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(fr) FA Vannes Lorient - Le Cap des Possibles: l'écologie au rabais?

Date Wed, 9 Jan 2019 18:29:55 +0000


Dans le Pays d'Auray (Morbihan), l'association écologiste Le Cap des Possibles est devenue incontournable. Visible dans la presse, présente dans tous les lieux ayant peu ou prou un lien avec l'écologie, partenaire de la communauté de communes AQTA (Auray Quiberon Terre Atlantique), elle sait attirer nombre de participant.e.s à ses rendez-vous... "positifs". En présentant des actions locales, il s'agirait de "contrer le réchauffement climatique". Pour cet objectif, Le Cap des Possibles est-il le véhicule vertueux dans lequel devrions toutes et tous embarquer? ---- Un peu d'Histoire...: ---- Le Collectif Alternatiba - Pays d'Auray en Transition est devenu en 2018, l'association Le Cap des Possibles (autrement appelé Collectif Alternatiba des Possibles). En 2015, Alernatiba Auray avait accueilli le tour à vélo des militantes et militants écolos d'Alternatiba de différentes localités à l'occasion de la COP 21 de Paris et organisé un premier village des alternatives écologiques locales. Alternatiba Pays d'Auray a ensuite organisé des conférences, des ateliers et des "villages de la transition écologique heureuse". Ces villages consistent à occuper une place avec stands, zone de gratuité, ateliers, durant un week-end en accord avec la mairie concernée (Auray puis la Trinité Sur Mer) et avec des partenaires associatifs, institutionnels et commerciaux. Y sont présentées des actions écologiques locales "positives" et les personnes engagées sur tel ou tel sujet: habitat, transport, déchets, alimentation, énergie... ---- Dès 2015, nous avions pris nos distances: lire notre texte "Alternatiba... une alternative?". Qu'en est-il du Cap des possibles aujourd'hui? ---- En prétendant fédérer les initiatives écologiques locales, le Cap des Possibles occupe ici l'espace du militantisme écologique. Or, son engagement se limite aux initiatives individuelles ou à l'échelle de petits collectifs (lesquelles sont évidemment nécessaires): tri des déchets, promotion du vélo, soutien à la production agricole biologique locale, bien-être... Il s'agit de "faire sa part", façon Colibri de Pierre Rabhi...

"Bienveillant", le Cap des Possibles ne s'attaque pas aux structures sociales qui entraînent des modes de consommation et de déplacement énergivores et polluants, ne serait-ce que l'aménagement du territoire. Cherté des loyers ou des prix des maisons poussent pourtant une partie de la population en périphérie des lieux de travail et des services, l'obligeant à avoir une automobile. Dans le Pays d'Auray, l'infrastructure en terme de transport en commun est très insuffisante (nombre et horaires de bus intra-communes par exemple). S'il y a bien une gare à Auray, dont les horaires d'ouverture des guichets se réduisent drastiquement, la cherté du train devient de plus en plus dissuasive... L'arrivée de la LGV (Ligne à grande vitesse) a déjà un impact à la hausse sur le prix local de l'immobilier et du train et entraîne moins de desserte vers des gares de proximité (Landévant, Questembert, etc...). D'autre part les élus choisissent de créer et développer des ZI (Zones industrielles) et ZAC (Zones d'activités commerciales) sur des terres agricoles... qui se stérilisent sous le bitume et les magasins.

En faisant le choix d'axer son discours sur les initiatives "positives", le Cap des Possibles met largement en avant tout ce qui est relatif au bien-être, au développement personnel, flirtant parfois avec le mysticisme, le new age 1*... qui ne change rien aux rapports sociaux, aux rapports de classe, à la volonté des décideurs (économiques et politiques, ces derniers étant au service du pouvoir économique). Nous n'avons rien contre la méditation, mais laisser supposer qu'être zen serait un moyen d'action contre les projets destructeurs est pour le moins une bien belle escroquerie. Heureusement qu'en 1975, la population locale ne s'est pas contentée de bienveillance, de propos positifs, mais a su s'opposer et se mobiliser physiquement (manifestation, affichage dans les rues, réunions publiques...) face à l'implantation d'une centrale nucléaire à Erdeven (décidée par l'État), ou en 2007 lorsque le Peuple des dunes s'est opposé au projet d'extraction de sables marins entre Gâvres et Quiberon, par le consortium cimentier Lafarge-Italcimenti, soutenu par la Préfecture (l'État donc).

Le Cap des Possibles existe aussi grâce à ses partenaires... particuliers:

AQTA:

En premier lieu, on trouve la communauté de communes AQTA (Auray Quiberon Terre Atlantique), dont on peut se demander ce qu'elle fait de réellement écologique: l'incinérateur d'ordures ménagères de Plouharnel est toujours en activité, les transports en commun demeurent insuffisants et payants 2. AQTA n' a pas encore parlé de la gratuité des bus à notre connaissance, ni Cap des Possibles, alors que cette pratique des transports collectifs gratuits se généralise dans de multiples villes (Compiègne, Gap, Vitré...),

Dire qu'il faut privilégier le vélo est bien joli, mais il manque là aussi la logistique pour accrocher les cycles, avec des abris protecteurs, la mise à disposition gratuite de moyens d'éclairage et de gilets jaunes pour ceux et celles qui en auraient besoin... Au lieu de cela, la subvention de la municipalité d'Auray pour l'atelier associatif de réparation de vélos La bécane 56 a baissé en 2018...

Le Cap des Possibles a aussi pour partenaire la...Banque populaire.

Or le groupe BPCE (Banque populaire - Caisse d'Epargne) a pour filiale... Natixis! Rappelons-nous: Natixis était imbriquée dans les subprimes, fondatrices de la crise mondiale de 2008, et a été sauvée grâce à... l'épargne des Français.

Natixis a spéculé (Comme la BNP, le Crédit agricole...) sur les matières premières agricoles, accentuant la crise alimentaire.

Natixis a financé Energy Transfer Partners (ETP) qui construit un oléoduc de pétrole de schiste, dans le Dakota (USA), sur les terres des Sioux.
La BPCE a déjà été condamnée pour entente illégale, délit d'initié, failles dans la gestion du risque, vente de produits financiers toxiques...

Et d'autres financeurs bien peu... alternatifs:

Le Village des Possibles 2017 s'est déroulé à la Trinité Sur Mer et a accueilli plusieurs milliers de visiteurs et visiteuses. Parmi les partenaires du Village, on trouve la Compagnie des ports du Morbihan, gestionnaire d'une masse de yachts (bateaux en majeure partie pour les riches) utilisés peu de fois dans l'année. Ne dirait-on pas un parking rempli de bagnoles?

On trouve aussi l'entreprise Den-Ran, qui fabrique du cordage et du matériel d'accastillage pour des bateaux de compétition sponsorisés par de grandes marques... Den-Ran fabrique aussi du matériel pour les militaires.

Au Village des possibles pour la transition heureuse, tout est décidément possible, surtout le green-washing pour tous ces partenaires commerciaux ou institutionnels. Mais l'argent n'a pas d'odeur, bien sur.

En septembre 2018, le Cap des Possibles et l'atelier artistique les Argonautes ont organisé une journée "Et si mon travail me rendait heureux" (payante... 40 balles). Quel est le rapport avec le dérèglement climatique? S'agit-il de surfer sur le business du bien-être en utilisant la souffrance au travail, elle bien réelle? Sophrologie, jeux collaboratifs et cie au programme... Comme si on était des individus libres dans une société libre, où tous les rapports sociaux se faisaient via des accords inter individuels, comme si la logique de productivité à laquelle sont soumis nombre de travailleurs laissaient de la place à ces moments de bien-être. Il faut vraiment faire fi de l'organisation capitaliste de la société: avec ses inégalités sociales, son système hiérarchique, son volant de chômage de masse pour permettre au patronat de garder une pression / menace constante contre les revendications salariales et d'amélioration des conditions de travail portées par les salarié.e.s... Du côté des travailleurs indépendant.e.s, l'auto-entreprenariat par exemple rapporte le plus souvent moins de revenus que le SMIC à temps plein. Alors que la production de biens et services perd de plus en plus de sens aujourd'hui, nous amène à la catastrophe écologique et sociale, nos deux collectifs font comme si le système capitaliste n'existait pas et ne dominait pas le monde aujourd'hui. Une attitude pour le moins... hors-sol!

Dépassons le Cap des possibles

Des membres originels d'Alternatiba (Pays-Basque) ont commencé à tirer le bilan de la voie exclusivement "positive", qui devient une impasse. Ainsi Jon Palais n'hésite pas à le dire, dans une interview donnée à Reporterre "On ne pouvait pas rester seulement sur un message positif, (...) il faut marcher sur deux jambes, les alternatives et la résistance" car il y a «complémentarité entre actions d'opposition et alternatives, et non contradictions»

"Notre diagnostic est qu'il faut un changement complet du système. Il y a deux raisons que cela se fasse par un mouvement de masse: pour le rapport de force et pour la justice sociale."

"Mais qu'est-ce que ça change à la trajectoire du monde que je réduise encore plus mon empreinte carbone? Le plus important dans notre mode de vie, c'est notre engagement politique. L'enjeu est dans la transformation collective, pas dans la transformation individuelle ni la somme des transformations individuelles. On a un changement d'échelle à faire. Donc il faut trouver des effets de levier, il faut changer les choses en masse. Les efforts personnels ne pèseront rien dans la balance dans quinze ans par rapport à ce qu'on aura réussi à infléchir ou pas dans les politiques nationales, internationales."

On est bien loin du consensus mou d'une illusoire transition "heureuse" portée par ici. Il ne faut pas se raconter d'histoires. En face, les multinationales et les gouvernements qui les protègent feront tout pour conserver leur dynamique de profits, de croissance. Car telle est la loi du marché: croître ou mourir. Ils n'auront pas de scrupules à utiliser la violence la plus démesurée pour maintenir leur pouvoir, leurs privilèges. Ils vendent déjà des armes partout à travers le monde, même dans des pays avec des conflits en cours, alors que les populations civiles souffrent de la faim et sont les premières victimes des guerres.

Jon Palais poursuit: "On a des droits, comme celui de voter, qui est quelque part le contraire de la démocratie parce qu'au lieu d'exercer le pouvoir on le délègue! Sans moyen de contrôle, de révocation. On a tiré tellement loin ce système démocratique qu'il en devient quasiment le contraire de son idéal.

(...) On n'a pas le droit d'attendre que des représentants politiques dont on sait qu'ils sont dans un système pétri de contradictions et de compromissions qu'ils trouvent la solution."

Pour autant, si Jon Palais reconnaît qu'il faut aller au delà "des politiques qui doivent prendre des mesures courageuses, des multinationales qui doivent ajuster des trucs; on doit changer de mode de vie", il ne nomme pas et donc n'attaque pas le coeur du problème qu'est le système capitaliste (protégé et subventionné par l'appareil d'État), fondé sur la propriété privée des moyens de production et de distribution, la maximisation des profits assise sur la croissance économique, donc la fuite en avant vers toujours plus de consommation d'énergie et de matières premières.

L'enjeu autour de la ZAD de Notre-dame-des-Landes était là: entre ceux et celles qui voulaient que la terre n'appartienne à personne pour produire écologiquement et en autogestion pour tout le monde et d'autres qui veulent le retour de la propriété privée qui pour faire de l'intensif, qui pour faire du bio, en économie concurrentielle donc rentable, sans possibilité de prix libre ou de dons pour les personnes "sans pouvoir d'achat".

En n'affrontant pas la réalité de la situation, en se situant sur le terrain de la transition compatible avec le greenwashing d'instances politiques et d'entreprises, en occupant le terrain, le Cap des Possibles n'est pas simplement "gentil", il est un obstacle à démystifier. Il bouffe l'énergie nécessaire pour construire un autre monde. Par son orientation, il tire une balle dans le pied du combat complexe à mener pour réaliser une société écologique, donc égalitaire et autogérée, d'entraide et sans frontières.

Écrit par un individu écologiquement imparfait bien que cycliste végétalien bio

1 Ateliers «Féminin-masculin sacré», «Thérapie holistique Reiki», «Soin énergétique collectif sous pyramide», «Méditation pour la terre»...

2 La gratuité pour les usagers est un moyen efficace pour accroître la fréquentation. La gratuité s'obtient par une autre répartition des couts: une bonne partie est déjà prise en charge par l'impôt. Le reliquat pourrait être à la charge des entreprises qui sont les bénéficiaires finales de beaucoup de nos déplacements: soit pour nous rendre au travail, aux agences des services publics, pour faire nos courses ou même pour boire ou manger "en ville". L'absence de circulation monétaire favorise l'égalité sociale

http://anars56.over-blog.org/2019/01/le-cap-des-possibles-l-ecologie-au-rabais.html
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