(fr) A propos d'une ratonnade (claude Guillon)

counter@francenet.fr
Mon, 21 Oct 1996 13:08:06 +0200


La Police contre le mouvement social
----------------------------------------

A PROPOS D'UNE RATONNADE :
BELLEVILLE-ME'NILMONTANT, 28 AOUT 1996

----------------------------------------

Claude Guillon

Victime parmi d'autres, le 28 aout dernier, d'une vaste ope'ration de
terreur policie`re lance'e sur les quartiers de Belleville et de
Me'nilmontant, a` l'issue d'une manifestation en faveur des e'trangers
"sans papiers", j'ai e'te' interpelle' dans un cafe' et violemment frappe'
par un policier de la "Brigade anticriminalite'" (BAC) du dix-neuvie`me
arrondissement. Blesse' a` la tete et souffrant d'une he'morragie interne
au foie, on me fera attendre plus de quatre heures avant de me conduire a`
l'h=F4pital.

Non contents de me porter des coups, auxquels j'ai eu beaucoup de chance de
ne pas succomber, les policiers ont monte' contre moi un mauvais sce'nario
qui me vaut de compara=EEtre le 23 octobre prochain (a` 9 h du matin) devant
la 24e chambre correctionnelle du tribunal de Paris pour "violences a`
agents" et "re'bellion". Avant que soit instruite la plainte que je viens
de de'poser pour "tentative d'homicide" et "non assistance a` personne en
danger", c'est donc moi qui vais devoir rendre compte de violences
imaginaires, sur accusation de mon agresseur !

Au contraire de tant d'autres victimes habituelles de violences
policie`res, les mots ne me manquent pas pour de'noncer leurs auteurs. En
conse'quence, il m'a paru utile et ne'cessaire de tenter de comprendre en
quoi la ratonnade du 28 aout peut etre conside're'e comme emble'matique de
la politique gouvernementale a` l'e'gard des sans papiers, mais aussi de
tout le mouvement social, et en quoi elle marque un retour a` des pratiques
policie`res courantes en mai 1968 et dans les anne'es 70 (on se reportera
utilement a` ce propos au livre de Maurice Rajsfus re'cemment paru : "La
Police hors la loi", le Cherche-Midi e'diteur).

Pour l'anecdote, je n'en e'pargnerai pas les de'tails, meme s'ils peuvent
para=EEtre de'risoires. Outre qu'ils seront au centre des proce'dures
judiciaires a` venir, je tiens que te'moigner est une manie`re d'e'viter la
banalisation de tels faits.

----------------------------------------

UN CORTeGE PACIFIQUE

Ce mercredi 28 aout, la manifestation en faveur des "sans papiers" a e'te'
de'sorganise'e par les tirs de grenades des CRS a` la hauteur du me'tro La
Chapelle. Les manifestants arrivent en ordre disperse' place Stalingrad. La
rue Lafayette demeure ferme'e a` la circulation ; elle est remplie de
manifestants qui continuent de de'filer ou, pour certains, rentrent chez
eux. Je rejoins un groupe d'environ 500 personnes qui avancent lentement,
en musique, au son de tambours africains. Elles empruntent la rue du
=46aubourg Saint-Martin. A aucun moment la police ne cherche a` disperser ce
corte`ge, lequel e'vite pour sa part de se trouver au contact des CRS.
Ceux-ci sont visibles aux abords de la gare de l'Est, et le corte`ge
bifurque vers Belleville, par une rue perpendiculaire a` la rue du Faubourg
(la rue du Terrage, me semble-t-il). Sa progression est constamment
surveille' par des policiers en civils qui le pre'ce'dent de quelques
dizaines de me`tres.

Arrive's a` Belleville, place du Ge'ne'ral Ingold, une partie des
manifestants se dispersent dans le me'tro ou les cafe's alentour,
quelques-uns demeurant sur la place. Je quitte les amis avec lesquels j'ai
de'file', salue d'autres personnes de connaissance, et m'apprete a` prendre
le me'tro. C'est a` ce moment que se produit un incident auquel le policier
qui m'a interpelle' pre'tend que j'ai e'te' mele'. Des motards de la police
(4 ou 5 au plus) traversent la place, enfilant la rue Louis Bonnet. Ils
sont la cible de quelques jets de projectiles. Pour ce que je peux voir et
entendre de la` ou` je me trouve (a` l'angle du boulevard de la Villette et
de la rue du Faubourg du Temple), je dirais qu'il s'agit d'objets le'gers.
La police parle de "tubes en plastiques".

Je n'ai pas entendu de bris de verres ou de bruits me'talliques. Selon les
de'clarations meme de ces motards, aucun d'eux n'a e'te' touche' par les
projectiles, pas plus d'ailleurs que leurs motos. Cet e'pisode de quelques
minutes, qui tient davantage, par sa dure'e et son absence de conse'quence,
de la gesticulation symbolique que de l'e'meute, est le signal d'un afflux
de cars de police, de CRS et de policiers en civil sur le carrefour. Un
convoi de CRS remonte notamment la rue du Faubourg du Temple.
Jugeant - avec quelque na=EFvete' - plus prudent de ne pas para=EEtre quitte=
r
les lieux pre'cipitamment, et pour e'viter d'etre pris dans une charge, je
de'cide d'attendre dans un cafe' que le calme soit tout a` fait revenu.
J'entre au "Zorba" rue du Faubourg du Temple, je commande' un the' et
m'accoude au comptoir, tandis que la plupart des clients restent masse's
devant l'entre'e pour observer la suite des e've'nements.

Au bout de quelques minutes, deux ou trois personnages en civil, auquels je
n'ai pas vu de brassard "Police", mais dont je devine aise'ment la
qualite', font irruption dans l'e'tablissement. L'un d'eux me de'signe et,
imme'diatement, m'entra=EEne dehors brutalement en me faisant une clef au
bras. J'entends quelqu'un crier derrie`re moi "Mais il n'a rien fait !".
J'apprendrai plus tard qu'un autre policier a arrose' de gaz lacrymoge`ne
les consommateurs en terrasse. Celui qui me tient me plaque d'abord contre
un car de police stationne' devant le cafe', puis m'ame`ne derrie`re ce
car. Je lui indique que je peux lui pre'senter mes papiers et le suivre
sans qu'il use de violence. A ce moment, il me frappe a` la tete, a` l'aide
d'une matraque ou d'un baton. Je saigne tout de suite abondamment et perds
l'e'quilibre, e'tourdi par la violence du coup. Comme je me redresse
pe'niblement, il me frappe a` nouveau, violemment et tre`s rapidement, a`
l'abdomen, a` la hauteur du foie. Deux ou trois coups de poings et de
genoux qui me coupent la respiration. On me tra=EEne ensuite vers un autre
car de police.

Lorsque celui-ci est rempli d'une dizaine de personnes interpelle'es, dont
deux portent des blessures spectaculaires au visage, nous sommes emmene's
dans un local de police. Avant le de'part du car et durant le trajet, je
peux entendre sur la fre'quence radio de la police, l'e'tat-major demander
un bilan des interpellations, blesse's, et grenades utilise'es aux
diffe'rentes formations engage'es. Elles sont au moins au nombre de quatre,
comportant des CRS, plusieurs cars de police et des policiers des BAC
L'ope'ration, qui n'en est qu'a` son de'but, est donc bien supervise'e par
une autorite' policie`re.

Dans le car, je me plains de violentes douleurs et tente de re'clamer un
me'decin ; un jeune homme, secouriste de son e'tat, lui aussi interpelle'
au"Zorba=BB, veut interce'der en ma faveur. Il est brutalement repousse' et
menace'. Parvenu au commissariat, nous sommes menotte's. Les plaisanteries
fusent : "Il a bobo a` la tete"; "Pourquoi t'es penche' comme c,a, t'as
perdu quelque chose?"=8A

Au bout d'un moment je suis conduit dans une pie`ce ou` se trouvent des
officiers de police judiciaire (O. P. J. ) et le policier qui m'a
interpelle' et frappe', dont j'apprends qu'il s'agit du brigadier de police
L. J'assiste donc a` sa"de'position =BB. En fait a` la re'daction d'un
mauvais sce'nario ou` je suis cense' tenir le r=F4le de l'e'meutier fe'roce=
=8A
mais ridicule de maladresse ! Qu'on en juge : je suis suppose' avoir lance'
des"tubes=BB sur les motards, sans qu'aucun projectile n'ait atteint ni
motards ni motos. Ce de'tail embarasse d'ailleurs l'OPJ En effet, les
motards, indemnes, ont regagne' leurs quartiers, sur leurs motos intactes.
"Si j'ai pas de de'lit, se plaint-il, je vais devoir les relacher". C'est
probablement cette perspective de'plaisante, du point de vue des policiers,
qui me vaut une re'e'criture du sce'nario. Non seulement j'ai bombarde' les
motards, mais e'galement les policiers de la BAC qui cherchaient a`
m'interpeller=8A La` non plus, mes tirs n'ont atteint personne. Sans doute
de'goute' de ma propre gaucherie, je suis suppose' avoir fui en courant, et
m'etre re'fugie' - au vu de mes "victimes" -dans un cafe' ou` ils n'ont eu
e'videmment aucune peine a` me de'nicher.

Emeutier maladroit, disais-je, et fuyard stupide !

Soyons se'rieux ! A supposer meme que, pour feter mon quarante-quatrie`me
anniversaire, j'eusse de'cide' d'entamer sur le tard une carrie`re de
Gavroche, je pre'tends que j'eusse aise'ment pu choisir avec plus de
discernement et d'efficacite', et l'occasion, et la cible, et le trait !

Mais revenons a` la farce, telle qu'elle s'improvise. Selon un usage bien
e'tabli en pareilles circonstances, les coups donne's sont"justifie's=BB a`
poste'riori par une imaginaire"re'bellion =BB, ce qui, dans notre petit
atelier d'e'criture policie`re, donne a` peu pre`s ceci :

- OPJ : "Il s'est rebelle', donc il t'a frappe' ?=BB
- Brigadier L. :"Ah oui ! Il m'a porte' des coups de pieds et de poings !"
- OPJ : "Tu es blesse' ?"
- Brigadier L. : "Ah non!"
- OPJ : "D'accord. Alors on va mettre 'sans toutefois m'atteindre'".

On retiendra la formule, merveilleuse d'humour administratif involontaire,
par laquelle est traduite la situation dans la citation a` compara=EEtre
qu'on m'a remise : "ces violences [sur le brigadier] ayant entra=EEne' une
incapacite' totale de travail personnel n'exce'dant pas huit jours en
l'espe`ce 0 jours"=8A!

Comme plusieurs te'moins pourront le certifier, je n'ai, en re'alite',
oppose' aucune re'sistance a` mon interpellation. C'eut e'te' un geste
stupide et absurde quand j'avais pu constater que le quartier entier e'tait
boucle' par la police. Et pourquoi d'ailleurs aurais-je tente' de fuir
quand j'avais tout lieu de croire a` une banale ve'rification d'identite' ?
Je n'avais commis aucun de'lit. Je n'e'tais pas recherche' par la police.
Mon casier judiciaire est vierge et j'avais sur moi des papiers en re`gle=8A=
!

On aurait pu, pour faire bon poids, ajouter une inculpation pour des
"injures", aussi imaginaires que les jets de projectiles et les coups, mais
le brigadier L. jugera ce moyen superflu. "Oh ! c,a va, il est assez
habille' pour l'hiver comme c,a", re'pond-il a` l'OPJ qui lui demande s'il
souhaite allonger la liste de mes forfaits=8A

Pendant que se de'roule cette sce`ne, et qu'un autre OPJ m'interroge sur
mon identite', je suis oblige' de maintenir mon foulard en compression sur
la plaie du cuir chevelu qui, sinon, se remet a` saigner. J'e'prouve une
douleur de plus en plus forte dans la poitrine. On me demande si je
souhaite voir un me'decin ; je re'ponds par l'affirmative, ce qui
n'entra=EEne aucun effet. Comme on m'interroge sur une personne a` pre'venir=
,
j'indique le nom de mon avocate. "Vous avez son nume'ro de te'le'phone sur
vous ? - Non ! - Alors pas question ! D'ailleurs vous aurez un avocat
d'office (sic)."

Comme la loi me le permet, et comme il est prudent de le faire dans une
telle situation, je refuse de signer quelque document que ce soit en
pre'sence des seuls policiers et tant que je n'ai pas rencontre' au moins
un magistrat.

On me fait attendre dans une sorte d'antichambre, en pre'sence de plusieurs
policiers des BAC La touche finale est apporte'e ici au sce'nario. Un OPJ
arrive, accompagne' d'un policier qui porte des bottes de motard, une
ceinture et une espe`ce de baudrier blancs. "Tu le reconnais, hein !" fait
l'OPJ au passage. "Oui, oui, bien sur!" fait le motard en me regardant a`
peine.

Les policiers des BAC , eux, se sont e'clipse's derrie`re une cloison de
bureau (qui n'atteint pas le plafond) contre laquelle je suis assis. Je
rec,ois d'abord sur la tete un carton vide, qui a pu contenir une ramette
de papier. Je les entends qui pouffent dans mon dos, de l'autre c=F4te' de l=
a
cloison. C'est maintenant de l'eau qui tombe a` mes pieds. Fine
plaisanterie ; j'ai en effet demande' un verre d'eau, que l'on m'a promis,
mais jamais donne'.

Peut-etre dois-je me fe'liciter qu'un OPJ passe par la` et avise le carton
et l'eau sur le sol. "Qu'est-ce que c'est que c,a ? - Ce sont vos
colle`gues qui se distraient." L'OPJ me fait rejoindre la cage dans
laquelle se trouvent de'ja` d'autres personnes interpelle'es. Nous sommes
une dizaine dans un local exigu. Plus une place ni sur le sol ni sur les
bancs. A part moi, il y a deux autres blesse's et un asthmatique. La cage
n'est pas ventile'e, la chaleur est e'touffante. L'un des blesse's est
bient=F4t proche de la crise de nerfs, il frappe a` la vitre pour re'clamer
un me'decin. Le policier qui vient finalement le repousse brutalement et le
menace de lui casser la gueule. "Et en plus j'ai le droit !=BB croit-il bon
de conclure. Nous essayons de calmer le jeu ; je fais valoir que je me sens
tre`s mal, qu'un malaise ici ne ferait pas plus l'affaire de la police que
la mienne, re'clame un me'decin ou au moins d'etre place' dans un local ou`
il soit possible de respirer. Nous n'obtenons que de l'eau, dans une
bouteille d'eau mine'rale qui empeste l'anisette.

Il n'y a para=EEt-il aucun car pour nous emmener a` l'h=F4pital. D'autant qu=
e
nous ne pouvons etre transporte's que deux par deux. Il s'en trouvait
pourtant de nombreux tout a` l'heure pour nous ve'hiculer par paquets de
dix=8A

A l'H=F4tel-Dieu, ou` je n'arrive qu'a` 3h 35 du matin, on me recoud le cran=
e
(5 points de sutures). Les me'decins craignent, a` juste titre, une
atteinte he'patique, mais les examens qui permettraient de la de'tecter
pre'cise'ment ne seront pratique's que le lendemain a` l'issue de ma garde
a` vue (qui se poursuit a` la salle Cusco jusqu'au jeudi, vers 17h 50). Le
substitut du Procureur me remet une convocation judiciaire pour le 18
septembre (repousse'e depuis au 23 octobre). Je l'informe de ma de'cision
de me constituer partie civile contre le policier qui m'a frappe'.

Au cours de l'ultime visite me'dicale avant ma sortie, je suis pris de
malaise. L'e'chographie et le scanner pratique's permettent de de'celer la
pre'sence de"plusieurs he'matomes=BB ainsi que d'une"lace'ration du lobe
caude'=BB du foie, ainsi que d'un "important e'panchement [de sang] dans
l'arrie`re cavite' des e'piplons (notamment dans le re'cessus supe'rieur
autour du lobe caude'), en sous-phre'nique droit, en sous-he'patique droit,
dans l'hypocondre gauche et dans le pelvis. "

Je suis place' en surveillance en re'animation, puis hospitalise' en
service de chirurgie. Je passerai dix jours a` l'h=F4pital, avant que les
me'decins estiment que les risques de reprise de l'he'morragie (qui
ne'cessiterait une ope'ration de'licate qu'ils pre'fe`rent e'viter) sont
e'carte's. Les six premiers jours, je suis place' sous perfusion et
l'absorption d'un demi bol de soupe me cause des douleurs abdominales qui
durent les six heures de sa digestion.

Le jour de ma sortie (7 septembre), le certificat me'dical pre'voit une
incapacite' totale temporaire (ITT) de trois semaines. Le 27 septembre,
l'ITT sera prolonge'e de quinze jours.

Les e'chographies ulte'rieures, ne'cessite'es par des douleurs persistantes
(jusqu'a` aujourd'hui), indiquent la pre'sence d'une poche de sang non
re'sorbe', entre le foie et le rein droit, ainsi qu'une"modification de
structure du p=F4le supe'rieur du rein droit=BB.

Certains gestes, certaines positions sont rendues impossibles ou douloureux
(inspirer profonde'ment, adopter la position allonge', etc. ) Par ailleurs,
l'ane'mie provoque'e par l'he'morragie, les mauvaises positions du corps
crispe' contre la douleur, a` quoi s'ajoute le choc nerveux et la
conscience a` poste'riori d'avoir fr=F4le' la mort, causent une fatigue
constante et des migraines, l'impossibilite' de lire longtemps, de
travailler sur e'cran, et plus ge'ne'ralement la perturbation de toutes les
fonctions corporelles et ce're'brales : digestion, sommeil, concentration,
etc.

D'un c=F4te', donc, des violences virtuelles, dont les soi-disant"victimes=
=BB
sont d'ailleurs incapables de citer ne sait-ce qu'une conse'quence, de
l'autre les effets des violences policie`res - elles bien re'elles - qui se
font sentir encore un mois et demi apre`s qu'elles aient e'te' exerce'es. =
=20

----------------------------------------

TOUT SAUF UNE"BAVURE=BB

Il existe un point commun d'importance entre l'agression dont j'ai e'te'
l'objet et la ratonnade ope're'e a` Belleville : il ne s'agit nullement de
ce qu'il est convenu d'appeler une"bavure=BB. J'ignore quelles ont e'te' les
motivations exactes du brigadier L. et les responsabilite's de ceux qui ont
ordonne' cette ope'ration de police, toutes choses que l'instruction
ouverte a` la suite de ma plainte permettra peut-etre de de'terminer. Par
contre, je sais que j'ai e'te' la victime d'un fonctionnaire de police, qui
- outre ses qualite's athle'tiques - est entra=EEne', comme ses colle`gues
des BAC , a` des ope'rations commandos muscle'es. Je n'ai pas e'te'
longuement passe' a` tabac par des flics de quartier ivres de bie`re, mais
frappe' par un professionnel qui ne m'a porte' que peu de coups (un au
crane, trois maximum au foie). J'ignore, je le re'pe`te si le brigadier L.
(ou l'un de ses supe'rieurs) a pre'me'dite' de me faire subir cette
violence a` moi plut=F4t qu'a` un autre, mais elle e'tait assure'ment froide
et de'libe're'e. Quoi qu'il en soit, son incontestable efficacite', qui
aurait pu se re've'ler plus redoutable encore, ne doit rien au hasard.

Pas plus que ne peuvent etre attribue's au hasard ou a` l'affolement de
policiers menace's, les exactions de'crites dans les te'moignages suivants,
commises contre les habitants d'un quartier et des promeneurs.

Melle C. , une habitante du quartier qui a participe' a` la manifestation,
raconte :

"Apre`s la manifestation du 28 aout (=8A) nous sommes alle's boire un coup a=
`
Me'nilmontant. Sur le boulevard du meme nom, les cafe's e'taient noirs de
monde. Les terrasses du"Soleil=BB, du"Montagnard =BB et du petit"Cafe'-H=F4t=
el =BB
e'taient tre`s anime'es par la pre'sence de nombreux manifestants. Vers 22
heures, une vingtaine de voitures de police passe dans le sens
Stalingrad-Nation, et environ vingt autres dans le sens inverse afin de
boucler la portion du boulevard de Me'nilmontant allant du Me'tro
Me'nimontant au me'tro Couronnes. Trois voitures se sont arrete'es devant
le"Cafe'-H=F4tel=BB. Des CRS en sont sortis et se sont rue's sur les personn=
es
pre'sentes. Les tables ont vole', les verres ont e'te' brise's et les
personnes attable'es frappe'es a` grands coups de matraques. Les autres
terrasses se sont leve'es comme un seul homme, nous e'tions stupe'faits par
la rapidite' et la violence de l'action. Quelques protestations verbales
(CRS SS, etc. ) ont e'te' tue'es dans l'oeuf car un CRS braquait sur nous
un fusil lance-grenade fort dissuasif. Un photographe pre'sent s'est vu
"confisquer" son film et agresser verbalement. "

"Le tabassage a dure' quelques minutes, et les voitures sont reparties,
sire`nes hurlantes. Des jeunes, filles ou garc,ons, sont ressortis de
l'inte'rieur du cafe' ou` ils avaient cru pouvoir se prote'ger, he'be'te's,
se tenant la tete."

Les memes sce`nes vont se reproduire a` Belleville et Me'nilmontant
jusqu'apre`s minuit. Il y a belle lurette que les marcheurs de
l'apre`s-midi, s'il en reste, se sont mue's en badauds et en d=EEneurs. La
police n'en quadrille pas moins les deux quartiers, tre`s anime's le soir,
tabassant au hasard individus isole's ou groupes d'amis, sur les trottoirs
ou aux terrasses des cafe's, se livrant a` des provocations pour cre'er des
incidents qui permettent de relancer les matraquages.

Ainsi, vers 11h 15, a` Belleville, l'interpellation d'un jeune homme qui a
eu le tort de courir dans la rue (il n'y a plus aucune espe`ce de
manifestation) est l'occasion d'un rode'o policier [te'moignage de M. B. ,
habitant du quartier, joint par nos soins au dossier judiciaire] :

"Les voitures fonc,ent sur des gens surpris. Une passante qui, par deux
fois, a failli etre heurte'e s'interpose meme. La voiture de police stoppe.
La passante est e'carte'e par les passants. La voiture repart. Les gens sur
la place assistent a` ce spectacle avec surprise et stupe'faction. Les
vrombissements des moteurs s'arretent enfin, les voitures sont toutes
aligne'es dans la rue du Faubourg du Temple. Surgissent alors, des voitures
arrete'es, des CRS qui se ruent avec violence sur toutes les personnes
pre'sentes a` ce moment dans la rue. Les coups de matraques pleuvent sur
des gens qui pour la plupart ignoraient ce qui s'e'tait passe' une heure
auparavant. C'est l'affolement dans la rue, la fuite, les interpellations
succe`deront aux interpellations jusqu'a` minuit trente."

La strate'gie policie`re s'explique par un double objectif. Il s'agissait
d'adresser un"avertissement=BB a` des groupes militants et a` des individus
pre'cis, juge's a` tort ou a` raison tre`s implique's dans le mouvement
des"sans-papiers=BB. Quant a` la ratonnade, effectue'e dans deux des dernier=
s
quartiers populaires de Paris, riches d'histoire et d'une importante vie
associative, ou` habitent de nombreux immigre's, et ou` le mouvement peut
trouver des appuis, elle e'tait a` la fois un objectif en soi et le cadre
commode d'actions"personnalise'es".

Exprimer ses opinions ou manifester est-il de'sormais passible de
"corrections", voire d'exe'cutions sommaires confie'es aux BAC , qui
prendraient ainsi la rele`ve des pelotons "voltigeurs", auxquels
appartenaient les assassins de Malik Oussekine ? C'est la question a`
laquelle devront re'pondre les magistrats.

----------------------------------------

Nouvelles solidarite's et mouvement social

Depuis deux ans, le mouvement social a connu en France un renouveau
cahotique, mais spectaculaire, que je ne peux e'voquer ici que brie`vement.
Ainsi le mouvement dit"anti-CIP=BB, trop vite sorti des me'moires, a-t-il
e'te' l'occasion d'une re'elle convergence entre un mouvement
lyce'en-e'tudiant sans pre'ce'dent depuis 1968 et d'autres cate'gories ou
mouvements sociaux : ch=F4meurs, sans-logis, travailleurs en gre`ve. Cette
convergence s'est ope're'e a` la fois a` la faveur des occupations de
faculte's (Nantes, Rennes) et de grandes manifestations tournant a`
l'affrontement avec les forces de police, notamment a` Nantes, Lyon,
Montpellier, et dans une moindre mesure a` Paris. Le recoupement de
diverses informations publie'es par la presse donne un chiffre minimal de
1 300 interpellations pour l'ensemble du territoire. Si policiers et CRS
ont arrete' n'importe qui, les magistrats ont juge' au gre' des
he'sitations gouvernementales. A Nantes, ou` le mouvement e'tait
particulie`rement massif et de'termine', on est passe' d'une mise en sce`ne
expiatoire le 23 mars (8 accuse's menotte's livre's aux flashs des
photographes et cameramen : 6 200 francs d'amende, 6 mois de prison, dont 4
ferme, et 60 heures de Travail d'inte'ret ge'ne'ral) aux affrontements du
31 mars, qui se prolongeront jusqu'a` 2 h du matin, et dont aucun
protagoniste interpelle' ne sera de'fe're' au parquet !

L'institution judiciaire a fonctionne' comme chambre d'enregistrement des
mesures policie`res a` l'e'gard de cate'gories juge'es dangereuses pour
l'ordre social : jeunes, ch=F4meurs, pre'caires, immigre's. Cas particulier
qui me'rite d'etre signale' : a` Lyon, des juges pour enfants s'opposeront
aux re'quisitions du parquet contre de jeunes manifestants mineurs (pour un
total de quarante interpellations, le parquet demandait trente
incarce'rations).

Le mouvement de gre`ve de de'cembre 1995, qui a suscite' davantage de
commentaires a` poste'riori, a e'te' massif dans la fonction publique, non
sans toucher e'galement - plus souvent que la presse nationale ne l'a dit -
le secteur prive'. Fait exceptionnel, il s'est e'tendu aux villes moyennes,
plus encore qu'aux grandes me'tropoles. Les manifestations ont pulve'rise',
en bien des endroits, les chiffres de 1968, parfois ceux de 1936. Les
manifestants interpelle's, a` l'issue de manifestations plus rarement
violente que l'anne'e pre'ce'dente, le plus souvent des jeunes et des
ch=F4meurs, ont e'te' quasi syste'matiquement condamne's a` des peines
d'amende et de prison avec sursis.

Mouvement social atypique, puisqu'il a e'te' lance' et anime' par des
e'trangers place's en situation irre'gulie`re par les modifications
re'glementaires et le'gislatives, la lutte des"sans-papiers=BB a suscite' un=
e
solidarite' profonde qui s'est tisse'e durant des mois entre une population
et la part d'e'trangers qui la compose. Le traumatisme de Saint-Bernard, le
23 aout dernier, est encore dans les me'moires. Un chef d'Etat et ses
ministres, ostentatoires catholiques du dimanche, ordonnant que soient
de'fonce'es a` la hache les portes d'une e'glise, pour qu'y soient trie's
par la police les"noirs=BB et les"blancs =BB qui l'occupent=8A

Il y eut le soir meme la manifestation de protestation, si nombreuse
malgre' que la rentre'e fut encore loin, qui laissa la` les e'tats-majors
pour gagner le centre de re'tention de Vincennes ou` se trouvaient de'tenus
plusieurs expulse's de Saint-Bernard. Des milliers de personnes, parmi
lesquelles on pouvait voir des Africaines en sandales, des vieux messieurs
arborant l'e'toile jaune, et des familles, marchant durant des heures, en
pleine nuit, a` travers le bois de Vincennes, souvent a` la seule lueur de
la lune.

Conna=EEt-on un autre exemple d'un corte`ge aussi nombreux, quittant Paris
pour une aussi longue course, sans mot d'ordre ni organisation, n'e'tait
une poigne'e de militants antifascistes et libertaires (je me flatte d'en
avoir e'te'), munis d'un plan de banlieue ? Sous re'serve d'inventaire plus
approfondi, je ne vois gue`re dans l'histoire des cole`res du peuple de
Paris que la marche des femmes sur Versailles, le 5 octobre 1789, a` quoi
l'on puisse comparer cet e'pisode.

Nous n'avions pourtant ni fusils ni piques, et encore moins de canons, mais
la stupe'faction, l'exaspe'ration et la peur des nombreux policiers en
faction a` Vincennes e'tait palpable. C'est que, meme de'sarme'e, une foule
de'termine'e inquie`te ces gens beaucoup plus qu'une poigne'e de lanceurs
de cailloux ! Comment ne pas penser que, symboliquement et politiquement,
Belleville et Me'nilmontant ont e'te' pour la pre'fecture de police la
revanche de Vincennes.

Nota : Aucun journaliste n'ayant suivi la manifestation jusqu'a`
Belleville, et malgre' une de'peche de la pre'fecture de police reprise par
l'AFP le 29 aout, l'information sur les violences policie`res ne sera
transmise par les me'dias que le 3 septembre : De'peche AFP, 2 sept.
; Libe'ration et L'Humanite', 3 sept. ; Le Monde, 4 septembre ; Rouge, 5
sept. ; Minute, 11 sept. (qui titre sur les "bavures bidon").

----------------------------------------

UN MONDE DE MISERE

"Nous ne doutons plus du tout, nous autres Africains, e'crivent a` Jacques
Chirac les membres d'une Coordination interafricaine, d'avoir e'te' choisis
comme des objets politiques commodes, de toute premie`re opportunite' parce
que de tous temps 'bons a` tout'. Bons comme esclaves pour fournir en
sucre, bons pour s'offrir en remparts de la liberte', bons en bras pour vos
usines, vos routes, vos champs et vos voieries. Le 'signal fort' que vous
avez envoye' nous a traverse' de part en part. De Dunkerque=8A au Cap, nous
l'avons entendu : 'Que toute la mise`re du monde comprenne sa douleur si
elle s'avise jamais de marcher sur le sol de France' (1)."

Il n'est pas indiffe'rent que cette Coordination interafricaine soit ne'e
a` Nantes, ville portuaire, ou` - comme a` Bordeaux - les pierres des plus
belles constructions sont scelle'es du sang des Ne`gres, achete's et vendus
comme esclaves. Par la suite, les ressources naturelles des pays colonise's
ont e'te' mises au pillage, la terre e'puise'e, comme avaient e'te' tue's
a` la tache les hommes et les femmes qu'elle portait.

Il ne s'agit nullement de savoir si nous pouvons"accueillir toute la
mise`re du monde=BB, selon l'indigne formule dont son auteur voudrait
aujourd'hui changer le sens, et pas davantage"une part de la mise`re=BB ou
meme "notre part", comme si je ne sais quel devoir de charite' s'imposait
aux nantis.

Il s'agit de constater qu'un syste`me social qui a toujours tenu l'etre
humain pour une marchandise ("la plus pre'cieuse" dit la publicite'
Citro=EBn), hier par l'esclavage, aujourd'hui par l'assujetissement a`
l'e'conomie (exploitation salarie'e ou exclusion par le ch=F4mage), refuse
d'assumer son passe', c'est-a`-dire l'histoire de ses forfaits.

----------------------------------------

LA DE'MOCRATIE : UN MONDE D'E'TRANGERS

"Chacun, constatait Tocqueville de'crivant la de'mocratie, y est comme
e'tranger a` la destine'e de tous les autres ; ses enfants et ses amis
particuliers forment pour lui toute l'espe`ce humaine ; quant au demeurant
de ses concitoyens, il est a` c=F4te' d'eux, mais il ne les voit pas ; il le=
s
touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-meme et pour lui seul
(2)". Cette impuissance a` communiquer, tout a` la fois conse'quence et
condition ne'cessaire de la pe'rennite' d'un syste`me, le mouvement social
est le moment de son explosion. Dans les amphithe'atres occupe's du
printemps 94, autour des piquets de gre`ve et dans les assemble'es de
quartier de de'cembre 95, dans le quartier de la Goutte-d'Or quadrille' par
la police, on parle, on se parle, et l'on reparle de de'truire ce qui
impose silence.

Du coup, les politiques se maquillent en"porte-parole =BB de nos cole`res.
Juppe'-la-hache de'couvre, apre`s tout le monde, la vraie nature du Front
national, qu'il fera tout de meme entrer au parlement, ou` il pense sans
doute qu'il lui servira de repoussoir plus avantageusement. Toubon pre'pare
une loi de censure, pre'tendument antiraciste, qui - en fait - e'tend et
banalise la notion de "race", en visant le "racisme antifranc,ais",
argument rhe'torique favori de Le Pen=8A

Cette confusion ide'ologique bruyamment entretenue a la meme fonction que
les brutalite's policie`res : court-circuiter les nouvelles solidarite's et
intimider ceux qui les impulsent ou les soutiennent. C'est le signe que
l'utopie que nous poursuivons - un monde sans argent ni frontie`res - hante
les cauchemards de nos ennemis autant qu'elle s'incarne dans les luttes
sociales auxquelles nous participons.

Paris, le
11 octobre 1996

(1) Publie' dans Politis, 26 septembre 1996.
(2) De la De'mocratie en Ame'rique (1835).

----------------------------------------

Claude Guillon
Ne' en 1952, Claude Guillon a publie' :

Essais :
- "Pour en finir avec Reich", Alternative diffusion, 1978. Epuise'.
- "Ni vieux ni maitres, guide a` l'usage des 10-18 ans", en collaboration
avec Yves Le Bonniec. Editions Alain Moreau, 1979. Re'e'dition au format
poche : A. Moreau, 1983. Traduction: japonais. Epuise'.
- "Suicide, mode d'emploi", en collaboration avec Yves Le Bonniec. Alain
Moreau, 1982. Traductions: japonais, allemand, italien, castillan, catalan,
portugais. Epuise'. Re'e'dition interdite par jugement de la seizie`me
chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris, en date du
11 avril 1995.
- "De la Re'volution,1989, l'inventaire des Reves et des Armes", Alain
Moreau, 1988. Epuise'.
- "Deux enrage's de la Re'volution : Leclerc de Lyon et Pauline Le'on", La
Digitale [Baye - 29130 Quimperle'], 1993.
- "Gare au TGV !"=8A Car rien n'a d'importance/ DLM Editions [Mas Blanes,
66370 Pe'zilla-la-Rivie`re], 1993.

Litte'rature :
- "42 bonnes raisons pour les femmes de m'e'viter" (illustrations d'Edmond
Baudoin), La Digitale, 1995.
- "Le Spectacle du Monde", DLM Editions, 1996.

Pour para=EEtre en fe'vrier 1997 :
- "Mort ve'cue, mort choisie (Avortement - Douleur - Soins palliatifs -
Euthanasie - Suicide - Cre'mation : l'e'tat des lieux)", le Cherche-Midi
e'diteur.

_______________________________________________________
EUROPEAN COUNTER NETWORK - PARIS / FRANCE
--------------------------------------------------------------
Ecn c/o Reflex - 21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris (France)
--------------------------------------------------------------
eMail : counter@francenet.fr
Samizdat : http://www.anet.fr/~aris/
A-Infos : http://www.lglobal.com/TAO/ainfos.html
TAO: http://www.lglobal.com/TAO/
-------------------------------------------------------------
_______________________________________________________