(fr) Le net et les greves [1/2]

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Fri, 16 Feb 1996 13:02:50 +0100


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CONFLITS_L
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"CETTE GREVE ETAIT LA GREVE DU FAX,
LA PROCHAINE SERA LA GREVE SUR INTERNET"

Les mouvements sociaux de cette dernie`re de'cennie ont, chacun a` leur
manie`re, toujours assume' les questions de communication - et donc des
rapports aux me'dias - comme une question relativement centrale.

Le mouvement e'tudiant de 86, contre la Loi Devaquet, avait surfe' sur la
vague me'diatique, jusqu'a` la "starification" de ses repre'sentants
(Isabelle Thomas, Julien Drey). Interviews, reportages, commentaires des
pre'sentateurs du JT, avaient largement tenu lieu de "parole officielle" de
la lutte, au point de minorer et marginaliser toute autres formes et
contenus porte's par celle-ci.

Le mouvements des cheminots de l'hiver 86, qui lui succe`de, bien que
marque' par l'e'mergence des coordination et, surtout, largement moins
"me'diatique", ne devait pas e'chappe' a` cette re`gle de de'le'gation de
la communication. "Jose'" et "Rene'" sont intronise's "porte-paroles" du
conflit - interlocuteurs oblige's de me'dias en mal de "figures" a` mettre
en avant - et la lutte, enferme'e dans les de'pot occupe's, a` du mal a`
s'adresser au reste de la socie'te' autrement que par l'interme'diaires des
"journaux te'le'vise's" et des reportages de la presse e'crite et
radiophonique.

Le mouvement anti-Cip de 1994, par contre, fut celui du refus. Largement
marque' par la composante sociale des jeunes des "banlieues", il est
porteur d'une culture de la de'fiance envers toutes les institutions, a`
commencer par celle du journaliste, devenu, par un des miracles se'mantique
de l'argot, "journapute", et surtout objet de rejet, voir d'agressions
physiques lors des manifestation. Pas de recherche de respectabilite', pas
de leader a` me'diatiser, une presse bien moins complaisante qu'en 1986,
mais des slogans, des paroles de chansons ("tchatche'es" sur le mode des
mythiques "poe`tes de la rue" du rap), des affichettes photocopie'es et une
profusion incroyable de tracts et textes divers... La parole du mouvement
est, donc, polyphonique, multiple, contradictoire, et disperse'e (jusqu'a`
un certains localisme parfois) a` l'image de sa composition sociale.

Le mouvement de gre`ve de la fonction publique et des universite's de
novembre-de'cembre 1995, produit un "mode`le" nouveau. Si, d'un cote', la
repre'sentation officielle et me'diatique de la lutte reste - de fa=E7on tou=
t
a` fait "classique" - le monopole des directions syndicales (1); de
l'autre, a` l'image de cette forte de'mocratie directe impose'e par les
assemble'es ge'ne'rales, la parole du mouvement est d'abord celle des
gre'vistes, des comite's de gre`ve, des inter-syndicales, des assemble'es
inter-cate'gorielles locales.

Tout d'abord, le mouvement ne produit plus de "porte-paroles" identifiables
et utilisables par les me'dias, mais - a` cote' des de'clarations
officielles des dirigeants syndicaux - une foule de prises de parole :
reponsables de fe'de'rations de branche ou d'union re'gionale, de'le'gue's
syndicaux, gre'viste(s) anonyme(s), tous sont habilite's (et e'coute's)
pour exprimer leur contenu de la lutte, et pour rendre compte directement
a` leurs camarades de ce qu'il ont exprime' au nom de tous...

Ensuite, et c'est peut-etre l'essentiel, l'instauration spontane'e d'un
ve'ritable re'seau invisible de communication directe, non seulement entre
les diffe'rents lieux de la gre`ve, mais aussi entre les acteurs du
conflits et la socie'te' civile. C'est d'abord l'usage intensif du fax qui
de'bite a` un rythme soutenu les informations, les de'clarations, les
communique's, non seulement en provenance des "directions", mais
directement entre situations de gre`ve, entre sections syndicales, et meme
en provenance d'autres pays. C'est aussi la profusion de tracts, de
bulletins, de re'unions et assemble'es locales, qui sont autant d'occasions
d'expression directe pour court-circuiter a` la fois le discours des
me'dias (qui deviendra assez rapidement, globalement, vecteur du point de
vue gouvernemental) et celui des centrales syndicales. Enfin, c'est la
ve'ritable expe'rimentation communicative qui s'instaure ici ou la`, comme
a` Nantes ou` les travailleurs de la Me'te'o nationale organisent plusieurs
te'le'confe'rences (2), entre les diffe'rents sites re'gionaux de
l'entreprise, pour de'cider de la conduite du mouvement.

C'est dans ce contexte qu'il faut placer cette premie`re en France:
l'utilisation dans (et pour) le mouvement social des capacite's de
communication d'Internet. En effet, l'expe'rience, pour significative et
"nouvelle" qu'elle soit, est reste'e cependant assez marginale et limite'e.

Tout d'abord, elle a surtout e'te' une histoire de noyaux d'individus
de'ja` investis - a` titre personnel ou collectif - sur Internet et qui,
pour une raison ou une autre, ont saisi l'occasion du mouvement pour
combiner une "passion" et un engagement. Ensuite, elle s'est surtout
appuye'e sur les facs (qui furent de`s la mi-de'cembre un "point faible" de
la vague de lutte), pour des raisons tant de moyens, que d'habitudes
comportementales (3).

Cette "irruption" du conflit social sur le net (ou l'inverse) vaut donc
plus par ce qu'elle re've`le au niveau de l'intention et des possibilite's,
que par une dimension directement ope'ratoire qui est reste'e, somme toute,
assez embryonnaire. Elle s'inscrit dans la continuite' des utilisations du
te'le'phone, du photocopieur, du fax, des te'le'confe'rences comme
instruments de communication "par le bas", directe et de'centralise'e -
constante des mouvements sociaux de lces dix dernie`res anne'es - en en
repre'sentant une possible ouverturte sur des horizons nouveaux.

REP=C8RES

Dans les derniers jours de novembre des membres du re'seau No Pasaran!
lancent le Re'seau-Infos-Facs (en lutte), une mailing list (4) double'e
d'un site sur le Web (5), pour "favoriser la communication directe entre
les acteurs du mouvement e'tudiant en cours" (6).

L'objectif se veut politique "Nous ne devons pas laisser le monopole de la
repre'sentation et des analyses du mouvement aux me'dias et aux
organisations syndicales, il est donc important de se donner les moyens de
faire circuler, vite, et sans interme'diaires, les infos, les comptes
rendus, les tracts, les de'bats, par tous les moyens ne'cessaires..." (7).

La de'marche, elle, s'inscrit dans la continuite' d'un travail engage' de
longue date avec l'European Counter Network, puis avec le serveur Web
Samizdat (8). Le mouvement de novembre-de'cembre est l'occasion du "passage
a` l'acte": une ve'rification pratique, in vitro, d'un travail
d'e'laboration/expe'rimentation sur la communication e'lectronique.

Le vendredi 1er de'cembre, six e'tudiants en informatique de la faculte'
des sciences de Montpellier lancent en assemble'e ge'ne'rale une
proposition, imme'diatement vote'e a` l'unanimite' : mettre leur gre`ve sur
Internet.

Peu apre`s, c'est par des applaudissements que la fac de lettres accueille
l'ide'e de l'autoproclame' "Collectif sciences" de l'universite' de
Montpellier II. D'autres facs suivront... C'est la premie`re instance de
lutte qui s'approprie "officiellement" l'Internet comme instrument de
communication... Cela, meme si, dans les faits, c'est avant tout une
aventure de petit groupe de passionne's.

La demi-douzaine d'enrage's du net, soutenus, affirment-ils, par quelques
professeurs, se met au travail. Ils trouvent un he'bergement sur la page
personnelle (prive'e, donc) de l'un d'entre eux. Impossible de faire
autrement "puisque le site de l'UFR informatique de Montpellier n'existe
tout simplement pas" (9). Syste`me D, Internet tel qu'en lui-meme : le
mouvement e'tudiant est en avance sur l'institution universitaire ! Le soir
meme, les premie`res pages dudit site sont e'crites, le monde entier peut
s'informer en direct sur le mouvement e'tudiant a` Montpellier. Pendant
toute la dure'e du mouvement, jour apre`s jour, le "Collectif sciences"
enregistrent les revendications de leur fac, listent les AG et
manifestations a` venir, ou retranscrivent les de'clarations de Fran=E7ois
Bayrou, ministre de l'Education.

Le 4 de'cembre est lance' Situation De Crise, un "magazine e'lectronique,
dont les sujets traite's et la pe'riodicite' ne sont de'termine's que par
les "situations de crises". Situation de Crise c'est une autre fa=E7on de
s'informer en participant vous meme a` la construction de l'information"
(10). Le projet est ne' de la rencontre d'Imaginet, fournisseur d'acce`s
internet parisien, et de La ferme aux images, une association dont
plusieurs membres ont pendant longtemps milite' pour les te'le'visions
libres, avant de se rabattre sur l'Internet.

L'objectif est "donner la possibilite' a` chacun de participer a`
l'information" (11), en envoyant des textes, images, sons, vide'os. Un
appel a` tous les citoyens "meme journalistes, syndicalistes, politiques,
associations, usagers" (12)...

Quelques jours plus tard c'est la fac de Saint-Denis/ Paris 8 qui se lance,
dans la foule'e de Vincenne a` Saint-denis, avec le site Web de lutte :
Saint-Denis/Paris 8 en lutte. Une "page personelle" qui sert de vitrine a`
la re'alite' turbulante d'une des fac parisienne les plus active et
mobilise'e.

Le mercredi 13 de'cembre les "sans" investissent pour une occupation
symbolique (qui durera une semaine) le centre Beaubourg pour y lancer "un
ve'ritable forum permanent sur les exclusions et les convergences avec le
mouvement social" (13).

Parmi les 400 activistes pre'sents, David Cohen, journaliste, auteur du
livre Se battre pour Droits devant!! (14), collaborateur au Web du Virgin
Me'gastore, et Jacques, SDF depuis un an, internaute depuis deux. Dans la
cohue, les deux se pre'cipitent vers le Cyberia (cyber-cafe' nouvellement
ouvert au coeur du centre) pour tenter d'envoyer aux sites lie's aux
gre`ves et aux news group (15) francophones l'information sur l'occupation
et leur manifeste, l'Appel des "Sans"... Mais les portes sont closes.

En bon commer=E7ant, par re'flexe de peur, Laurent Haverlandt, responsable d=
u
dit e'tablissement, avait en effet pre'fe're' en fermer l'acce`s a`
l'annonce du coup de force des exclus sur le temple de la culture.. Apre`s
"une petite re'flexion", le ge'rant de'cide d'accueillir les deux
militants, et a` un accord de coope'ration est conclu. Il racontera a` un
journaliste : "Nous voulions marquer le coup, notamment par rapport aux
autres concessionnaires du centre (libraires, restaurateurs, ndlr). Nous
voulions montrer la jeunesse de notre cybercafe', son dynamisme, et d'une
certaine fa=E7on soutenir la cause des sans-abri" (16).

Du coup les "Sans" se retrouvent non seulement avec un acce`s internet,
mais aussi avec la possibilite' de s'y exprimer. Jacques, craignant
le'gitimement une "nouvelle exclusion entre ceux qui connaissent Internet
et ceux qui ne le connaissent pas" (17), fait de'couvrir le re'seau des
re'seaux aux occupants. David Cohen, e'paule' par Cyberia et son
prestataire d'acce`s (Easynet), lancera un site sur le Web.

Enfin, pour comple'ter ce tour d'horizon, des facs comme celle de la
Rochelle ont eut l'intention de mettre leur lutte sur le net, sans trouver
(ou se donner) les moyens du passage a` l'acte. D'autre, comme l'UP8
d'Architecture, a` Paris, ne le feront que tardivement, alors que la
mobilisation universitaire est de'ja` en train de s'effriter. Quand au
syndicat SUD-PTT, le black-out des transports et de la poste lui donne
l'intuition de cre'er un serveur e'lectronique (BBS) qui favorise la
coordination et les e'change entre ses sections. Le projet monte' a` la
h=E2te avec l'aide de quelques informaticiens, militants syndicaux ou
associatifs, verra, lui aussi, le jour trop tard.

=C9VALUATION

D'un point de vue purement pratique et anecdotique, le "bilan" de ses
diverses expe'riences est assez contraste'. Pour les participants directs,
il fait surtout apparaitre des faiblesses, des cafouillages, et des
rate's... Les "premie`res escarmouches" de la contestation on line (pardon,
en ligne), laisse un gout de de'ception certains.

La plus part des sites universitaires (Montpellier, Paris 8, UP8) se sont
"limite's" a` rendre disponibles "au monde entier" des principaux textes
adopte's par les assemble'es ge'ne'rales, de quelques tracts ou appels a`
des initiatives ponctuelles. C'est de'ja` pas mal. Mais, la` ou` l'on
attendait la "communication directe", des rythmes rapides de circulation de
l'information, des e'changes vigoureux, il s'agit surtout de reprises de
document du mouvement, souvant mis en ligne avec un notable de'calage
temporel. La nouveaute' et la modernite' se limite, finalement, au support

[fin 1/2]

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