(fr) Caen : interview SUD-PTT

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Tue, 9 Jan 1996 09:52:56 +0100


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CONFLITS_L
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RIEN N'EST FINI, MAIS TOUT COMMENCE
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Comme bien d'autres, nous sommes encore sous le choc de cette pousse'e
revendicative qui, chacun le sait bien, va bouleverser les rapports de
force entre monde du travail et capitalistes.

La treve des confiseurs est somme toute bien venue car elle permet aux
gre'vistes de reconstituer leurs forces et de comprendre ce qui vient de se
passer tout en entretenant l'incertitude sur la manie`re dont les choses
vont se passer en janvier.

LOGIQUE DE SOLIDARITE' CONTRE LOGIQUE DE CONCURRENCE !

C'est que, sur le fond, rien n'est re'solu et que les antagonismes entre la
conception qu'ont l'Etat et le patronat sur l'organisation du travail, la
politique des salaires et la protection sociale est toujours aussi
contradictoire d'avec les revendications exprime'es par les gre'vistes et
les manifestants.

La plus belle preuve de cette opposition aura sans doute e'te' le
durcissement de la gre`ve des employe's des transports publics de Marseille
au moment meme o=F9 se tenait le fumeux "sommet social"..
Les cheminots exigent la suppression du nouveau statut impose' aux
personnels embauche's depuis 1993 parce que cela introduit des divisions
artificielles entre salarie's faisant le meme travail et que cela re'duit
les avantages sociaux comme cela modifie a` la baisse les conditions de
travail (temps de repos, etc.). A terme, c'est l'ensemble du personnel qui
sera touche' par ces mesures re'gressives.
A Marseille, les travailleurs remettent en cause la logique capitaliste qui
cherche a` diminuer les couts de production et a` de'multiplier les statuts
sociaux pour mieux nous isoler les uns des autres.
Au "sommet social", il n'a meme pas e'te' question des salaires et la
proposition de favoriser l'embauche de 250 000 jeunes qui en est sortie
renforcera encore la jungle des statuts bidons qui permettent au patronat
d'utiliser une main d'oeuvre presque gratuite par le biais des avantages
fiscaux et des aides a` la "cre'ation d'emplois".
Ce qu'on appelle le "malaise social" est parfaitement re'sume' dans ces
deux positions.

LES PRE'ME'DITATIONS DE JUPPE'

Bien entendu, les restructurations industrielles, les nouveaux modes de
gestion du personnel, l'e'clatement des statuts sociaux et la re'duction
des couts de production n'ont pas attendu Juppe' ou Chirac pour etre mis en
oeuvre.

Depuis 1973, tous les gouvernements se sont applique's a` adapter le
capitalisme a` la fran=E7aise au marche' mondial. Les re'sultats sont connus
et explicites.

D'un c=F4te' des taux de profits et des be'ne'fices boursiers a` la hausse,
de l'autre le ch=F4mage, la mise`re et la pre'carisation pour tous.
Il fallait bien qu'a` un moment ou a` un autre cela s'exprime et depuis
deux ou trois ans les indicateurs sociaux passaient de plus en plus souvent
au rouge.
Si le nombre de gre`ves e'tait re'duit, il n'empeche que, depuis 1990, un
certain nombre de conflits du travail ont exprime' un radicalisme
surprenant. D'autant plus qu'il s'agissait d'actions isole'es.
Par ailleurs, il e'tait devenu e'vident que la classe politique vivait en
vase clos, comple`tement coupe'e des re'alite's sociales et inte'resse'e
seulement a` plaire au marche' mondialise'.

Il est certain que Chirac a surfe' sur cette lame de fond qui se pre'parait
et l'a utilise' pour se propulser au pouvoir.
Il lui restait a` trouver les moyens de de'samorcer les tensions sociales
qui n'arrivaient meme plus a` etre contenues par une campagne e'lectorale
marque'e par un nombre record de gre`ves et de revendications.

Ayant pris conscience de cette situation et contraint a` acce'le'rer les
re'formes des services publics pour que la "France" reste compe'titive, le
gouvernement a probablement de'cide' de choisir le moment d'une rupture
sociale devenue ine'vitable.

Cela seul explique la multiplication des provocations a` l'encontre des
fonctionnaires qui ont e'te' traite's de privile'gie's et de nantis par des
ministres et de hauts responsables politiques depuis plusieurs mois.
Par ailleurs, la caricature de concertation qui a soi-disant pre'pare' la
re'forme de la protection sociale ne pouvait que provoquer la cole`re et la
re'volte contre les me'thodes employe'es car elle me'prisait totalement
l'avis et l'existence meme des syndicats de salarie's.
Enfin, la manie`re dont le gouvernement a annonce' le contrat de plan
S.N.C.F. ainsi que la modification de la gestion et des modes de calcul des
retraites des fonctionnaires sont autant d'autres provocations qui ont mis
tous les "partenaires sociaux" devant le fait accompli.

UN CALCUL CYNIQUE PLANTE' PAR UNE ERREUR D'ANALYSE !

Cet ensemble de faits ne peut etre du au simple hasard. Le gouvernement a
de'libe're'ment concentre' et accumule' les attaques contre les
fonctionnaires. Il s'agissait bien de de'clencher et de susciter une
re'action de la part de cate'gories sociales pre'cises, au moment qui
semblait le mieux convenir pour le pouvoir.

Le calcul e'tait simple et cynique et misait sur une opposition entre
travailleurs du prive' et travailleurs du secteur public qui lui
permettrait de briser les dernie`res re'sistances d'un milieu professionnel
encore relativement structure'. Beaucoup pensaient que le personnel
s'e'tait globalement soumis a` l'ide'e des privatisations et qu'il n'y
aurait qu'une re'sistance d'arrie`re garde, isole'e dans la socie'te'.

Il est vrai que l'ide'ologie dominante a toujours diffuse' l'ide'e que les
travailleurs du public ne font rien, qu'ils ont des avantages incroyables
et la fameuse garantie de l'emploi.

A l'oppose', il est admis que dans le prive', on travaille dur, que les
salaires se me'ritent et que l'on est toujours sous la menace d'un
licenciement.

Cette opposition a longtemps e'te' entretenue et partiellement ve'cue comme
cela par le plus grand nombre. Sauf que vingt anne'es de reculs sociaux
sont passe'es par la`. Depuis longtemps de'ja`, les me'thodes de gestion et
de rendement du prive' sont introduites aux Te'le'com, aux P.T.T., a`
E.D.F., a` la S.N.C.F. et dans toutes les administrations.
Depuis longtemps, les pre'caires ont envahi la fonction publique par le
biais des C.E.S., des C.D.D. et autres statuts assassins.

Depuis longtemps, les enfants des fonctionnaires sont des pre'caires et
ve'ge`tent a` 2 500 francs par mois comme les enfants des salarie's du
prive'.
Depuis longtemps, les salarie's du prive' ont compris que cela allait aussi
de mal en pis dans la fonction publique, parce que leurs enfants, cherchant
a` fuir les conditions de travail du prive', frappent en vain aux portes
des administrations.
Depuis longtemps, l'universite' est l'antichambre de l'A.N.P.E.
Depuis longtemps, la pre'carite' est ve'cue au quotidien par l'ensemble de
la classe des salarie's, directement ou indirectement.
Depuis longtemps, il n'y a pas une seule famille qui ne connaisse parmi ses
proches quelqu'un au ch=F4mage, en C.I.E., en C.E.S. ou au R.M.I.
La ge'ne'ralisation de la pre'carite' est re'alise'e et inte'gre'e dans la
conscience de toutes les couches de salarie's comme e'tant la normalite'
impose'e par le syste`me.

SALARIE'S DU PUBLIC ET DU PRIVE', MEME CLASSE, MEME COMBAT I

La donne'e nouvelle de la lutte de classes d'aujourd'hui est a` chercher
dans cette homoge'ne'isation du monde du travail construite sur le fait
que, quelque soit notre statut dans le processus de production, que ce soit
dans le public ou le prive', nous ne sommes rien d'autre que des pions
qu'on pressure et jette apre`s usage.

Ce n'est sans doute pas une ide'e nouvelle pour des re'volutionnaires, mais
nous devons assimiler et percevoir les conse'quences qui de'coulent de
cette situation.

C'est a` cette re'alite' que Juppe' s'est heurte'. Il pensait que, comme en
86, pendant la gre`ve des cheminots, les "usagers des transports", comme
ils disent, allaient se retourner contre "ces privile'gie's de
fonctionnaires" de la S.N.C.F. ou de la R.A.T.P. Sauf que dix anne'es se
sont e'coule'es...

C'est le contraire qui s'est passe' parce que les "usagers des transports"
sont d'abord des salarie's qui se sont reconnus et identifie's dans les
refile's des gre'vistes. Leur lutte e'tait aussi la leur. La solidarite'
avec les gre'vistes a e'te' impressionnante, meme apre`s trois semaines de
marche a` pied.
En fait ce conflit a mate'rialise' le fait que les conditions de travail et
de vie, c'est a` dire la re'alite' de l'exploitation capitaliste, ait la
meme pour tous, quelque soit le statut que nous ayons et dans lequel
voudrait nous enfermer la classe dominante.
La force et l'inte'ret de ce mouvement ont e'te' de permettre cette prise
de conscience, de briser les clivages prive' et public et a` bousculer
ainsi les corporatismes.
C'est ce qui s'est exprime' a` travers le slogan "Tous ensemble,
tous ensemble, ouais !", repris par tous les corte`ges, dans toutes
les villes.

LES TRAVAILLEURS SE PARLENT ET PENSENT A` LEUR AVENIR

Ce que n'avait pas pre'vu Juppe', c'est qu'a` force de nous re'pe'ter qu'il
faut se plier aux e'volutions du marche', a` la concurrence internationale,
qu'il n'y a pas d'autres choix, etc., ils distillent, lui et ses
semblables, l'ide'e que les solutions aux proble`mes sociaux ne peuvent
etre que ge'ne'rales et que c'est l'organisation globale, le fonctionnement
et la finalite' de la socie'te' qu'il faut repenser.
En un certain sens, en se pre'sentant comme les champions du changement et
de la modernite' luttant contre l'archaisme et l'immobilisme des
travailleurs assis sur leurs acquis, Juppe' et les autres, au dela` du fait
qu'ils nous prennent pour des imbe'ciles, ont remis au gout du jour l'ide'e
de la ne'cessite' d'une transformation radicale de la socie'te', stimule'
le besoin de justice sociale et permis une re'appropriation des concepts
re'volutionnaires.

=46ace a` l'ampleur des enjeux et au niveau o=F9 sont pose's les proble`mes =
par
le pouvoir lui-meme l'ide'e qu'il fallait agir tous ensemble et de manie`re
coordonne'e pour s'opposer aux mauvais coups de l'E'tat a fait son chemin
et le mot d'ordre de gre`ve ge'ne'rale s'est impose' de lui-meme.

Il est significatif que jamais les confe'de'rations syndicales C.G.T. et
=46.0. n'ont pas vraiment cherche' a` populariser le principe de gre`ve
ge'ne'rale, meme au plus fort du mouvement.
Ce sont les travailleurs, a` la base, dans les assemble'es ge'ne'rales, qui
ont lance' ce mot d'ordre, parce que pour eux il e'tait e'vident qu'il n'y
avait pas d'autre moyen d'imposer un rapport de forces.
De'sormais, il est possible de parler de gre`ve ge'ne'rale ainsi que des
strate'gies et des tactiques pour que les conditions de sa mise en pratique
soient re'alise'es.

LES ASSEMBLE'ES GE'NE'RALES SOUVERAINES !

C'est que les gre`ves et les manifestations ont permis les e'changes, les
de'bats et les confrontations sur tous les sujets. Il y en a meme qui ont
de'couvert les anars a` cette occasion !

Au coeur de ce mouvement, il y avait les assemble'es ge'ne'rales.
Elles seules e'taient de'cisionnelles et souveraines. Cela a e'te' la
re`gle partout et dans tous les secteurs en gre`ve. La raison en est
simple: c'e'tait la condition sine qua non pour re'aliser l'unite' la plus
large possible, pour faire en sorte que l'avis de chacun soit pris en
compte, syndique' ou pas.

Etonnant aussi, aura e'te' cette volonte' d'e'changer et de mate'rialiser
la solidarite' interprofessionnelle en invitant des camarades gre'vistes
aux assemble'es ge'ne'rales.

C'est ainsi que des cheminots ont e'te' applaudis aux A.G. d'e'tudiants,
que les instituteurs ont casse' la croute avec les agents d'E.D.F., etc.
Etonnant aussi les re'actions de gre'vistes qui pre'fe'raient et
conseillaient la gre`ve a` des de'le'gations de salarie's d'entreprises non
gre'vistes venus apporter leur soutien et de l'argent en solidarite'. Les
e'changes sur la situation propre a` chaque entreprise e'taient souvent
riches et pertinentes.

Etonnant aussi cette capacite' des gre'vistes a` ge'rer leur entreprise en
de'cidant, qui de trier le courrier des A.S.S.E.D.I.C. pour ne pas bloquer
les che`ques des ch=F4meurs, qui de basculer le tarif E.D.F. de nuit en plei=
n
jour, qui de ramasser les ordures d'un qui de ramasser les ordures d'un
quartier populaire pour faire la nique aux entreprises prive'es qui
nettoient les beaux quartiers, qui d'organiser des cours sur la place
publique pour prouver que les savoirs doivent etre disponibles et
accessibles a` tout le monde, etc.

Cette capacite' d'auto organisation, de gestion directe de la production en
fonction de seuls besoins sociaux est a` mettre en avant et a` favoriser.
En germe et de manie`re tre`s concre`te, cela prouve qu'il est possible
pour les travailleurs de ge'rer leurs affaires eux-memes. C'est cela aussi
l'enseignement de cette gre`ve.

Tout cela, Juppe' ne l'avait pas pre'vu et cela fait peur a` beaucoup de
monde, y compris aux bureaucraties syndicales.

EN JANVIER 96, LE COMBAT CONTINUE !

Pour e'touffer un mouvement d'une telle profondeur, comme l'a e'te' celui
de de'cembre 95, il faudrait pouvoir satisfaire au moins une partie des
revendications et faire en sorte qu'une ou des organisations en prennent le
contr=F4le.

Pour le moment, il parait impossible a` Juppe' ou a` quelqu'un d'autre de
re'pondre aux aspirations populaires. Les seules choses que nous ayons vues
et entendues, c'est qu'il e'tait hors de question de toucher aux salaires
et aux re'formes dicte'es par ordonnances Les ne'gociations annonce'es par
branches professionnelles, sur les retraites des fonctionnaires, sur le
contrat de plan S.N.C.F. et sur le temps de travail ont toutes les chances
de n'etre que de la poudre aux yeux, tant les classes dominantes sont bien
de'cide'es a` imposer leurs choix.
Il devrait y avoir des mouvements de gre`ve dans le prive' comme dans le pub=
lic.

Le premier trimestre risque fort d'etre marque' par une succession de
conflits, de manifestations et d'actions qui continueront a` diffuser et a`
pre'parer un mouvement social de grande ampleur, une vraie gre`ve
ge'ne'rale, seule capable de peser dans la balance.

Quand a` une prise de contr=F4le de ce mouvement social par une organisation
politique ou syndicale, elle ne sera pas facile.
En effet, la force de celui-ci a repose' sur l'unite' d'action a` la base,
dans les assemble'es ge'ne'rales. Et c'est parce que la C.G.T., F.0. et les
autres se sont soumis a` cette volonte' d'unite' d'action et qu'ils ont
reconnu la pre'dominance des A.G. qu'ils sont reste's cre'dibles aupre`s
des salarie's.

C'est pour cela que les coordinations n'ont pas e'te' ne'cessaires et
auraient meme e'te' des facteurs de division. La` aussi, beaucoup de choses
ont change'.

Il y a une maturite' certaine des travailleurs due a` l'e'le'vation
ge'ne'rale des connaissances, a` l'expe'rience acquise et transmise comme
quoi il faut se me'fier des bureaucraties syndicales et politiques, a` la
volonte' de ma=EEtriser la lutte d'un bout a` l'autre, a` une de'termination
et une solidarite' construite sur le fait que beaucoup de choses se jouent
en ce moment.

Il y a toutes les raisons de penser que cette situation favorisera la
diffusion des ide'es re'volutionnaires.
Rien n'est fini et tout commence...

Bernard
Groupe De'jacqu de la Fe'de'ration anarchiste, Lyon

(Extrait du "Monde Libertaire", numero 1023, 28 decembre 1995)

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