(Fr) Le conflit dans l'est =?iso-8859-1?Q?Za=EFrois?=

Francois Coquet (Francois.Coquet@univ-rennes1.fr)
Fri, 13 Dec 1996 13:59:25 +0100


(extrait du Monde Libertaire #1060 du 21 novembre 1996)

LE CONFLIT DANS L'EST ZAIROIS

CE QUE BEAUCOUP d observateurs craignaient est en train de se re'aliser.
Depuis plus de deux mois, au Kivu (re'gion qui fait frontie`re avec le
Rwanda et le Burundi), un conflit arme' oppose de jeunes Banyamulengues et
Banyanwandas d'origine tutsie a` l'arme'e zae^i"roise, rejetant sur les
routes des centaines de milliers de re'fugie's hutus ayant fui le Rwanda
dans le sillage de l'arme'e
franc,aise en 1994.

Les causes du conflit

La cause principale de ces violences est lie'e a` la pre'sence au Kivu de
plusieurs camps de re'fugie's hutus. Ce million de personnes vit dans des
conditions tre`s difficiles, mais refuse de reprendre le chemin du retour
bien que la situation au Rwanda se soit pacifie'e (normalement, leur
rapatriement force' aurait du^ e^tre boucle' le 31 de'cembre dernier). A
cela deux raisons principales:
- les camps de re'fugie's sont contro^le's par les anciennes Forces arme'es
rwandaises (FAR) et les milices racistes hutues (interahawe) qui s'en
servent comme base de recrutement et de re'armement. Il est vital pour
elles a` la fois de pre'parer la reconque^te militaire et politique du
Rwanda et de faire croire a` la communaute' internationale que le nouveau
pouvoir a` Kigali est, a` l'instar de son homologue burundais, totalement
voue' aux inte're^ts tutsis.
- de nombreux re'fugie's ont participe' directement (en tuant, en e'tant
oblige' de tuer) ou indirectement (en laissant tuer) au ge'nocide des
Tutsis et des opposants Hutus en 1994.
Pour beaucoup, le retour au Rwanda signifie risque d'emprisonnement et de
condamnation et non certitude de retrouver sa terre et sa maison. Dans
cette re'gion du Kivu, certains se plaisent a` re'alimenter les conflits
ethniques et l'antagonisme Hutus-Tutsis. Les ge'nocideurs ont de'cide' de
faire de cette zone une sorte de hutuland, leur permettant de mener des
raids au Rwanda et de revenir se prote'ger au Zai"re; paralle`lement le
pouvoir zai"rois a multiplie' les provocations a` l'e'gard de la population
Banyamulenge, qualifie'e de non nationale et donc cense'e rejoindre son =AB
pays d'origine =BB comme les re'fugie's hutus ! Ces discours et dispositions
xe'nophobes, cette =AB e'puration ethnique =BB, ne pouvait qu'effrayer les
Banyamulengues, installe's pacifiquement dans le
sud du Kivu depuis des lustres ainsi que les Banyanwandas d'origine tutsie
(installe's au nord du Kivu) ayant fui les pre'ce'dents massacres de masse
au Rwanda depuis 1959 (ce sont leurs =AB fre`res =BB re'fugie's en Ouganda q=
ui
forment le gros des troupes du FPR).
L'utilisation de l'ethnicite' a` des fins politiques n'est pas nouvelle au
Zai"re. Il y a deux ans, Mobutu attisa le feu en jetant l'opprobre sur les
Kasai"ens, accuse's de tous les maux, afin d'affaiblir Etienne Tshisekedi,
leader de l'opposition. Aujourd'hui, c'est au tour des Zai"rois d'origine
tutsie de faire les frais des jeux politiciens en cours: ironie de
l'histoire, Kengo Wa
Dondo, le Premier ministre qui en appelle au sursaut national face a`
l'agression e'trange`re, subit les attaques de ses adversaires politiques
au motif qu'il est =AB a` 25 % tutsi =BB ! Pour couronner le tout de nouveau=
,
un le'ger vent se'paratiste renai^t dans la riche et voisine province du
Katanga (quatre mouvements inde'pendantistes katangais ont cre'e'
dernie`rement l'Alliance des forces de'mocratiques pour la libe'ration du
Congo-Zai"re).

Les rapports de force en pre'sence

Les risques d'embrasement de toute l'Afrique centrale sont re'els. L'Etat
zai"rois est en pleine de'bandade. Les incessantes luttes de pouvoir entre
les diffe'rentes factions oppose'es a` Mobutu - l'ancien opposant honni,
Tshisekedi, semble avoir noue' des relations avec une fraction des
mobutistes, histoire de se reclasser politiquement face a` Kengo Wa Dondo-,
l'art de ce dernier de coopter les uns et les autres afin de freiner le
processus de de'mocratisation ont de'gou^te' plus d'un Zai"rois de la chose
politique; la situation e'conomique est tellement catastrophique que chacun
se de'brouille pour survivre, hormis bien su^r la haute bourgeoisie qui
continue a` piller
consciencieusement ce qui reste a` piller; quant a` l'arme'e, qui n'a plus
de quoi payer ses troupes, elle les laisse ranc,onner la population et
piller les villages. Bref, le ge'ant del'Afrique n'en finit plus de
s'enfoncer dans la banqueroute. Dans ce contexte, on comprend mieux
pourquoi le gouvernement de Kinshasa a annonce' dernie`rement le =AB renvoi
force' et progressif de tous les
re'fugie's rwandais et burundais campe's sur son territoire =BB:
militairement, le Zai"re aurait bien du mal a` faire face aux arme'es
burundaise et rwandaise !
Le pouvoir rwandais a toujours rejete' toute implication dans le conflit.
Or il est certain que la plupart des miliciens banyamulengues ont e'te'
forme's par des militaires du FPR depuis le de'but des anne'es 90, et que
ce sont ces miliciens qui me`nent des raids dans les centres de re'fugie's
tenus par les anciennes FAR. En tout e'tat de cause, ce conflit, s'il
devait en rester la`, permettrait au gouvernement rwandais de montrer
clairement au gouvernement zai"rois qu'il a les moyens de s'opposer a` lui
militairement; de re'gler
le proble`me des re'fugie's: soit par leur retour au pays (avec arrestation
a` la cle' de certains ge'nocideurs), soit par leur dispersion dans
d'autres re'gions zai"roises; de faire en conse'quence du Kivu une zone
tampon peuple'e en grande partie de Banyamulengues capables de constituer
un premier front en cas de velle'ite's guerrie`res zai"roises.
Si le conflit devait se poursuivre (au 6 novembre, la re'bellion
banyamulenge a annonce' un cessez-le-feu unilate'ral de trois semaines), il
se pourrait alors que l'=C9tat rwandais annexe tout simplement le Kivu ! Le
pre'sident Bizimungu l'a laisse' entendre tre`s clairement: =AB Si le Zai"re
veut renvoyer les Banyamulengues (au Rwanda) qu'il nous rende aussi leurs
terres. =BB C'est un avertissement clair qui, si ce transfert de territoire
venait a` se re'aliser, serait la premie`re re'vision des frontie`res
he'rite'es de la colonisation. Cette annexion, en outre, aurait l'inte're^t
de permettre a` chaque Rwandais de cultiver une terre rendue rare du fait
de la pression demographique.
Pour mener a` bien cette strate'gie, le pouvoir rwandais peut compter sur
son encombrant homologue burundais. Car si le premier se veut porteur d'un
message de'mocratique, progressiste et non ethniste (voir a` ce sujet le
livre de Francois Misser, Vers un nouveau Rwanda - entretiens avec Paul
Kagame', Karthala, 1996), le second est issu d'un e'nie`me coup d'=C9tat
militaire qui a porte' au pouvoir Pierre Buyoya, ancien pre'sident =AB
mode're' =BB entre 1987 et 1993. Depuis trois ans, le Burundi vit au rythme
des affrontements entre des groupes arme's hutus et l'arme'e re'gulie`re.
De plus, depuis deux mois, il est soumis a` un blocus total de la part de
ses voisins (Kenya, Tanzanie, Zaire, Rwanda). Reste que, si le pouvoir
burundais parai^t e'trangement silencieux depuis le de'but du conflit,
conse'quence de sa disgra^ce, il fera certainement entendre sa voix en
cherchant protection aupre`s du Rwanda et du puissant Ouganda le moment
venu.

L'embarras franc,ais

La position du gouvernement franc,ais dans cette affaire est tre`s
difficile. Son soutien jusqu'au dernier jour a` la dictature rwandaise, son
refus de la^cher de'finitivement Mobutu, la fac,on dont il a organise'
l'ope'ration Turquoise (le masque humanitaire servant de couverture a`
l'e'vacuation de l'appareil politico-militaire rwandais) l'ont disqualifie'
aupre`s de la
communaute' internationale. Personne n'a franchement appre'cie' les
arguties franc,aises a` l'ONU a` propos de la notion de ge'nocide (le
gouvernement francais s'inge'niant a` faire croire a` un double ge'nocide,
histoire de de'douaner les uns et d'acca`bler les autres. Depuis, la France
n'a eu de cesse d'isoler le gouvernement rwandais au sein de l'Union
europe'enne ou de la Banque
mondiale pour ce qui concerne l'aide financie`re. Depuis le de'but, sa
tactique est simple: obliger le gouvernement de Kigali a` partager le
pouvoir avec une fraction des Hutus et empe^cher la consolidation d'un
Tutsiland (Ouganda, Rwanda, Burundi) anglophile mordant son pre' carre' (ce
que les africanistes appellent le =AB syndrome de Fachoda =BB), ce qui ne pe=
ut
que re'jouir son lobby
militaro-africain, de'sireux d'en de'coudre de nouveau avec le FPR.
Les tergiversations de la communaute' internationale ont des causes
multiples touchant aux finances (on parle d'un demi-milliard de francs)
comme au politique. Les Ame'ricains, e'chaude's par leur escapade ubuesque
en Somalie et sans re'elle politique africaine (sinon celle de s'appuyer
constamment sur Mandela), voient avec ravissement I'=C9tat franc,ais
s'e'vertuer a` sauver les meubles. Pour l'heure, et conscients qu'une
nouvelle intervention franc,aise dans cette zone serait (a` juste titre)
perc,ue comme une offensive ne'ocoloniale, Chirac et Juppe' cherchent a`
s'assurer des soutiens =AB neutres =BB: l'Espagne de Aznar a acquiesce'; le
Se'ne'gal s'est empresse' de s'en prendre a` l'=C9tat rwandais (=AB La
communaute' internationale souffre encore de son complexe de culpabilite'
vis-a`-vis du re'gime qui a subi le ge'nocide de 1994 =BB a-t-il de'clare');
la Grande-Bretagne s'est aligne'e comme d'habitude sur la position =AB wait
and see =BB ame'ricaine. Reste qu'une intervention internationale semble
ine'vitable, sous une forme ou une autre (organisation de couloirs
humanitaires, force d'interposition ou envoi de me'diateurs charge's de
contro^ler le retour des re'fugie's), avec ou sans les Ame'ricains.
Ce conflit illustre significativement la difficulte' que rencontre l'=C9tat
franc,ais pour se maintenir en position de force en Afrique. Incapable de
soutenir financie`rement ses anciennes colonies, il a, en liquidant la zone
CFA, ouvert son pre' carre a` la concurrence internationale ;
politiquement, il a perdu le Rwanda (mais e'galement le Burundi, puisqu'il
se mit a` soutenir le
pouvoir e'lu en 1993, e'limine' par un coup d'=C9tat re'cent), assiste a` la
monte'e en puissance du ge'ant sud-africain et doit faire face aujourd'hui
aux risques d'implosion du Zai"re. Or a-t-il les moyens de pre'server ces
zones de cliente`le ? Rien n'est moins su^r. . .

Kittu Patxi (Cerde Bakounine)
11 novembre 1996

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