Un texte du gpe Proudhon de la FA France

Alain L'Huissier (alain@minitelorama.com)
Thu, 12 Dec 1996 20:09:15 +0100


Spezzano Albanese

Spezzano Albanese est une petite ville de 6 000 habitants, située dans
la Sila, en Calabre. Communauté albanaise où l'on parle encore
l’albanais ancien et de religion orthodoxe.
L’interview est réalisée par 2 copains du groupe qui sont allés, cet
été, dans le sud de l’Italie. Les propos sont de Domenico Liquore, l'un
des plus anciens acteurs de cette expérience.

Drapeau Noir : Comment s’est constitué la Fédération Municipale de Base
(FMB) ?
Réponse : La FMB est le résultat d’une intervention d’une vingtaine
d’années du groupe anarchiste du lieu, qui a commencé à agir fin
72/début 73. La FMB naît donc dans les années 92. Toute l’activité que
nous avons déployée a été toujours caractérisée par une attention
particulière donnée aux problèmes locaux et territoriaux, sans jamais
les séparer des thématiques proposées au niveau national et
international. Par exemple, la mort de Franco, la reconstruction de la
CNT en Espagne, qui ont amené un débat au niveau national en Italie,
sont repris à travers différentes interventions à Spezzano. Dans la
région de Cosance, où il y avait différents groupes, on parlait de créer
une fédération calabraise. Ces années-là ont été des années où il y
avait en Italie des mouvements sociaux forts. Nous sommes au début des
années 70, après la "La Stragie di Piazza Fontana" ("le massacre de la
Place Fontana"). Ici, cela se traduisait par un fort mouvement étudiant,
chômeur. Il y avait deux usines de textile qui étaient menacées de
fermeture, donc un mouvement de travailleurs d’Inteca, etc ... Notre
groupe a vite compris qu’il ne pouvait pas se limiter à une intervention
idéologique et on pensait que l’on devait accorder nos principes avec
des pratiques de lutte qui s’exprimaient dans ces moments. Le groupe
était constitué d’étudiants, de chômeurs, de quelques travailleurs du
bâtiment, de journaliers. La seule réalité non représentée était
peut-être les femmes. Problème éternel chez nous alors que dans les
collectifs issus de ces luttes, il y avait une présence féminine en
expansion. Sur ces luttes, s’organisent les premiers Comités de
chômeurs, de travailleurs, qui forment les premières structures de masse
qui vont prendre une ampleur nationale. Dans ces structures, il n’y
avait pas seulement des anarchistes. Elles étaient complètement
autonomes du travail spécifique du groupe anarchiste. Une vision
dualiste de l’organisation : d’un côté, les groupes spécifiques, de
l’autre, les organisations de masse. Ce travail s’est poursuivi jusque
dans les années 77, années dans lesquelles les anarchistes du lieu
servaient de point de ralliement pour toute la région Castovillari. Les
autres mouvements marxistes, comme la Lutte Continue, qui étaient très
forts dans cette région avaient complètement disparu. Au niveau
national, dans ces années, on commence à parler de la reconstruction de
l’USI (Union Syndicale Italienne, correspondant à la CNT). Il y a deux
"congrès", un à Rome, l’autre à Gênes, d’où sortent deux tendances. Ici,
on avait beaucoup agi autour de l’anarcho-syndicalisme parce que
l’intervention que nous faisions nous amenait à ressentir le besoin
d’une structure syndicale déjà avant que le débat soit porté au niveau
national. On a participé au débat national et on s’est rendu compte que
la situation italienne ne correspondait pas à notre manière de lire la
réalité, ce qui nous a amené à des positions plus en accord avec notre
vécu. On voyait dans le débat national un discours surtout idéologique,
des polémiques presque personnelles et on s’apercevait que l’USI ne
naissait pas du monde du travail mais de la volonté de certains
anarchistes qui avaient simplement changé de nom. Pendant ce temps, à
Spezzano, le discours anarcho-syndicaliste se construisait dans les
comités de lutte qui englobaient un territoire plus vaste et étaient
composés non seulement d’anarchistes, mais de copains de groupes
extra-parlementaires, quelques uns de Démocratie Prolétaire ou de
formations marxistes, et la plupart des gens étaient des travailleurs,
des chômeurs, etc .... Pendant qu’on poussait à la naissance d’une
structure vraiment de masse, au niveau national, il y avait peu de
présence anarchiste dans les luttes qui faisaient rage à cette époque
(les hospitaliers, les travailleurs des aéroports, etc ...). Et l’USI
naissait à l’intérieur de mouvements spécifiques incapables de
rassembler les dissidents des syndicats officiels. Cette situation a
amené, au congrès de Gênes, à deux positions différentes : d’un côté
certains copains voulant la renaissance de l’USI, de l’autre ceux qui
mettaient en avant le travail dans les structures de base (exemple, les
précaires de l’école). Nous ne nous sommes reconnus dans aucune des deux
motions et, retournés à Spezzano, on a décidé d’unifier toutes les
différentes structures du territoire dans une seule Union Syndicale de
Zone (USZ). L’USZ née en 78, n’adhérait pas au CAD (Comité d’Action
Directe) né à Bologne après le congrès de Gênes, ni à l’USI constituée
au congrès de Parme, en 79. Avec l’USZ, on a travaillé pendant plus de
cinq ans sur la problématique du monde du travail, du chômage et on
commence à s’intéresser à la thématique territoriale en opposition à la
mairie. Il naît l’exigence communaliste et municipaliste de laquelle
sortira, en 92, la FMB. Je voudrais bien que l’on comprenne : les
structures de masse diversifiées, qui faisaient un travail spécifique,
avec l’USZ, trouvent une unité qui se traduit par un intérêt sur un
territoire plus large. On passe d’une vision syndicale classique à une
intervention complexe qui met ensemble non seulement le monde du travail
mais aussi toutes les réalités présentes sur le territoire communal. On
commence à regarder les choix administratifs que l’on dénonce lors
d’interventions publiques pour leur caractère clientéliste et de
chantage, pour les choix discriminatoires et répressifs, surtout en ce
qui nous concerne. On a fait des luttes sur la santé, l’instruction et
la gestion frauduleuse de la commune. Ceci a conduit à créer un rapport
de lutte avec l’administration communale qui essayait d’empêcher nos
meetings. La sympathie grandissait autour de nous. On avait deux cents
personnes dans l’organisation, dont trente étaient très actives.
D.N : Quels sont, dans cette période, les groupes de gauche qui
travaillaient sur le même terrain ?
Réponse : Dans les années 76, il y a la disparition de la Lutte
Continue. En 77, la gauche marxiste était rentrée dans l’institution
parlementaire, comme Démocratie Prolétaire. Il y avait quelques
marxistes-léninistes et l’Autonomie Ouvrière qui n’a jamais eu un grand
poids chez nous. Il n’y avait pas de groupes organisés et déjà en 77
notre groupe était la seule référence sur tout le territoire.
D.N : De quel parti était le maire ?
Réponse : Le maire était du PC, mais pire qu’un démocrate chrétien.
Notre travail consistait aussi à faire comprendre que l’appartenance
politique ne change pas profondément les choses. Le pouvoir corrompt.
Là, on voyait l’idéologie libertaire de l’USZ et on est arrivé à
propager cette idée, même si on a eu des luttes dures avec la base du PC
que les dirigeants dressaient contre nous. Il y eut des moments où la
confrontation tendait vers l’affrontement physique. En 92, la
magistrature met le maire et une partie des conseillers en accusation.
Les gens commencent à comprendre que tout ce que nous dénoncions depuis
la fin des années 70 n’était pas des affabulations. Cela a conduit les
gens à s’intéresser à nos activités. Avant 83, en plein conflit avec
l’administration communale, le maire nous a souvent défié de dénoncer à
la magistrature ses agissements tout en sachant que cela était hors de
notre logique et de notre praxis. En 83, certains travailleurs de l’USZ,
après un large débat, au niveau personnel, décident de porter l’affaire
devant la magistrature. Un an plus tard, à la suite de l’enquête, une
scission a lieu au PC. En 84, pour rester à sa place, le maire est
obligé d’acheter un conseiller du MSI (Mouvement Social Italien, parti
fasciste). En 85, pendant la période électorale, on ressent l’exigence
de créer une alternative à cette situation. On a de fortes pressions
pour présenter une liste, alors que depuis des années nous développions
une pratique abstentionniste. Le message passait au niveau politique
national, mais sur la localité, l’illusion de pouvoir changer les choses
à travers les élections était tenace. Et en en effet, une liste civique
est présentée à laquelle nous avons refusé de participer en nous
différenciant. Cette liste, de manière indirecte, avait des aspirations
libertaires et reprenait beaucoup des méthodes que nous avions utilisées
dans le travail effectué les années précédentes. Avec le temps, elle
change de pratique et d’objectifs en défendant les mêmes intérêts que
les listes précédentes. Pendant que se constituait la liste civique,
nous avons conçu comme réponse libertaire, en expliquant encore les
raisons de notre abstentionnisme au niveau national comme au niveau
local, une Fédération Municipale de Base qui se veut être une
alternative au pouvoir de la mairie. Et pendant que les autres font leur
campagne électorale, nous constituons un Comité pour la FMB dans la
tentative de rassembler toute personne se reconnaissant dans un discours
d’autogestion et de gestion directe en opposition aux choix de
l’abdication du pouvoir en faveur du conseil municipal. La FMB naît donc
comme une proposition anarchiste et tout de suite elle s’étend à une
grande partie de la population. En pleine campagne électorale, se tient
une assemblée constitutive de la FMB. La mairie est constituée par la
liste civique, les socialistes, la Démocratie Chrétienne et le PC en
opposition. Le maire était de la liste civique.
D.N : Quels sont les rapports de la FMB avec l’administration communale
?
Réponse : La FMB se pose en alternative. Elle est née sur cette base.
Elle a toujours voulu être autre chose que le pouvoir de la mairie et
c’est pour cela que nous la définissons comme alternative. Les rapports
avec la mairie sont conflictuels. En ce qui concerne l’organisation, la
FMB tient compte de toutes les expériences passées et se propose comme
une structure complexe. Une organisation de masse qui ne se veut pas
être seulement revendicative des exigences du monde du travail, du
chômage, de l’école mais aussi politique. Elle doit se faire porteuse
d’un projet qui fasse entrevoir ce que pourra être la société libertaire
future, c’est-à-dire l’organisation complexe de la société comme se la
préfigurent les libertaires. Dans la FMB, on a des structures syndicales
mais elles veulent rassembler les différentes catégories sociales avec
l’union civique.
D.N : Qu’est-ce que l’union civique ?
Réponse : Les travailleurs sont non seulement des travailleurs qui
luttent pour leurs droits mais aussi des citoyens inscrits dans une
thématique territoriale. Toutes les structures particulières ont droit
de cité dans l’union civique. Cette structure organise sur le territoire
les services, l’école, la santé, s’oppose aux choix de l’administration
et propose une manière différente de gérer et de décider. Quand on a
commencé à parler de la FMB, on a eu peur d’être mal compris par le
mouvement libertaire, d’être taxé d’interclassistes, de constituer le
Comité des Citoyens de l’UIL (Union Italienne du Travail, syndicat de
droite) proposé par Benvento. Cela nous faisait peur mais c’était la
suite logique à notre intervention depuis des années. Il faut spécifier
que notre conception du municipalisme est différente de la position
bookchinienne. Le communalisme est très varié. En Italie, on a eu, au
niveau historique, des propositions sur la thématique communaliste.
Berneri est l’un des plus grands agitateurs de cette thématique et je
pense qu’il aurait beaucoup à dire sur Bookchin, ainsi que Malatesta,
celui des dernières années, quand il commençait à parler de gradualisme.
Sûrement qu’il ne pouvait pas être d’accord avec Bookchin.
D.N : Que propose Bookchin ?
Réponse : Il propose aux anarchistes de faire comme les autres partis,
de se présenter aux élections, de gérer le pouvoir des mairies.
"Puisqu’on est anarchiste, on pourra impulser une démocratie de base et
la démocratie directe". Nous, on pense que rentrer dans le jeu
électoral fait perdre aux anarchistes leur spécificité et leurs valeurs.
Les anarchistes refusent la délégation du pouvoir. Ils ne pourront
jamais créer un parti. Accepter le pouvoir et dire que les autres ont
mal fait et que l’on fera mieux, fait qu’une partie de la société, que
tu le veuilles ou non, serait obligée de dominer les non-anarchistes à
travers la démocratie directe. Nous avons refusé cette logique et on
affirme que toute organisation doit partir de la base.
(suite au prochain numéro : Comment définissez-vous le communalisme ?)
DN : Comment définissez-vous le communalisme ?
Réponse : C'est l'intérêt porté au teritoire. La commune comprend le
mondedu travail, la vie civlie, etc ... En intervenant au niveau du
municipal, on arrive à toucher non seulement le monde du travail mais
aussi toute la vie communautère. Toutes les fois que l'administration de
Spezzano fait des choix, l'Union Civique de la Fédération Municipale de
Base (FMB) fait ses contre-propositions, qui ne sont pas présentées à
l'administration mais proposées à la discussion dans tout le pays afin
d'accentuer la prise de conscience des gens. Qu'elle le vuille ou non,
la mairie est obligée de tenir compte de ces propositions. Par exemple,
on a imposé que le bilan de la mairie et les plans d'utilisation des
sols et ses variantes soient discutés en assemblée générale. Il est
clair que les administrateurs ont fait des choix que nous avons
combattus et que nous continuons à combattre, mais cela a servi à faire
comprendre qu'il est possible, en se positionnant en alternative au
pouvoir, de faire des propositions diférentes et de gérersa propre vie.
DN : On a lu, sur Umanita Nova (journal de la Fédération Anarchiste
Italienne), qu'il y a eu une assemblée où étaient invités quatre maires.
Comment en êtes-vous arrivés à cette décision et qu'est-ce que cela a
apporté à la FMB ?
Réponse : Nous avons fait une equête sur quatre communes car on pense
que notreexpérience doit s'élargir au-delà de Spezzano. En effet, la FMB
est déjà connue puisque Spezzano est le chef lieu de canton et que notre
activité et notre intervention publique ne sont pas seulement écoutées
dans le pays mais par beaucoup de gens de passage. On pense que l'on
doit faire un saut qualitatif en promouvant la naissance de structures
identiques dans les pays limitrophes où existe déjà une sympathie pour
la FMB. Dans les pays comme Terranova, Tarsia, etc ... on a fait une
recherche sur le service et les choix administratifs. On est allé sur
quatre communes et on s'est fai donné le bilan prévisionnel, on l'a
étudié et on a analysé les choix qui s'opéraient. Il faut dire que dans
ce travail, nous avons des facilités parce qu'après vingt ans
d'existence, aucune commune n'oses nous refuser ce que l'on demande de
peur d'être dénoncée publiquement. De cette étude, on a produit un
document où l'on dénoçait des choses et où nous faisions des
contre-propositions à un niveau départemental. Ces propositions qui
touchaient les services, la santé, l'instruction, l'urbanisme
s'adressaient non seulement à Spezzano mais aussi à Terranova, Tarsia et
San-lorenzo. En conclusion de ce travail, on a fait cette assemblée où
étaient invités les maires pour qu'ils voient le fonctionnement et les
critiques de l'assemblée. L'assemblée fut positive parce qu'elle a créé
les conditions que ce type d'intervention s'élargisse à tout le
district. Après les vacances estivales, c'est le type d'intervention que
nous alons développer. Aujourd'hui, au niveau national, ce type
d'intervention est beaucoup débattu. Les foires de l'autogestion sont un
miroir de tout ce qui en Italie tourne autour de la problématique
communaliste, municipaliste ou d'autogouvernement (les deux termes
principalement utilisés en Italie : municipalisme libertaire lié à
Bookchin, communalisme, ce que nous préférons)
DN : Existe-t-il en Italie d'autres expériences de ce type ou d'autres
personnes qui travaillent dans la même perspective ?
Réponse : Quand on pensait à cette Union Civique, on avait peur que
beaucoup de copains comprennent mal notre démarche. Cela nous a conduit
à peu publiciser la FMB. Rédacteurs d'Unmanita Nova, nous avons fait
seulement un compte rendu des initiatives portées par la FMB sans
expliquer en quoi elles consistaient vraiment. Nous avons tout de suite
reçu une quantité de lettres où on nous demandait de plus amples
explications. En effet, nous avons eu des réactions contraires à ce que
nous pensions. Ceci nous a conduit à diffuser notre démarche. On a
découvert que d'autres réalités agissaient dans la problématique
municipaliste. On a connu un réseau de petites entités qui avaient une
coordination à Bologne. Da ça est né un premier congrès. Cette thématiqe
était propagée au même moment au la Ligue du Nord faisait le discours du
fédéralisme à sa manière. D'un côté, en Italie, existait un fédéralisme
rétrograde, raciste et conservateur, porté par la Ligue, et de l'autre,
en opposition, le fédéralisme libertaire était revalorisé avec ses
racines idéologiques historiques. De copains de Milan, de Turin et
d'autres villes naît l'idée d'une foire de l'autogestion pour confronter
toutes les réalités qui agissent dans le domaine du municipalisme, du
communalisme ou tout simplement de l'autogestion, en alternative à une
ogique de domination. A Alessandria, s'est déroulée la première foire de
l'autogestion où beaucoup de réalités étaient présentes. Cette foir a
lieu tous les ans et devient toujours plus importantes aussi bien au
niveau quantitatif que qualicatif. Il y a eu aussi des publications (le
livre de Sandro Vaccaro et le mien). Je voudrais réaffirmer que le
municipalisme n'a pas été inventé par Bookchin. Le municipalisme
appartient au patrimoine historique idéologique des anarchistes.
Bookchin a pris ce type dethématique en y insérant des choses à lui,
choses qui ne sont pas partagées par tous, dont nous. Nous refusons
cette logique qui pousse les anarchistes à une candidature qui les
oblige à la gestion du pouvoir et qui leur fait perdre toute identité.
Ce type de logique peut sortir de mouvements réels de base mais les
anarchistes doivent avoir la capacité dedéfendre un projet alternatif.
Autrement, ils risqueraient de devenir pas mieux que ce que sont les
autres partis. Les copains qui se retrouvent dans la logique de Bookchin
et qui se présentent aux élections municipales sont peu et n'ont aucune
prise dasn le mouvement anarchiste général.
DN : Dans ton livre, tu parles des attitudes et du langage que les
anrchistes ont pris au mouvment marxite. Tu considères ça génant et
négatif. pourquoi ?
Réponse : Je pense que les anarchistes, au niveau historique, ont eu un
complexe d'infériorité face au marxisme (aussi dans la révolution
espagnole, je pense que beaucoup d'erreurs sont dues à ce complexe). Si
on prend l'exemple du concpet de classe et de lutte de classes, on reste
trop lié à la conception marxiste du prolétariat. Dans le mouvement
anarchiste, la classe n'est pas seulement le prolétariat mais tous les
exploités, les dominés, les soumis au pouvoir. On aurait du parler
d'exploités, de dominés, à l'intérieur desquels il y a le prolétariat
mais pas seulement. Quand on a commencé à parler seulement de
prolétariat, notre logique s'est marxisée. Même notre syndicalisme, qui
se veut complex et pas seulement revendicatif (l'anarcho-synidicalisme),
a subi la même logique. La CNT espagnole avait à l'intérieur une forte
conception du prolétariat même si, par la suite, ils ont réalisé le
communalisme et l'autogestion. C'est comme si les anarchistes voulaient
utiliser la même logique marxiste, logique dans laquelle ils sont
perdants. Si les marxistes ont, comme perspectives, la gestion du
pouvoir,les anarchistes doivent tenir compte de tous les exploités, de
tous le dominés et créer des structures sociales qui présagent ce que
doit être la société libertaire future. A part dans la révolution
espagnole, nous n'avons pas réussi cela. Je pense quand même qu'il
faudrait discuter d'un manière critique la révolution espagnole pour en
dégager les aspects positifs et ses limites.
D.N : La FMB se limite-t-elle seulement à ce travail de
contre-proposition face à la mairie ou cherche-t-elle à créer des
alternatives sur le terrain ?
Réponse : Nous avons créé une coopérative, "Arcobaleno" (arc en ciel),
qui regroupe des peintres en bâtiment. On essaye aussi de regrouper des
travailleurs agricoles, des services. Nous voulons être capables de
créer du travail auto-gestionnaire. le grand mérite et le but de
l'auto-gestion, c'est de regrouper lescompagnons pas seulement pour les
discussions politiques sur lemunicipalisme mais les confronter à des
expériences pratiques comme les coopératives. Au delà de l'intervention
d'opposition à l'institution, on veut créer des structures alternatives
de production capables de faire entrevoir la réalité d'une soicété
future.
D.N : On se fait l'avocat du diable. N'avez-vous pas peur que votre
coopérative devienne ce que sont les coopératives du nord de l'Italie ?
Ces coopératives, dans leur confrontation à l'économie capitaliste,
aboutissent soit à l'auto-exploitation, soit à leur insertion dans une
logique de marché qui leur fait perdre toute potentialité alternative.
Réponse : La fin de coopératives en Italie est ce que tu dis mais
l'origine (vous qui venez de Besançon, avec Proudhon, vous devriez le
savoir) c'est une idée liberatire d'autogestion. Il faut les ramener à
leur origine. on pourrait avoir la même peur pour ce qui concerne le
fédéralisme : les Etats-Unis sont fédéralistes, Bossi est fédéraliste,
la Suisse est fédéraliste. Ils ont pris beaucoup de nos mots, comme le
fédéralisme, l'autogestion, etc ..., mais cela doit-il nous empêcher
d'utiliser ces mots ? Pour les coopératives, c'est sûr qu'il y a des
dangers, surtout quand il n'y a pas de forte présence libertaire. Nous
avons eu beaucoup de difficultés quand nous avons créé la coopérative
car il manque une mentalité et une conception de produire et travailler
de manière alternative, en opposition au modèle capitaliste. Encore
aujourd'hui,on a ce type de problèmes et de contradictions. On peut
sûrement se tromper mais si on est profondément convaincu et si le
mouvement anarchiste commence à s'intéresser, de manièreprtique, à ces
choses et à être à l'intérieur, il y aura moins de danger de dérives
autoritaires. Quand nous ne sommes pas présents et que nous laissons aux
autres l'initiative, c'est clair que l'on aura des coopératives comme
l'Emilia et la Romagna.
D.N : La ccoopérative est une structure économique et doit tenir compte
du marché. C'est pour cela que je t'ai parlé d'auto-exploitation. Pour
survivre, ou tu crées un marché alternatif, une manière de vivre
alternative capable de bloquer la course à la consommation, ou on finit
par la dénaturer.
Réponse : C'est sûr que si les coopératives naissent de manière isolée,
si elles ne sont pas insérées dans un débat plus global qui englobe
différentes réalités (c'est le bur de la foire à l'autogestion), le
danger dont tu fais part est bien réel. Nous l'avons toujours à
l'esprit. C'est pour ça que l'on cherche à mettre en relation toutes ces
réalités, tous ces problèmes et contradictions, pour chercher des
solutions. C'est sûr qu'il y aura toujours des problèmes. Tu parlais
d'auto-exploitation. Il est certain qu'il est possible que dans une
coopérative on gagne moins et on travaille plus. Mais tout cela peut
être changé s'il y a plus de opains qui s'investissent et un réseau de
différentes réalités. l'important est que tu fasses quelque chose sans
patron. Les décisions sont prises tous ensemble. On peut faire des
concessions vu ce que propose le système capitaliste, parce que nous
commençons à modeler une société alternative.
Dans le mouvement anarchiste, il y a une division. Certains copains sont
pour la lutte revendicative, politique, conflictuelle avec la pouvoir.
Ils pensent que les coopératives, les organisations autogestionnaires
doivent être refusées car elles ne sont pas gérables à l'intérieur du
système capitaliste. Les autres pensent qu'il faut seulement avoir un
travail en fonction de la dréation de coopératives ou de moments
autogestionnaires. Pour moi, tous les deux se trompent. Il faudrait
conjuguer tous les deux, non pas les vivre de manière antagoniste. Dans
un systèem de domination, on doit être en conflit avec le pouvoir et, en
même temps, on peut proposer des structures alternatives. ces deux
attitudes font part de la même lutte contre la domination. Au contraire,
beaucoup d'entre nous vivent soit la lutte de clases à 100 %, soit une
vie retirée dans des îles heureuses. Dasn les deux cas, il y a un danger
de réintégration.
D.N : Après une longue absence, on est frappé par l'uniformisation que
la culture du sud a subi et par la poussée de la course à la
consommation. Il y a 12 ans, il existait ici une quantité de cultures
différentes et on distinguait facilement la pauvreté de la richesse.
Aujourd'hui, il semble que le tissu social soit désagrégé. Les gens
vivent devant la télévision où les programmes sont identiques à ceux de
la France. Dans une région où le revenu est encore le plus faible
d'Italie, on a une apparence de richesse impressionante. On voudrait
savoir comment vous évaluez ce processus et quelle est votre position
face à ces nouvelles données ?
Réponse : On vit la même situation que partout ailleurs amplifiée
peut-être par le fait que les gens s'identifient aux modèles télévisés
pour avoir l'impression de sortir de leur sous-développement. Je ne
crois pas que ce soit quelque chose de positif car cela cache les
contradictions que nous vivons. Par exemple, à Spezzano, avec le temps,
beaucoup de mots albanais sont remplacés par des mots italiens. On subit
la tyrannie d'une culture italianisante. Les anarchistes devraient être
sensibles à ce changement de situation, non pour en faire une priorité
de leur combat mais pour l'insérer dans une plus grande réfleion
culturelle, pour faire comprendre qu'il existe une manière de vivre
différente de celle qui est proposée par la société de consommation et
le capitalisme. Une intervention communaliste pourrait tenir compte de
cette question, pas pour reculer mais pour se projeter vers l'avenir
dans un discours fédéraliste de respect des cultures minoritaires. Notre
lutte doit être globale et la culture en fait partie.
D.N : Que pensez-vous de la proposition de Bossi de la sécession de
l'Italie ?
Réponse : Je peux dire que dans le sud, ce type de débat n'existe pas.
En Sicile, aux dernières élections régionales, il y a eu une tentative
d'une liste indépendantiste mais elle a échoué. Il n'existe pas ici un
fort mouvement indépendantiste et le sécessionisme est très mal vu. Il y
a, au contraire, une forte exigence de décentralisation administrative.
Dans la FMB, il y a aussi des personnes qui voient le fédéralisme comme
un moyen de décentralisation. Par exemple, souvent on nous demande
pourquoi nos impôts doivent passer par Rome, et pourquoi nous ne pouvons
pas décider nous-mêmes de leur emploi ? Nous-mêmes, souvent, disons que
c'est la communauté qui doit décider et non vingt personnes, et qu'il
n'est pas logique de payer de impôts à Rome qui après les renvoie chez
nous sous forme de financement. ce discours suscite beaucoup d'intérêt.
S'il n'existe pas un sentiment indépendantiste, la Ligue du Nord est
plutôt rejeter que vécue comme projet auquel adhérer, il existe quand
même cette exigence d'être contre l'Etat. L'Etat chez nous est vécu de
manière contradictoire. il est haï et aimé en même temps, aimé pour les
facilités qu'il donne.
D.N : Quels sont aujourd'hui les rapports avec l'U.S.I ?
Réponse : Nous avons ahéré à l'U.S.I parce qu'on pensait qu'à
l'intérieur de l'U.S.I, plus que dans n'importe quel syndicat, on
pourrait avoir un discours d'organisation sociale, un réel projet de
société. Aujourd'hui, avec la scission de l'U.S.I, on a décidé de rester
en dehors. On pense qu'il manque et qu'il serait indispensable en ce
moment, un grand débat sur l'anarcho-syndicalisme : ses fins, ses
moyens. Pour le moment, le débat n'exsite pas. Et sans celui-ci, on ne
voit pas comment s'en sortir.

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Alain L'Huissier et Michèle Rollin

L'union de la presse anarchiste

et de la génération montante des réalisateurs.

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