Que le Pacifique est loin !
La reprise des experiences nucleaires fran=E7aises marque a la fois le poids
reel du lobby militaire fran=E7ais, de celui des armements, et la volonte de
Chirac de se situer dans l=B4heritage de de Gaulle, en marquant
l=B4independance de la France.
A priori, il s=B4agit d=B4une demarche a peu de frais : les Americains, on l=
e
savait, ne protestent que pour la forme . En 1992, le gouvernement de
Clinton avait deja rejete de son territoire les militants de Greenpeace que
la France avait expulses d=B4un atoll o=F9 devait se derouler une explosion
nucleaire souterraine. Il est vrai que les Etats-Unis detruisent leurs
armes chimiques a l=B4atoll de Johnston et procedent a des experiences
balistiques aux iles Marshall, lesquelles ont le plus haut taux de syphilis
dans le monde .
Ironiquement, c=B4est bien l=B4heritage du General que Chirac cultive. En
decidant de deplacer vers Mururoa les essais nucleaires fran=E7ais qui se
deroulaient dans une Algerie a l=B4avenir incertain, le general de Gaulle
avait change la donne. L=B4economie et le destin des iles en ont ete
irremediablement transformes : le temps de toutes les autarcies etait
revolu. L=B4archipel survit dans une economie artificielle, fondee sur
l=B4activite nucleaire et la dependance de la France. La presence de dix
mille militaires, ingenieurs et techniciens en Polynesie est completee par
une superbe prebende de 55 millions de dollars que Paris verse a Tahiti
tous les mois . A terme, la Polynesie fran=E7aise risque de se voir ecartee
des grandes lignes aeriennes et maritimes. Du point de vue economique, le
co=FBt de la vie est dissuasif pour beaucoup de touristes. Le paradis
paradoxal semble reserve aux celebrites : Jacques Brel jadis, aujourd=B4hui
Carlos, Jack Nicholson, Marlon Brando, Jane Fonda, Raquel Welch, Ringo
Starr, Diana Ross, pour n=B4en citer que quelques-uns .
Les deux dernieres decennies ont ainsi ete marquees par les mouvements
independantistes de Nouvelle-Caledonie, les manifestations et greves de la
Polynesie fran=E7aise, par les interventions musclees de Paris, - etat
d=B4urgence et bruit de bottes,- et par l=B4affaire de Greenpeace.
A l=B4epoque o=F9 Chirac etait Premier ministre, la crise de 1987 avait ete =
un
evenement revelateur des problemes politiques et sociaux internes de
Tahiti. A l=B4origine, 700 dockers protestent au sujet de leurs conditions d=
e
travail a la base militaire de Mururoa, o=F9 se deroulent les experiences
nucleaires. Ils sont aussitot expedies par avion a Papeete et renvoyes de
leur emploi. La capitale, centre logistique crucial pour
l=B4approvisionnement de la base, abrite deja des centaines de chomeurs,
loges dans des taudis.
La greve eclate. Elle frappe directement les interets de la classe
dirigeante. L=B4agitation tourne a l=B4emeute.
Deux versions, qui ne sont pas tout-a-fait contradictoires, sont presentees
par la presse. Selon la premiere, les troubles ont lieu apres que la police
ait chasse les grevistes qui se trouvaient sur le quai. Ceux-ci, auxquels
d=B4autres elements de la population se sont meles, manifestent a travers la
ville. Dans la seconde interpretation, les troubles se produisent le
vendredi soir, et sont essentiellement le fait d=B4adolescents venus des
quartiers populaires, qui se livrent a des depredations et provoquent
quelques incendies. On compte environ 26 blesses, dont trois serieusement.
La repression est vigoureuse. Les autorites imposent l=B4etat d=B4urgence et=
le
couvre-feu, ferment les debits de boissons alcoolisees et, pendant le
week-end, font venir par avion deux cents legionnaires stationnes a Mururoa
ainsi que deux compagnies de police paramilitaire venues de France, soit
pres d=B4un millier d=B4hommes ; elles font appel a des non grevistes, se
servent de l=B4armee pour les proteger et interdisent a la presse de prendre
des photos. Une cinquantaine d=B4arrestations ont lieu parmi des non
grevistes. Le gouvernement fran=E7ais accuse indirectement d=B4autres Etats =
et
partis.
La presse fran=E7aise metropolitaine, qui avait fremi d=B4indignation quand =
le
gouvernement polonais avait decrete l=B4etat de siege, ne manifeste pas un
grand emoi. Neanmoins, le caractere spectaculaire de ces interventions
amene l=B4agence Reuter a donner a Tahiti la une des evenements mondiaux de
la journee.
Les rares organes de presse internationaux qui mentionnent les evenements
temoignent d=B4une emotion discrete et taciturne. Alors que l=B4agence Reute=
r
donne force details, la presse anglophone fait montre d=B4une discretion qui
devoile sa solidarite avec la France.
Elle analyse de maniere tres succincte la crise du gouvernement
territorial. La repression syndicale est a peine signalee, dans un discours
qui pratique l=B4amalgame sans vergogne et lie protestation, incendies,
vandalisme et crise du gouvernement territorial ; on suggere que certains
militants syndicaux sont proches des independantistes. On n=B4indique guere
le fait que le gouvernement a fait appel a des non grevistes, ce qui dans
tous les pays du monde et a toutes les epoques a ete considere par les
ouvriers comme une veritable declaration de guerre.
L=B4Oceanie toute entiere a aussi change : l=B4essor japonais, australien et
neo-zelandais, celui de l=B4Asie du sud-est ont modifie profondement le
paysage geopolitique. Les interventions du gouvernement fran=E7ais ne sont
plus inaper=E7ues mais se deroulent sous l=B4=A6il des grandes puissances, q=
ui
br=FBlent d=B4entrer en lice. La Nouvelle-Zelande, par exemple, porte a la
defense militaire du Pacifique un interet peu justifie par les dangers
encourus.
Tahiti, l=B4ile des reves manques, se trouve enlacee dans le reseau plus
vaste du Pacifique o=F9 se deploie le pseudo-realisme capitaliste.
=46aute de partie fine, l=B4elite des puissances de premiere et de seconde
grandeurs joue cyniquement, sans loi et sans morale, un wargame dont
l=B4en-jeu consiste a occuper, dans toutes ses dimensions, l=B4espace de cet
ocean, a lui tout seul plus vaste que l=B4ensemble des terres de la planete.
Dans les grandes profondeurs, un projet de prospection oceanique a ete
lance par l'Institut hawa=EFen de geophysique, a l'Universite de
Hawaii . Certaines de ces entreprises sont patronnees par les Nations unies
ou les U.S.A. Ainsi les gisements de phosphate ont ete exploites et sont
deja presque epuises dans certaines regions. En revanche, il subsiste
encore de grandes ressources dans d'autres, par exemple dans le lagon de
Matahiva .
La perliculture, une des richesses des iles, a traverse une crise dans les
annees 90, avec un declin de la demande japonaise, qui representait son
principal marche. Elle avait su cependant resister aux pressions des
acheteurs et a la concurrence montante d=B4autres places, comme les iles
Cook, o=F9 l=B4industrie avait d=B4ailleurs ete introduite par un Tahitien .
Sur les eaux et dans les airs, les principales nations interessees,
Australie, Nouvelle-Zelande, Japon, mais aussi la France, se livrent a la
course : lignes de navigation marchande, compagnies aeriennes, croisieres
touristiques. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis semblent singulierement
absents. En revanche apparaissent des roitelets, comme John H. Magoon Jnr,
qui possede 56% de Hawaiian Airlines.
De par les iles, le tourisme est source de revenus, mais il est sous la
dependance des multinationales du transport et de l=B4hotellerie.
L=B4eloignement des lieux peut dissuader des entreprises fondees sur le
principe de la rentabilite. Les journaux economiques ne parlent d=B4ailleurs
que de cela : extension du marche d=B4une societe, elimination des
concurrents, mais aussi des filiales peu rentables, le jeu economique
poursuit deux objectifs parfois contradictoires qui consistent a occuper le
terrain et a realiser des profits.
Les rivaux tissent donc des alliances, qui aboutissent par exemple aux
projets franco-japonais et franco-allemands pour l'ile de Fidji. Le
developpement de Tahiti entre ainsi dans les preoccupations des
gouvernements de France et du Territoire. Une delegation s=B4est rendue a
Hong Kong, a une epoque o=F9 l=B4avenir de cette cite etait particulierement
preoccupant et o=F9 des voix s=B4elevaient partout contre l=B4acceptation de
nouveaux immigrants ; elle invita les hommes d=B4affaires chinois a investir
dans l=B4ile des sommes qui se situaient entre 450.000 et 1,3 millions de
dollars. En echange, ils offraient un passeport fran=E7ais, l=B4exemption de=
s
impots sur ces investissements et les avantages combines du Systeme general
preferentiel des Etats-Unis et du Marche Commun.
Contrairement a l=B4idee que rien ne se passe a Tahiti, l=B4actuelle strateg=
ie
planetaire represente une nouvelle etape de cette metamorphose. Iles et
archipels sont confrontes a un nouveau defi, celui d=B4un marche
international o=F9 les diverses autoroutes de l=B4information jouent deja un
role crucial. On s=B4interroge sur la creation d=B4un Parlement et un pacte
economique pour l=B4ensemble du Pacifique est mis en place. La politique de
la France, si dominatrice soit-elle, n=B4est pas la seule a mettre en cause.
Quand les grandes puissances la traitent d=B4intruse, celle-ci peut
legitimement se demander si leur indignation vertueuse ne masque pas leurs
propres ambitions.
En fait, derriere les inquietudes provoquees par les experiences nucleaires
se profile, depuis les annees 1980, une nouvelle dynamique fran=E7aise dans
le Pacifique. Depuis les troubles de la Nouvelle-Caledonie, pays qui
produit un tiers du nickel de la planete, la metropole a deverse des
millions de dollars dans la region. Ces largesses ne se limitent plus aux
territoires lies a la France : des aides financieres ou militaires ont ete
accordees a Vanuatu, aux iles Cook et meme a Fidji .
Tout montre qu=B4il existe un autre Pacifique, celui du 21e siecle, "sixieme
continent", en pleine gestation, sous l=B4egide de geants proches ou
lointains, l=B4Australie, la Nouvelle-Zelande, le Japon, la Chine, les
Etats-Unis et la France. Peu soucieux de ses populations et de leurs
territoires, ils y impriment leurs decisions politiques, economiques ou
financieres, exploitant sans vergogne les ressources minieres ou maritimes
ou implantant n=B4importe o=F9 leurs terrains de golf. Les critiques adresse=
es
a la France ne relevent pas de la simple "inimitie" ou de l=B4amour pour
l=B4ecologie, mais des conflits entre les divers imperialismes.
Notes :
Julian Evans, "Letters from an Invented Eden", The Guardian, (Features
Section), (September 26, 1992); "The Pacific Idea ; There Is A Better
World", The Economist (March 16, 1991) Section: World Politics and Current
Affairs p. 15 (U.K. Edition p. 19).
Kalinga Seneviratne, "South Pacific: 'Rainbow Warrior' Incident Revives
Colonial Fears", Inter Press Service (April 2, 1992).
"Discrimination Development-Small Islands: Pacific Delegates Cry", Inter
Press Service, (April 28, 1994) .
Entrepris par le Committee for Coordination of Joint Prospection for
Mineral Resources in South Pacific Offshore Areas, fond=E9 en 1972.
"South Pacific Islands", The Mining Journal, Ltd. Mining Annual Review,
Londres (June, 1989) Section: Countries; Pacific and Austrasia p. A 84 .
Louisson, Simon. "South Seas Black-Pearl Industry Ready To Grow", The
Reuter Asia-Pacific Business Report , (April 4, 1994) BC cycle.
Kalinga Seneviratne, "South Pacific: `Rainbow Warrior' Incident Revives
Colonial Fears", Inter Press Service (April 2, 1992).
Ronald Creagh
Ronald Creagh
C.I.R.C.A.N. (Centre d'Information et de Recherche sur les Cultures
d'Amerique du Nord).
Universite Paul Valery, B.P. 5043, Montpellier (France).
=46ax (Domicile - Home) : 67 64 77 23
e-mail : rcreagh@alor.univ-montp3.fr (Ronald Creagh)