(Fr)Padoue, 7-10 septembre

neil birrell (neil@lds.co.uk)
Fri, 20 Oct 1995 18:45:44 +0100


A PADOUE, du 7 au 10 septembre,
se tiendra la seconde foire de
l'autogestion, succe'dant a celle qui
eut lieu a Alessandria, un an aupara-
vant. Lors de cette premiere ren-
contre, la galaxie vaste et varie'e de
ceux qui, dans les secteurs les plus
diverses, se confrontent au dif@lcile
mais fascinant terrain des utopies
concretes a eu un moyen de se parler,
de nouer des rapports, d'e'changer
des ide'es et produits. Ce furent trois
jours intenses, durant lesquels un
pont a commence' a etre jete' entre
ceux qui vivent dans une maison
occupe'e et qui font du commerce
e'quitable et solidaire, entre ceux qui
construisent une communaute' agri-
cole et ceux qui font une e'cole liber-
taire, entre ceux qui sont implique's
dans l'autoproduction de livres et
disques et tous ceux qui ont donne'
vie a des fe'de'rations municipales de
base. Trois jours sur l'autogestion,
mais aussi trois jours d'autogestion,
pendant lesquels ont commence' a se
tisser ces relations directes sans les-
quelles il est impossible de projeter
un plus solide re'seau de coope'ration
et d'e'change.
La foire d'Alessandria, loin d'etre le
lieu d'acces d'un parcours long et
complexe, a e'te' l'amorce d'initiatives
nouvelles et mieux articule'es, qui
permirent l'enracinement de ce type
de rapports horizontaux qui sont
l'humus fe'cond duquel un mouve-
ment pour l'autogestion tire sa seve.
Au mois de mai 1995, lors d'une
pre'alable rencontre =AB Autogestion et
conflictualite' sociale =BB, nous avons e'te'
confronte's a un noeud the'orique
d'importance, a savoir le rapport
entre une pratique autogestionnaire
qui de'ja aujourd'hui produit des
moments de gestion anti-autoritaire
dans les diverses spheres du poli-
tique, du social, de l'e'conomique et du
culturel, et la ne'cessite' constante du
conflit contre l'ordre e'tabli.
Cette rencontre a e'te' une occasion
fructueuse de poursuivre un de'bat
dont la mise en jeu est aussi ambi-
tieuse qu'importante, puisqu'il vise a
tracer un espace the'orique et pra-
tique dans lequel les dimensions tant
constructives que destructrices de
anarchisme ne soient pas rejete'es ni
se'pare'es, mais deviennent des e'le'-
ments comple'mentaires dans un pro-
cessus de transformation sociale.
Du reste, en particulier dans l'aire
libertaire, le concept d'autogestion
renvoie imme'diatement a celui
d'anarchie, puisque les deux termes
se re'ferent a une meme tension
e'thique et politique, a un meme patri-
moine ide'al. La pousse'e vers une
organisation sociale qui abolisse la
domination et la hie'rarchie se traduit
dans la construction d'un tel espace
qui social, dans lequel le cadre de la nor-
- mativite' (en dehors de tout me'ca-
@- nisme de de'le'gation) est la responsa-
@bilite' d'une communaute' d'individus
autonomes. En substance, l'anarchie
et l'autogestion sont l'expression d'un
meme projet, d'une meme utopie, qui,
;, comme toute utopie qui se respecte,
, nie l'existant en tendant a donner des
coordonne'es radicalement nouvelles
- de la vie civile.
@Toutefois, dans la pratique des
mouvements anarchistes et liber-
taires, il a rarement e'te' question
. d'une union parfaite entre anarchie et
autogestion, puisque l'irre'ductible
e'cart entre la ne'cessite' de briser
l'ordre existant et la volonte' de don-
ner corps et seve aux ide'es libertaires
@a souvent donne' lieu a des diver-
- gences pas anodines de parcours et de
@. choix.
Aujourd'hui, plus que par le passe',
se distinguent d'ailleurs quelques
hypotheses en mesure de faire fondre
la distance entre lutte pour l'anarchie
)et ouverture d'espaces de sociabilite'
libe're'e dans l'ici et maintenant.
En Italie, au cours des anne'es 80 et
en cette seconde moitie' des anne'es
@- 90, se sont de'veloppe'es de nom-
t breuses expe'riences de gestion e'cono-
mique et sociale, non dirige'es par la
logique du profit, mais visant a
re'pondre a ces besoins et de'sirs parti-
culiers qu'une telle logique ne peut
- prendre en conside'ration. Ecoles
@libertaires, maisons occupe'es,
- banques alternatives, centres sociaux,
coope'ratives de production de biens et
services base'es sur des principes e'ga-
litaires, les formes d'autogestion de
ces fe'de'rations municipalistes et
autres observatoires de citoyens,
autoproduction musicale... sont
quelques unes des re'alite's qui se sont
appuye'es sur la me'thode de l'autoges-
tion. Cela fut et est toujours une
expe'rience importante, qui, mettant
au premier plan la poursuite d'objec-
tifs concrets et tangibles, non seule-
ment a re'ussi a re'sister a la =AB norma-
lisation =BB issue de la de'confiture des
anne'es 70, mais a e'te' e'galement
capable de poser les bases d'un agir
politique et social de type radicale-
ment libertaire. Toutefois, le refus
latent de la dimension projecturelle et
politique et la focalisation des e'ner-
gies dans des secteurs spe'cifiques ont
souvent donne' lieu a une tendance a
la fragmentation qui a interdit que la
re'alite' multiple et varie'e de l'autoges-
tion re'ussisse a donner l'e'paisseur
d'un mouvement. Un mouvement
dont le point fort serait un enracine-
ment obstine' sur le dur terrain des
utopies concretes, ce levier puissant
capable de catalyser une bien plus
large transformation. L'archipel auto-
gestionnaire de'finit des aujourd'hui,
meme si c'est par fragments, une
sphere publique diffe'rente dans
laquelle les coordonne'es qui de'finis-
sent habituellement le cadre politique
et le cadre social subissent un chan-
gement radical. La pre'figuration d'un
espace public non e'tatique qui se
passe de l'identification entre poli-
tique et Etat, donnant ainsi espace
et dignite' a la cite' des citoyens
contre celle des institutions. [...]
L'e'conomie alternative, pour se
faire alternative a l'e'@onomie, doit
sortir de la marginalite' d'expe'riences
importantes mais isole'es, cre'ant un
tissu propre de relations capables de
donner une importance politique a
un agir condamne' sinon a un te'moi-
gnage e'thique et socialement sans
importance. En ge'ne'ral, les diverses
composantes de l'univers autoges-
tionnaire, non seulement celles impli-
que'es sur le terrain e'conomique mais
aussi celles qui travaillent a l'auto-
production et a la circulation de la
culture, a la cre'ation de lieux de
sociabilite' non lucrative sont
aujourd@ui en mesure d'eke le pivot
d'une dimension publique qui se pre'-
sente comme le cadre de re'flexion et
de confrontation apte a e'laborer des
strate'gies d'affrontement contre le
systeme de domination, en dehors de
toute logique de de'fense e'phe'mere
d'espaces autonomes propres. Cet
objectif semble aujourd'hui non seu-
lement possible mais ne'cessaire. En
Italie, la droite et la gauche jouent
une partie dont les buts apparem-
ment oppose's sont similaires.
La dichotomie entre public et prive'
est une cage dont on peut et doit sor-
tir sans se laisser prendre au piege
de la grande cuisine des oppositions
aux de'vastations sociales inde'niable-
ment lie'es a une politique e'cono-
mique libe'rale. Il est temps d'en finir
avec les approches exclusivement de
re'sistance d'une gauche sans pros-
pectives, puisqu'en de'finitive la
Re'sistance, la vraie, ne se contentait
pas de contenir l'arrogante toute
puissance des fascistes mais combat-
tait pour les chasser de la place. Il
est de'sormais e'vident qu'au-dela du
grand bla-bla propagandiste, le
nombre de ceux qui n'ont aucune pos-
sibilite' d'atteindre un niveau de vie
de'cent, loin de diminuer ne pourra
que subir une croissance exponen-
tielle non seulement parmi les dam-
ne's du Sud, mais au coeur-meme de
l'empire. Dans les grandes me'tro-
poles de l'Occident avance' et opulent
coexistent sur le meme territoire
urbain des zones de'veloppe'es et des
ghettos dignes du tiers monde.
Lespace physique des grandes cite's
est marque' de le'zardes et de bar-
rages qui sont le miroir le plus e'lo-
quent de la de'sagre'gation qui tra-
verse la socie'te'. Tous parlent de
travail, mais nous savons bien que le
chomage est de'sormais une donne'e
structurelle dans la socie'te' avance'e:
la gauche l'affronte avec une
approche d'assistanat; pour la droite,
c'est une question d'ordre public. La
qualite' e'thique et politique de ces
choix pourra apparautre conside'rable
a certains, mais il est ne'anmoins e'vi-
dent que les deux concordent pour
barrer la route a des parcours poli-
tiques et sociaux autonomes par rap-
port a ce qui est institue'.
L)ans ce contexte, un mouvement
pour l'autogestion peut jouer un role
de'cisif pour construire une alterna-
tive soit au libe'ralisme de la droite,
soit a la proposition de la gauche,
meme revue et corrige'e, de l'Etat
social. Des formes de solidarite' et de
coope'ration qui fassent abstraction
de la pesante tutelle de l'Etat sont
possibles. La pratique de gestion
directe du territoire a travers des
structures d'auto-gouvernement com-
munautaire, la multiplication des
activite's autoge're'es, la croissance de
re'seaux de communication et de cul-
ture libertaires constituent l'ossature
d'un mouvement qui ne s'arrete pas a
l'expe'rimentation sociale, a l'initia-
tive de grandes valeurs exemplaires,
mais re'ussit encore a avoir une forte
expansion sociale. C'est un mouve-
ment capable de cre'er les pre'misses
d'un modele diffe'rent de de'veloppe-
ment respectueux des comptabilite's
e'cologiques, des besoins et de'sirs des
individus, dans lequel les plus divers
styles de vie soient un e'le'ment pre'-
cieux d'enrichissement pour tous. Il
devient ainsi possible de jouer sa
propre partition sur des terrains dif-
fe'rents de ceux pre'vus par le systeme
de domination.
Dans le village mondial dans lequel
nous vivons, chacun assiste au spec-
tacle de la politique sans y participer,
se contentant d'etre pre'sent aux ce'le'-
brations pe'riodiques de la liturgie
e'lectorale. Le mouvement pour
l'autogestion,`en brisant l'opposition
entre politique et social, instaure une
pratique dans laquelle l'action com-
municative est un e'le'ment de'cisif de
raccordement et d'initiative entre les
diverses expe'riences.
Naturellement, le parcours jus-
qu'ici de'fini n'est certes pas facile,
mais il a le me'rite de chercher a rem-
plir l'invisible fosse' qui souvent a
se'pare' la construction de l'autoges-
tion de la lutte pour l'anarchie.
[La rencontre de Padoue] sera une
occasion importante de poursuivre la
confrontation et de tisser de plus
solides re'seaux de communication et
d'e'change, non seulement entre
groupes de langue italienne mais
aussi avec d'autres expe'riences euro-
pe'ennes. n sera en effet pre'sente' des
expe'riences de France, d'Allemagne
et de Suisse. @

MA@A MA@O
(Fe'de'ration anarchiste italienne
de l@in)

Le Monde Libertaire ete 95