ide'e de liberte' ; notre proble`me n'est donc pas
tant de nous interroger
sur un hypothe'tique divin que de combattre son irruption, nuisible de
notre point de vue, dans les rapports humains. De me^me, le combat
e'conomique ne peut pas se limiter a` la recherche de "la" the'orie
e'conomique rationnelle : l'ultra-libe'ralisme, par exemple, est une
doctrine extre^mement cohe'rente, contre laquelle nous luttons au nom du
principe d'e'galite' sociale.
Enfin, me^me avec autant d'ajouts que possible a` nos principes de bases,
on tombera toujours sur des questions auxquelles nous ne savons pas
re'pondre par le seul truchement du rationalisme : il faudra alors faire un
choix, arbitraire d'un certain point de vue, et ce choix pourra ne pas
e^tre le me^me d'un individu a` l'autre : c'est, si l'on veut, la
justification "scientifique" de la ne'cessaire diversite', non de
l'anarchisme, mais de la socie'te' anarchiste, en fonction des de'sirs
politiques, esthe'tiques ou e'thiques des uns et des autres, pourvu que
l'on prenne garde a` maintenir la cohe'rence rationnelle avec les principes
de liberte' et d'e'galite' qui fondent l'anarchisme.

Le rationalisme et la science ne remplacent donc pas ce que chaque
anarchiste ressent intimement, bien avant toute analyse philosophique : la
re'volte contre l'autorite' et les ine'galite's, et la ne'cessite' de la
lutte sociale. Simplement, si l'on veut que ces luttes ne soient pas un feu
de paille sans lendemain, mais au contraire des jalons vers une socie'te'
libertaire qui tienne la route, la me'thode scientifique (sans parler des
re'sultats, des progre`s qui en re'sultent) et la critique rationaliste
nous offrent des outils irrempla=E7ables. En fait, la de'marche constructive
anarchiste se situe dans un va-et-vient perpe'tuel entre la re'volte et la
raison. Bien su^r qu'on s'en doutait !

=46ranc,ois Coquet