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(fr) Alternative Libertaire AL #282 - Thomas Deltombe (journaliste): Cameroun 1948: l'indépendantisme de l'UPC écrasé par la Françafrique

Date Tue, 1 May 2018 13:28:25 +0100


Le 10 avril 1948, dans un bar de Douala, la plus grande ville du Cameroun, douze militants fondent
l'Union des populations du Cameroun (UPC) qui devient rapidement la principale force d'opposition au
pouvoir colonial français. La répression se transforme en guerre secrète et fait émerger un modèle
néocolonial analysé par Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa dans La Guerre du
Cameroun. L'invention de la Françafrique (La Découverte, 2016). ---- Alternative libertaire:
Qu'est-ce que l'Union des populations du Cameroun? ---- Thomas Deltombe: L'UPC est un mouvement
politique fondé en 1948 qui réclamait l'indépendance du Cameroun, l'unification des Cameroun
français et britannique, l'«élévation des standards de vie». Ces trois mots d'ordre n'étaient rien
d'autres que la reformulation des promesses faites à la fin de la Seconde Guerre mondiale par des
puissances qui administraient l'ancien «Kamerun» allemand: la France et la Grande-Bretagne. ---- En
effet, depuis 1919, le Cameroun n'était plus une colonie allemande mais un territoire international,
sous tutelle de la SDN puis de l'ONU (comme le Togo ou le Rwanda par exemple). Territoire retiré aux
Allemands après la Première Guerre mondiale, l'ancien Kamerun a été coupé en deux et confié à
l'administration française (4/5e du territoire) et britannique (1/5e). Cette particularité juridique
est fondamentale pour comprendre la suite.

Les UPCistes - qui viennent presque tous du syndicalisme - demandaient finalement ce qui avait été
promis aux Camerounais dans les «accords de tutelle» signés en 1946 par Paris et Londres en échange
de la prolongation de leur «mission» tutélaire sur le pays. Dans ces accords, figuraient la notion
d'«autogouvernement ou indépendance» à laquelle les puissances tutélaires promettaient d'amener
leurs administrés camerounais. La notion d'«élévation des standards de vie» provenait quant à elle
d'une promesse faite par De Gaulle à la conférence de Brazzaville (1944). Bref, l'UPC demandait
simplement l'application des promesses.

En 1948, l'UPC est de taille modeste. Mais ses mots d'ordre, son organisation, le charisme de ses
dirigeants lui permettent de devenir rapidement très populaire. En quelques années, l'UPC devient le
premier mouvement politique sur le territoire du Cameroun français. Il est implanté dans la plupart
des régions, à la différence des autres mouvements qui sont souvent régionaux, pour ne pas dire
ethniques. Les foules sont de plus en plus nombreuses à venir écouter les leaders UPCistes.

Les archives montrent que l'administration française s'inquiète rapidement de la montée en puissance
de l'UPC. Et cela d'autant plus que ce mouvement a des connections internationales: il est au départ
la branche camerounaise du Rassemblement démocratique africain (RDA), le parti «interterritorial» de
Félix Houphouët-Boigny, et entretient des relations avec différents mouvements anticolonialistes
dans le monde.

AL: Est-ce que l'UPC a des liens avec le bloc soviétique ou les partis communistes?

Thomas Deltombe: Il y a eu beaucoup de débats sur ce point. Dès sa naissance, l'UPC, créée par des
syndicalistes, entretient des relations avec la CGT française, qui a activement cherché à
s'implanter dans les territoires colonisés. Si cette genèse a servi de prétexte à l'administration
pour accuser l'UPC de «communisme», la direction de l'UPC a très clairement affirmée que le
mouvement était «nationaliste» et rien d'autre - donc «ni communiste ni anticommuniste». Et cela est
exact, dans un premier temps, l'UPC accueillant des gens d'horizons sociopolitiques très variés:
chrétiens, musulmans, staliniens, paysans, anciens combattants, chefs traditionnels, etc.

Les affiliations idéologiques vont évoluer par la suite, la répression française provoquant des
scissions internes au sein de l'UPC et incitant certains de ses dirigeants à chercher des appuis
extérieurs: dans le bloc communiste (soviétiques, chinois) parfois, mais surtout dans les pays
africains indépendants (Égypte, Ghana, Guinée, Algérie, etc.). En pleine guerre froide, les Français
clameront partout que l'UPC est une organisation «communiste» pilotée par Moscou ou Pékin pour
tenter de la discréditer aux yeux de ses alliés occidentaux et de justifier son action répressive.

AL: La France réagit en mettant en place une stratégie de guerre secrète intense assez inédite.

Thomas Deltombe: L'intensité de la répression monte par paliers au cours des années 1950. Au départ,
elle est plutôt sournoise: les Français mutent les petits fonctionnaires de l'UPC pour disperser les
forces militantes, interdit aux dirigeants de faire des meetings, confisque leurs tracts, les traîne
en justice sur des motifs bidons... Il s'agit en d'autres termes de la répression administrative
habituelle d'une dictature coloniale.

Entre 1955 et 1957, les choses basculent: on entre dans une véritable guerre, en partie inédite,
mais pas totalement. Les techniques sont celles de la «guerre contre-révolutionnaire» appliquées au
même moment en Algérie et qui utilisent différents stratagèmes: assassinat ciblés des leaders
nationalistes, torture systématique des «suspects», quadrillage territorial, regroupement de
populations, action psychologique intensive, etc.

Comme Gabriel Périès, Matthieu Rigouste et quelques autres, nous nous sommes donc plongés dans ces
techniques de guerre très spéciales qui s'attaquent directement au peuple et visent le contrôle
total des individus (territorial, corporel, psychologique, etc.). Ce faisant nous avons découvert
qu'elles avaient non seulement été utilisées contre les UPCistes passés à la résistance armée mais
qu'elles avaient mutée en techniques de gouvernement au moment où le Cameroun devenait
officiellement «indépendant», en 1960...

AL: Quelle est la nature de cette «indépendance» octroyée au Cameroun le 1er janvier 1960?

Thomas Deltombe: Pour les Français, la guerre contre l'UPC et ses partisans doit permettre de rester
souverain «en toute hypothèse de souveraineté». L'idée, énoncée dès le milieu des années 1950, est
la suivante: puisque nous avons promis l'«indépendance» en 1946, nous allons honorer cette
promesse... mais en vidant ce terme de son contenu!

Pour prendre de court l'UPC, qui consolide sa guérilla, qui tisse des liens internationaux, qui est
invitée à la tribune de l'ONU, les Français promettent donc l'«indépendance» au Cameroun et la
confie autoritairement à des Camerounais qui ne l'ont jamais demandée. La phrase que Pierre Messmer,
haut commissaire de la France au Cameroun entre 1956 et 1958, utilise dans ses Mémoires est assez
claire: «La France accordera l'indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé
politiquement et militairement ceux qui l'a réclamaient avec le plus d'intransigeance.» La guerre du
Cameroun est l'histoire de cette «liquidation».

Et c'est dans cette guerre que sont forgés les armes et les rouages de la mécanique
néocoloniale. Tout le processus, de 1955 à 1964, consiste à créer une façade d'indépendance: on
installe un président, Ahmadou Ahidjo, qui dispose sur le papier des instruments de la souveraineté
nationale. Mais cette dernière est minée en coulisse par la France qui, grâce à une série d'accords
bilatéraux, pour certains secrets, conserve la haute main sur la diplomatie, le commerce, la
politique monétaire et, bien sur, sur tous les instruments de répression (police, armée, services
secrets, etc.) qui ont été créés au cours de la guerre «contre-subversive» contre l'UPC et ses
«soutiens potentiels» (c'est-à-dire une grande partie de la population!). La guerre, devenue
permanente et généralisée, mute progressivement en dictature: la France a fait de l'État camerounais
une machine de guerre contre-subversive dont le but était - et est toujours - d'écraser tous les
potentiels opposants à l'ordre néocolonial.

AL: Et le maintien de cette dictature actuellement explique-t-elle le silence sur cette période?

Thomas Deltombe: Le pouvoir installé au Cameroun au début des années 1960, et dont le régime actuel
est l'héritier, sait qu'il est illégitime. Dès les années 1960, et avec le soutien actif de la
France, les dirigeants camerounais ont donc interdit tout ce qui pouvait rappeler au peuple cette
illégitimité. Cela explique pourquoi la guerre a revêtu un très fort caractère «psychologique». À
mesure que les UPCistes perdaient du terrain, au cours des années 1960, en raison de la répression,
le concept de «subversion» s'est élargi: toute personne qui ne clamait pas avec assez de conviction
sa totale allégeance au régime d'Ahidjo, érigé en «père de la nation» et appuyé à partir de 1966 sur
un parti unique, devenait «subversif». En vingt ans, le pays à qui l'on promettait en 1946
l'«indépendance» est ainsi devenu une implacable dictature pro-française.

Mais il y a plus. Du fait de son statut juridique particulier et du «succès» de la répression, le
Cameroun devient à la même période, du point de vue des dirigeants parisiens, un «modèle à suivre»
que les Français dupliqueront dans les autres colonies devenues «indépendantes». Le Cameroun,
premier pays dont l'«indépendance» a permis de prolonger la mainmise de la France, fait alors figure
de laboratoire de ce qu'on appellera plus tard la Françafrique.

Les choses ont certes évolué depuis les années 1960. Mais le régime de Paul Biya, président du
Cameroun depuis 1982 et héritier direct d'Ahidjo, est toujours là. Si le régime à parti unique a été
supprimé dans les années 1990, le même parti reste toujours au pouvoir et une répression multiforme
s'abat quotidiennement sur le peuple camerounais. Sous le regard faussement gêné mais vraiment
complaisant des autorités françaises.

Propos recueillis par Renaud (AL Strasbourg)

* Thomas Deltombe, La Guerre du Cameroun. L'invention de la Françafrique, La Découverte, 2016.

http://www.alternativelibertaire.org/?Thomas-Deltombe-journaliste-Cameroun-1948-l-independantisme-de-l-UPC-ecrase-par
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