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(fr) UCL Saguenay -[Palestine]Entrevue sur le confinement à Halhul pendant la pandémie de la COVID-19

Date Mon, 11 May 2020 19:48:06 +0100


Si nous avons décidé aujourd’hui d’écrire à propos de la Palestine, c’est qu’elle présente une situation tout à fait singulière par rapport aux autres États. D’une part car son existence n’est pas reconnue sur le plan international, mais également parce que la situation de colonisation qui la caractérise, la dépendance de celle-ci aux aides internationales et la fragilité sanitaire dans laquelle vit une partie de sa population, induisent une gestion et une organisation particulière des institutions et de la population pour endiguer les effets du virus. Par ailleurs, la mise en place d’un confinement peut également impliquer un accroissement des pressions de l’État israélien sur la population palestinienne. Nous avons contacté Raed Abou-Youssef, personnage connu et reconnu dans les milieux pro-palestiniens en France, qui vit dans la région d’Hébron et qui a créé une coopérative de producteurs de raisins: Al-Sanabel. Celle-ci a notamment permis à des jeunes Palestiniens de renouer avec l’activité agricole palestinienne dans une période où cette activité était perçue comme peu attractive en raison de la faiblesse des revenus qu’elle générait et des risques particuliers auxquels les agriculteurs sont confrontés en Palestine (incursions régulières de soldats dans les cultures qui n’hésitent pas à endommager les plants, harcèlement). Raed a accepté de nous parler de la situation dans la région d’Hébron depuis la mise en place du confinement. ---- Texte paru sur le site web de l'Association France Palestine Solidarité. Lien vers l'original, ici. [http://www.france-palestine.org/Un-confinement-a-Halhul-en-Palestine?fbclid=IwAR0DlP6OlocVrScbe267hL9mMWPFBL5Ee6TSfR7ACPEaru0H1xH9uNlg-_w] ---- Journal Harz-Labour (HL): Est-ce que tu peux nous expliquer à partir de quand vous avez commencé à entendre parler du coronavirus dans la région, et dans quel contexte? Comment ça a été perçu par les gens? ---- Raed Abou-Youssef (RAY): Nous avons commencé à entendre parler du coronavirus le 5 mars quand on a eu les 4 premiers cas. Il s’agissait d’ouvriers qui travaillaient dans un hôtel à Bethléem et qui ont été en contact avec des touristes grecs.

HL: Dans ce contexte, qui a commencé à mettre en place des mesures sanitaires pour faire face à la pandémie? Est-ce que l’Autorité Palestinienne a joué un rôle là-dedans? Est-ce que l’État israélien a mis en place des mesure pour les Palestiniens et si oui, comment ont-elles été mises en place?

RAY: Le gouvernement de l’occupation a déclaré que ce n’était pas son affaire s’il y avait des malades palestiniens à cause du coronavirus et que c’était à l’Autorité Palestinienne de gérer ça. Tout de suite après, l’armée israélienne a fermé les barrages autour de Bethléem, et ça dure depuis le 5 mars. Alors que c’est l’Autorité Palestinienne qui a mis des mesures partout en Palestine, par exemple elle a interdit la circulation entre les villes, fermé les écoles et les universités.

HL: Depuis combien de temps êtes vous confinés? Est-ce que les mesures de confinement sont les mêmes dans les différentes zones (A, B et C)? Comment ça se traduit dans votre quotidien, celui des enfants, des personnes âgées? Qu’est ce que vous avez le droit de faire, pas faire? Tu as eu des retours sur la manière dont la situation était vécue dans la région d’Hébron? Est-ce que les mesures de confinement sont vécues comme quelque chose d’imposé de l’extérieur ou finalement est-ce que c’est vécu comme un temps d’opposition à l’occupation, dans la mesure où l’espace que vous avez vous permet de réorganiser vous-mêmes vos vies?

RAY: La majorité des Palestiniens a bien compris l’importance de rester chez eux, car ils ont conscience de la précarité du système de santé puisque nous sommes toujours sous occupation et que nos moyens sont faibles. Nos hôpitaux ne peuvent pas accueillir plus de 100 malades atteints du coronavirus. L’application des règles de confinement est assurée par les services de sécurité palestiniens dans la zone A et B, mais dans la zone C, la population s’est assurée seule de mettre en place des mesures de confinement. Le peuple palestinien a connu le couvre-feu depuis longtemps, pendant les années 70-80 et même au début des années 2000, on a l’habitude. Les gens se sont préparés pour ne pas aller faire leurs courses tout le temps, les paysans peuvent aller travailler. Les seuls qui ne comprennent pas pourquoi on ne sort plus et on ne va plus à l’école, ce sont les enfants, comme tous les enfants du monde.

Nous avons quand même le droit de sortir 4 heures par jour mais on ne peut pas être à plus de 5 personnes au même endroit. Il est interdit d’aller d’une ville à l’autre, toutes les sorties sont fermées, soit par des blocs de béton, soit par un barrage contrôlé pas la police palestinienne. Il est aussi interdit de travailler dans les colonies, car il y a beaucoup de colons israéliens malades. En ce qui concerne les ouvriers palestiniens qui travaillent en Israël, ils ont deux choix, soit ils rentrent chez eux, soit ils restent là-bas, mais alors ils ne pourront rentrer que deux mois après, il faut savoir qu’il y a maintenant 70 000 ouvriers palestiniens travaillant en Israël, et en même temps il y a plus de 10 000 malades en Israël.

La question qui se pose est comment ces ouvriers peuvent assurer leurs moyens de vivre s’ils ne travaillent plus! Le système de l’assurance-chômage n’existe pas ici, cette histoire est très compliquée.

HL: En discutant avec des personnes habitant à Bethléem, dans le camp de réfugiés de Dheisheh, j’ai appris que des réseaux de solidarité se sont mis en place. Quelle est la manière dont les gens font face au confinement autour de chez toi? Est-ce que votre coopérative de raisins joue un rôle particulier? Si c’est le cas est ce que tu peux développer un peu là-dessus et nous expliquer comment vous vous organisez, les buts que vous recherchez? Comment ça se traduit dans le quotidien? Est-ce que tu peux développer sur un exemple concret?

RAY: La solidarité entre les gens a commencé depuis le début du mois d’avril, les paysans de la vallée du Jourdain envoient beaucoup de légumes aux villages pauvres, la coopérative aussi a donné 70 cartons contenant chacun 4 bouteilles de jus de raisin et 2 bouteilles de debs, une sorte de « confiture de raisins ».

HL: Tu travailles dans le domaine de l’agriculture, notamment dans la production de raisins, comment le confinement a affecté l’activité des agriculteurs dans la région de Hébron et la distribution des denrées alimentaires? Est-ce que la situation de l’agriculture ici est similaire à ce qui se passe dans le reste de la Palestine?

RAY: La distribution des denrées alimentaires continue pour le moment, mais si cette histoire dure encore longtemps on pense qu’un problème réel arrivera, partout en Palestine. À noter que 70% du blé acheté ici provient des États-Unis...

HL: Régulièrement, des articles sortent pour parler des risques importants que génèrent le coronavirus sur l’ensemble du territoire palestinien, notamment sur les tensions avec les Israéliens. Comment est la situation par chez toi? Est-ce que le confinement et l’arrivée du virus ont généré des tensions supplémentaires avec les colons et les soldats israéliens?

RAY: Nous avons appris de l’histoire que s’il y a une catastrophe qui frappe plusieurs peuples, ces derniers deviennent solidaires pour survivre, mais ce n’est pas le cas avec Israël, « comme tous les régimes capitalistes ». L’arrestation des militants palestiniens continue, la démolition des maisons est quotidienne et le plus dangereux est que le gouvernement israélien profite de la situation internationale imposée par le coronavirus pour annexer petit à petit la zone C. La bonne nouvelle est qu’on ne voit pas beaucoup de colons ces jours-ci, sauf hier[l’entretien a été réalisé le 13 avril]où un petit groupe de colons a essayé d’arracher des oliviers à l’est de Hébron, mais les paysans ont réussi à les expulser du lieu. Les ouvriers palestiniens qui tombent malades en Israël, au lieu d’être soignés dans les hôpitaux israéliens, sont renvoyés au barrage le plus proche.

HL: En France, il y a pas mal de questionnement sur la manière dont le confinement est organisé dans les prisons, notamment parce qu’il est désormais interdit aux prisonniers de recevoir de la visite, tout comme en Italie, et qu’il y a des risques qu’ils se contaminent tous. Des avocats ont demandé à ce que des prisonniers soient libérés et qu’ils puissent être en confinement chez eux pour limiter les risques de propagation. Pour le moment, ça n’a pas abouti et des émeutes ont eu lieu dans plusieurs prisons. Est-ce que tu as eu des informations sur la manière dont le confinement se traduit pour les prisonniers palestiniens? Est-ce que le confinement change quelque chose dans leur quotidien, dans les mouvements de solidarité envers les prisonniers?

RAY: Israël fait le blackout des médias sur la situation des prisonniers politiques palestiniens, les familles ne les visitent plus, on a entendu dire il y a 10 jours[au début du mois d’avril]que 4 prisonniers étaient malades. L’AP (Autorité Palestinienne) a fait un appel à la communauté internationale pour qu’elle intervienne auprès de l’État d’Israël pour lui demander de libérer au moins les enfants, les femmes et les prisonniers âgés, mais Israël n’a libéré que quelques criminels.

HL: J’avais une autre question qui portait sur la gestion par les hôpitaux et les services de santé du virus. Il y a un peu plus d’un an, Donald Trump a stoppé les aides américaines à l’Autorité Palestinienne qui finançaient des infrastructures comme les hôpitaux et les écoles, le salaire des soignants, etc. Comment les services de santé gèrent-ils l’arrivée de ce virus? Qu’est-ce que ça change par rapport à d’habitude dans le quotidien des soignants? Quels sont les risques liés au coronavirus pour les hôpitaux et les personnes malades?

RAY: L’AP a choisi qu’il y ait dans chaque région un hôpital spécifique pour les malades du coronavirus, cela a permis de continuer à soigner les autres malades dans les autres hôpitaux, mais si par hasard il y a plusieurs milliers de malades du coronavirus je pense qu’on aura un gros problème. Je crois que c’est pour cette raison là que l’AP a vite déclaré l’état d’urgence.

HL: Enfin, est-ce que tu sais comment ça se passe en ce moment à Gaza? Il y a eu des premiers cas là bas, très peu, dans la mesure où la région est isolée et sous blocus, mais la densité de population est très forte et l’accès aux soins est compliqué.

Pour le moment, à Gaza, il y a 4 personnes malades confinées. On a réussi jusqu’à aujourd’hui à limiter ce nombre car on sait bien que Gaza est sous blocus depuis des années, il est très rare qu’on la quitte ou qu’on y entre. Un journaliste israélien a dit l’autre jour que « les Gazaouis ont de la chance, ils ne voyagent pas et personne ne vient les voir, il faut qu’on fasse comme eux ». Comme si c’était leur choix...

Nous sommes très inquiets à l’idée que cette maladie attaque Gaza car il y aurait des conséquences catastrophiques. Dans cette bande encerclée par Israël et par l’Égypte, ils n’ont même pas les moyens de soigner certaines maladies classiques.

Pour conclure, l’Autorité Palestinienne fonctionne grâce aux aides internationales et comme beaucoup d’experts économiques croient que le coronavirus va causer des crises économiques au niveau mondial, alors le pire n’est pas encore arrivé.

HL: Est-ce que tu voudrais revenir sur certaines choses en guise de conclusion? Est-ce que tu voudrais parler de la manière dont ça se passe avec ta famille qui est à Jérusalem? Savoir si tu as par exemple la possibilité de voir tes enfants ou comment le confinement se passe à Jérusalem, est-ce que c’est différent ou similaire à ce que tu vis toi à Halhul?

RAY: Oui, pour terminer je vais vous raconter ce que c’est qu’être confiné sous l’occupation. Ma femme, ma fille et mon fils qui viennent de rentrer d’Ukraine sont obligés de rester à Jérusalem, alors mon deuxième fils qui fait ses études à Naplouse et moi, nous restons à Halhul. Nous n’avons pas le droit ne serait-ce que d’aller visiter l’autre moitié de la famille et c’est comme ça depuis le 25 février.

http://ucl-saguenay.blogspot.com/2020/05/palestine-situation-du-confinement.html
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