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Thu, 4 Jan 1996 07:48:08 +0100


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DECEMBRE 1995 ET L'ATTACHEMENT AU SERVICE PUBLIC

par Alain Leger
(Professeur au departement de sociologie de l'universite de Caen)

A partir d'une enquete que j'ai effectuee en 1993 sur un
echantillon de 5265 familles francaises, il emerge certaines relations
fortes caracterisant ce qu'on pourrait appeler la sphere d'influence du
public d'une part, et la sphere d'influence du prive d'autre part. Nul
doute que ces relations fortes, ou apparait le poids des traditions
familiales, ont joue un role important dans le mouvement social de decembre
1995 en France, ainsi que dans les sympathies et les solidarites qu'il a
suscitees, puisque l'attachement au service public a ete un point d'ancrage
essentiel de ce mouvement. En meme temps, de nombreux temoignages laissent
penser que la structure familiale a fonctionne, pendant les greves, comme
structure d'appui, voire comme caisse de solidarite, et a lie les
differentes generations, qu'elles soient etudiantes, actives ou retraitees,
dans un refus unanime des attaques gouvernementales.

Outre les revendications categorielles qui ne sont pas une
nouveaute, il me semble en effet qu'on n'avait jamais fait autant "greve
par procuration", au nom de l'interet general, qu'au cours de ce mois de
decembre 1995: les travailleurs du public faisant greve pour ceux du prive,
les cheminots pour les usagers et pour les autres fonctionnaires, les
enseignants pour les familles, les actifs pour les retraites et pour les
chomeurs, les etudiants pour les salaries, etc. Et cet interet general, le
"tous ensemble" au nom duquel se battent historiquement les classes
populaires et la petite-bourgeoisie (mais souvent avec des definitions
differentes), a pris dans les luttes recentes un contenu politique commun
tres concret, faisant emerger de veritables solutions alternatives, comme
cela a tres bien ete montre, notamment par Bourdieu dans son discours aux
cheminots grevistes.

Meme s'il demeure des illusions et des incertitudes (notamment sur
la representation politique future de ce mouvement), le noyau minimum d'une
alliance entre le proletariat et la petite-bourgeoisie s'est precise, et le
detachement d'une partie de la petite-bourgeoisie par rapport a la
politique du liberalisme s'est confirme, apres les premieres failles
observees lors du referendum sur Maastricht. Comme beaucoup d'observateurs
l'ont bien senti, ce phenomene est capital pour l'avenir.

Liens familiaux et sphere d'influence du service public
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Venons-en a present au role joue par la structure familiale dans la
diffusion de ces modeles. A travers mon questionnaire, qu'observe-t-on dans
les trajectoires individuelles des eleves et de leurs parents ? Les choix
de l'ecole privee et de l'ecole publique sont, d'une part, fortement
structures par les strategies de recours en cas d'echec, mais, d'autre
part, sont egalement lies de facon tres significative a la tradition
familiale. La reproduction du parcours des parents a travers celui des
enfants apparait a l'evidence, lorsqu'on croise la scolarite du pere (et,
plus fortement encore, celle de la mere) avec celle des enfants. A plus
forte raison, lorsque le pere et la mere ont eu une scolarite identique, le
taux de reproduction des parcours scolaires atteint son maximum. Ainsi se
perpetuent, d'une generation a l'autre, des familles fideles au public, des
familles fideles au prive et des familles utilisant les deux secteurs.

En second lieu, on observe une forte identite des scolarites du
pere et de la mere. Heureusement, peut-etre, pour la paix des menages, les
cas de divergence voire d'opposition entre les trajectoires scolaires
parentales, sont une situation minoritaire. Car la reproduction familiale,
avant meme de marquer le devenir scolaire des enfants, a d'abord preside au
choix du conjoint. Sans doute, ce phenomene explique-t-il a lui seul, pour
une large part, comment la tradition scolaire familiale va ensuite pouvoir
se reproduire et se perpetuer en modelant le destin scolaire des futurs
enfants: car ceux-ci, dans la majorite des cas, n'auront qu'un modele
unique de reference, a travers l'histoire scolaire repetitive de leurs deux
parents.

Enfin, on decouvre des formes de fidelite plus complexes, meme si
elles ne sont guere surprenantes en soi: par exemple, une forte correlation
peut etre observee entre le caractere public ou prive de l'employeur des
parents et la scolarite des enfants. Lorsque l'employeur des parents est
une entreprise publique, ceux-ci scolarisent beaucoup plus souvent leurs
enfants dans le public, et inversement beaucoup moins lorsqu'ils
travaillent dans le secteur prive. Et cette correlation est verifiee non
seulement pour les enseignants (pour qui l'employeur s'identifie avec le
lieu de scolarisation des enfants) mais concerne egalement tous les autres
actifs.

On est alors inevitablement amene a se poser la question de la
liaison, pour les parents eux-memes, entre leur secteur d'activite actuel
et leur propre scolarite passee. Et cette liaison apparait a son tour comme
tres forte: les parents eduques dans l'enseignement public travaillent
beaucoup plus frequemment dans le secteur public, ceux eduques dans le
prive exercent plus souvent leur activite professionnelle dans le prive.

Meme si la laicite ou la religion ne constituent que des
motivations tres minoritairement exprimees par les personnes questionnees,
on voit aussi que la fidelite globale a une sphere d'influence publique ou
privee - debordant largement le seul terrain scolaire - releve de fortes
traditions familiales qui modelent la scolarite, l'activite professionnelle
et meme le choix du conjoint. Sans doute, les analyses presentees ici
permettent-elles de mieux comprendre ce phenomene de "l'heredite sociale
des fonctionnaires" qui a deja ete globalement constate, notamment par
Claude Thelot, grace aux enquetes de l'INSEE.

Travail, famille, patrie: l'emergence d'un modele progressiste?
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Mais on sait aussi, par ailleurs, que ces formes de fidelite, soit
au public soit au prive, pour importantes qu'elles soient, ne resistent pas
longtemps lorsque l'un des enfants se retrouve en echec et que son avenir
scolaire et professionnel se voit brusquement menace. Dans ce cas en effet,
un decalage se manifeste entre deux ordres de durees, irreductibles l'une a
l'autre: le temps social, qui est celui du renouvellement des generations
mais aussi celui des engagements politiques, des actions collectives
portant leurs fruits sur le long terme, et le temps individuel ou se
jouent, parfois en quelques mois, les chances de reussite scolaire d'un
enfant.

Si ce decalage s'interprete generalement comme une contradiction
(par exemple, etre laique et mettre son enfant dans le prive), il faut
aussi remarquer que cette contradiction s'est certainement attenuee en
decembre 1995: cette date constitue, indeniablement, une periode
d'"acceleration de l'histoire", de communion inter-generationnelle autour
d'objectifs qui prennent en main l'avenir national (lointain, incertain,
menacant) pour le mettre au present, et transforment le rapport entre
action collective et pratiques individuelles. Dans les batailles contre le
chomage et pour defendre le service public "a la francaise", a cote des
structures syndicales et politiques traditionnelles, la structure familiale
est certainement l'un des creusets importants ou s'est operee cette fusion
de l'individuel et du collectif, du long terme et du court terme. Qu'est-ce
qu'un S.D.F., en effet, si ce n'est un chomeur qui n'a pas de famille ?

En meme temps, comme aux heures les plus revolutionnaires de notre
histoire, le sentiment national s'est avive. Non pas sous sa forme
degenerescente du chauvinisme et de la xenophobie, mais comme prise de
conscience que la bourgeoisie dominante, ses elites, ses technocrates et
ses politiciens, ainsi que les fameux "marches financiers", representent,
une fois de plus, le "parti de l'etranger". Le service public, Etat dans
l'Etat, est apparu ainsi comme cristallisant l'interet national, mieux que
le gouvernement actuel, c'est-a-dire mieux que l'Etat lui-meme.

Travail, famille et patrie ont donc ete au coeur des luttes: y
aurait-t-il emergence d'une version progressiste, d'une version d'avenir,
de ce slogan reactionnaire du passe ?

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