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(fr) Action Libertaire Ruthénoise - «1984» de George Orwell

Date Thu, 26 Apr 2018 22:40:52 +0100


1984 est un roman d'anticipation de George Orwell dans lequel nous découvrons un futur totalitaire à
travers le regard de Winston Smith. Il est surtout connu pour sa critique du totalitarisme comme
l'ont connu la Russie soviétique et de l'Allemagne nazie. Il l'est moins pour les faits historiques
et l'expérience personnelle de l'auteur qui sont à l'origine de cette fiction. Et pour cause,
nombreux sont ceux qui ont voulu faire passer 1984 pour une critique libérale (dans le sens du
libéralisme économique) du socialisme en taisant le passif révolutionnaire et en travestissant les
opinions politiques de George Orwell. Si «Orwell ignorait le marxisme;[...]avait un mépris total (et
justifié) pour une bonne partie de l'intelligentsia socialiste[et]maudissait l'ensemble de
l'expérience communiste»[1], il n'en était pas moins un socialiste convaincu et s'affligeait que son
idéal de justice et de liberté soit «entièrement enseveli sous des couches superposées de
prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu'il est comme un diamant
caché sous une montage de crottin.»[2]

Si son passage par la police coloniale britannique en Birmanie et sa découverte de la vie des
prolétaires parisiens et londoniens[3]amorcèrent son orientation politique[4], celui qui se
définissait à la fois comme socialiste[5]et «anarchiste conservateur»[1]allait confirmer et
embrasser pleinement son idéal politique lors de sa participation à la guerre d'Espagne.

Envoyé par l'Independent Labour Party anglais dans une milice du POUM (Parti Ouvrier d'Unification
Marxiste) espagnol pour combattre le fascisme, il fera l'expérience de la révolution[6], du front et
de la trahison contre-révolutionnaire du Parti Communiste, notamment en vivant les tristement
célèbres journées de mai 1937.[7]Dans Hommage à la Catalogne Orwell raconte comment, après avoir
survécu à une blessure à la gorge causée par une balle franquiste, il manqua de peu d'être fusillé
par les forces républicaines et staliniennes qui traquaient les membres du POUM déclaré illégal. Son
expérience de la guerre civile espagnole fut absolument décisive et donna presque à elle seule
naissance à 1984.[8]

Réalisme contre constructivisme

Si 1984 a beaucoup à dire sur l'expérience bolchévique et le totalitarisme, il présente également un
intérêt dans sa critique du constructivisme.

«Au point de départ et foncièrement, le constructivisme est une thèse épistémologique, stipulant non
pas simplement que la connaissance résulte d'une construction mais, plus radicalement, que cette
construction ne relève pas d'une adéquation avec un réel éventuel. Pour le constructivisme, la
connaissance n'est pas contrainte par la réalité, si tant est qu'elle existe effectivement. Plus
encore, «la connaissance[que le sujet]peut construire d'un réel est celle de sa propre expérience du
réel» (Jean-Louis Le Moigne, 1995: 67). De la sorte, le constructivisme est conduit à considérer -
en lien avec la médiation cognitive -, que la connaissance est construite dans et par des systèmes
de représentations qui ne doivent rien à la réalité, que «[la]représentation construit la
connaissance qu'ainsi elle constitue» (ibid.: 69). La connaissance n'est donc pas en correspondance
avec le réel. En conséquence, le constructivisme récuse toute prétention à l'objectivité et à la
vérité ou, comme Jean-Louis Le Moigne préfère l'écrire, implique une «renonciation consciente à la
valeur de vérité objective» (ibid.: 68). Pour résumer, je propose de caractériser la thèse
épistémologique du constructivisme comme un «anti-objectivisme cognitif».»[9]

Winston Smith travaille au ministère de la Vérité où il effectue un travail de réécriture de
l'Histoire en modifiant les archives pour que leur contenu ne contredise pas le discours actuel du
Parti. Le ministère de la Vérité peut effacer le nom d'un membre du Parti dans un article suite à
une condamnation, modifier les dates ou lieux de certains évènements et même changer le nom des
nations contre lesquelles il était en guerre. Winston est lui même dégouté et terrifié par
l'activité qu'il exerce.

«L'effrayant était que tout pouvait être vrai. Que le parti puisse étendre son bras vers le passé et
dire d'un évènement: cela ne fut jamais, c'était bien plus terrifiant que la simple torture ou que
la mort.» 1984

Son désir de révolte le conduit à se confier à O'Brien qu'il croit être dissident mais qui est en
réalité un agent dévoué au Parti. Winston sera enfermé et torturé par O'Brien qui tentera également
de le convertir à sa doctrine.

«- Nous commandons à la matière, puisque nous commandons à l'esprit. La réalité est à l'intérieur du
crâne. Vous apprenez par degrés, Winston. Il n'y a rien que nous puissions faire. Invisibilité,
lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le
voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. Il faut vous débarrasser l'esprit
de vos idées du XIXe siècle sur les lois de la nature. Nous faisons les lois de la nature.[...]
- Mais le monde lui-même n'est qu'une tache de poussière. Et l'homme est minuscule, impuissant!
  Depuis quand existe-t-il? La terre, pendant des milliers d'années, a été inhabitée.
- Sottise. La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus
  âgée? Rien n'existe que par la conscience humaine.
- Mais les rochers sont pleins de fossiles d'animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de
  reptiles énormes qui vécurent sur terre longtemps avant qu'on eut jamais parlé des hommes?
- Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les
  ont inventés. Avant l'homme, il n'y avait rien. Après l'homme, s'il pouvait s'éteindre, il n'y
  aurait rien. Hors de l'homme, il n'y a rien.» - 1984

O'Brien tient un discours constructiviste radical qui ne se contente pas de suggérer que nos
représentations de la réalité sont déterminées par nos empreintes socioculturelles, mais que la
réalité entant que telle n'a pas d'existence indépendante. Il est anti-réaliste. Winston, au
contraire, est un réaliste car il pense que le monde a existé, existe et continuera d'exister en
dehors de la conscience humaine. Pour Orwell «le concept de vérité objective est celui de quelque
chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non quelque chose qu'on
peut fabriquer selon les besoins du moment. Ce qu'il y a de vraiment effrayant dans le
totalitarisme, ce n'est pas qu'il commette des atrocités mais qu'il s'attaque à ce concept.»[10]Il
s'oppose donc naturellement au constructivisme qui tend à relativiser les concepts de vrai et de
faux.

Pourtant l'univers de 1984 n'est pas régit par les lois de la doctrine constructiviste
d'O'Brien. S'il considère qu'il n'existe pas de réalité indépendante de l'esprit humain, ce postulat
est cependant nécessaire à la pratique scientifique qui vise à connaitre la nature de cette réalité
et à en exposer les lois. L'Angsoc tient bien un discours anti-science mais il ne peut se résoudre à
en abandonner la pratique quand il doit obtenir des résultats.

«Actuellement, la science, dans le science ancien du mot, a presque cessé d'exister dans
l'Océania. Il n'y a pas de mot pour science en novlangue. La méthode empirique de la pensée sur
laquelle sont fondées toutes les réalisations du passé, est opposée aux principes les plus
essentiels de l'Angsoc[...]Mais dans les matières d'une importance vitale - ce qui veut dire, en
fait, la guerre et l'espionnage policier - l'approche empirique est encore encouragée ou, du moins,
tolérée.» 1984

Cette hypocrisie montre bien l'intérêt du discours constructiviste pour le pouvoir, qui sait très
bien l'abandonner lorsque cela est nécessaire. Il ne lui sert pas à expliquer le monde et à
connaitre ses lois, mais uniquement à maintenir sa domination.

Descartes au secours de Winston

Lors de ses séances de torture, les questionnements auxquels Winston doit faire face peuvent
s'apparenter à ceux de René Descartes dans les Méditations métaphysiques. Winston fait face, comme
Descartes, à un malin génie qui met toute son entreprise à le tromper, à le persuader que rien
n'existe et qui veut le faire douter de sa propre existence. Ce dieu trompeur s'appelle O'Brien.

«- Vous n'existez pas, dit O'Brien.
Une fois encore un sentiment d'impuissance assaillit Winston. Il savait, ou pouvait imaginer les
arguments qui prouvaient sa propre non-existence. Mais ils n'avaient pas de sens, c'était des jeux
de mots. Est-ce que la constatation: «Vous n'existez pas», ne contenait pas une absurdité de
logique?» - 1984

Pour parer à l'éventualité d'un malin génie qui souhaiterait le tromper, Descartes met tout en
doute. Il est sceptique devant ses propres sens et doute de l'existence même de son corps. Une seule
chose résiste à son scepticisme: Il pense, il est. Cette certitude devient une vérité car elle se
présente clairement et distinctement à son esprit. Pour être prises pour vraies, les autres idées
devront se présenter à lui avec la même clarté et aussi distinctement. Critère qu'adopte
implicitement Winston en confondant «évident» et «vrai».

«Et cependant, c'était lui qui avait raison! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait
défendre l'évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde
matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l'eau est humide, et les objets
qu'on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment[...]qu'il posait un axiome
important, il écrivit: "La liberté, c'est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est
accordé, le reste suit."» - 1984

Malheureusement la méthode cartésienne ne sera d'aucune aide à Winston qui finira par épouser les
délires de son tortionnaire avant d'être condamné à mort.

Le Novlangue

Le Novlangue est un autre aspect majeur de 1984. Dans une optique constructiviste, sa généralisation
aurait des conséquences terribles. Si rien n'existe hors de notre pensée, alors une pensée limitée
par un langage appauvri donne accès à un monde limité où la rébellion et la liberté ne sont même
plus possibles. Mais comme nous l'avons dit plus haut, Big Brother ne semble pas adhérer sincèrement
au constructivisme et le Novlangue aurait alors un but moins radical. Il ne servirait qu'à limiter
les capacités d'expression des individus qui se verraient dépossédés des termes servant à émettre
une critique à l'encontre de Big Brother. Une analyse plus complète en est faite dans cette vidéo:

Youtube: https://youtu.be/EvUZ5eToi10

L'Espagne

Pour comprendre l'importance de la vérité et du mensonge chez Orwell nous devons revenir à la guerre
d'Espagne. Le 2 mai 1937 le central téléphonique de Barcelone, contrôlé par la Confédération
Nationale du Travail (syndicat anarchiste), est attaqué par la Garde d'assaut. A partir de cet
évènement des combats de rues opposèrent membres de la CNT et du Parti Ouvrier d'Unification
Marxiste (parti marxiste antistalinien) d'un côté aux forces de la république, de la généralité de
Catalogne, du Parti Communiste Espagnol et du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol de l'autre. Si
Orwell prend part aux combats pour défendre les locaux du POUM, il sera surtout marqué par les
calomnies et le traitement médiatique de l'affaire.

«Il était évident que le choix de la version officielle des troubles de Barcelone était déjà arrêté:
ils devaient être présentés comme un soulèvement de la «cinquième colonne» fasciste fomenté
uniquement par le POUM[...]  Le service des Postes fonctionnait à nouveau, les journaux communistes
de l'étranger recommençaient à arriver et faisaient preuve, dans leur compte-rendu des troubles de
Barcelone, non seulement d'un violent esprit de parti, mais naturellement aussi d'une inexactitude
inouïe dans la présentation des faits.»
- Hommage à la Catalogne

Suite aux journées de mai, les journaux révolutionnaires du POUM et des anarchistes subirent la
censure de la république. Ces mesures vinrent compléter un arsenal de propagande déjà bien fourni et
préparèrent la mise hors la loi du POUM qui vit bientôt ses membres mis en prison puis, pour une
bonne partie d'entre eux, fusillés[11]. Bien que n'ayant jamais appartenu directement au POUM,
Orwell avait intégré ses milices et échappa de peu à l'arrestation grâce à l'incompétence d'un
garde-frontière. Le POUM était présenté par les communistes comme une organisation crypto-fasciste
qui devait nuire à la république et faciliter le débarquement de troupes allemandes et italiennes à
Barcelone.

«Tôt dans ma vie, je m'étais aperçu qu'un journal ne rapporte jamais correctement aucun événement ,
mais en Espagne, pour la première fois, j'ai vu rapporter dans les journaux des choses qui n'avaient
plus rien à avoir avec les faits, pas même le genre de relation vague que suppose un mensonge
ordinaire. J'ai vu rapporter de grandes batailles là où aucun combat n'avait eu lieu et un complet
silence là où des centaines d'hommes avaient été tués. J'ai vu des soldats qui avaient bravement
combattus dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d'autres qui n'avaient jamais essuyé un coup
de feu salués comme les héros de victoires imaginaires, j'ai vu les journaux de Londres débiter ces
mensonges et des intellectuels zélés construire des superstructures émotionnelles sur des événements
qui n'avaient jamais eu lieu.» - Réflexions sur la guerre d'Espagne

Suite à ces évènements, la vérité prendra une place particulière dans le discours d'Orwell. Mais
dire la vérité ne vient pas nécessairement chez lui une déontologie qui voudrait que des actes
soient, en soi, condamnables ou non. Sa morale est d'avantage conséquentialiste, elle évalue une
action par rapport à ses conséquences, et son soucis de véracité vient du fait que le mensonge ne
serait pas efficace sur le long terme.

«L'argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela «ferait le jeu de»
telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n'y ont recours que lorsque
cela leur convient personnellement (...). Sous-jacent à cet argument se trouve habituellement le
désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les
accusant d'être «objectivement» réactionnaires. C'est une manoeuvre tentante, et je l'ai moi-même
utilisée plus d'une fois, mais c'est malhonnête. Je crois qu'on serait moins tenté d'y avoir recours
si on se rappelait que les avantages d'un mensonge sont toujours éphémères.» - Collected Essays,
Journalism, and Letters

1984 en 2018

Que peut nous apporter la lecture de 1984 en 2018? Si le nom du roman est souvent utilisé pour
évoquer une société ultra répressive et sécuritaire, son intérêt ne réside pas tant dans
l'omniprésence des caméras de surveillance que dans son message éthique et politique. Orwell nous
livre une mise en garde contre les dérives d'une partie de sa famille politique qui ne recule pas
devant l'utilisation du mensonge pour servir la cause socialiste, au risque de se perdre, et contre
des doctrines «d'une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire» et qui portent en
elles les germes du totalitarisme.

Parce que le soucis de vérité est étranger à un grand nombre de socialistes et révolutionnaires
contemporains et que les doctrines relativistes et constructivistes trouvent encore des échos
favorables chez certains individus qui se pensent progressistes, alors la lecture de 1984 est
toujours nécessaire.

A lire également

D'Orwell:

- La Ferme des animaux, pour une satire de la révolution russe.
- Hommage à la Catalogne, pour un récit autobiographique sur sa participation à la guerre d'Espagne.

Sur Orwell:

- George Orwell: de la guerre civile espagnole à «1984» de Louis Gill qui approfondi les liens entre
  1984 et l'expérience personnelle d'Orwell.
- Orwell ou l'horreur de la politique de Simon Leys pour saisir un peu mieux la pensée politique
  d'Orwell en s'appuyant sur des éléments biographiques.

Notes

[1]Simon Leys, Orwell ou l'horreur de la politique
[2]George Orwell, The Road to Wigan Pier
[3]G.O., Dans la dèche à Paris et à Londres
[4]«Je fis l'expérience de la pauvreté et de l'échec. Ceci augmenta ma haine naturelle de toute
autorité, et me rendit pleinement conscient, pour la première fois, de l'existence des classes
travailleuses.» G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[5]«A mon avis, rien n'a plus contribué à corrompre l'idéal originel du socialisme que cette
croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait
être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle
si nous voulons relancer le mouvement socialiste.» G.O., Collected Essays, Journalism, and Letters
[6]«C'était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe
ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été
saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des
anarchistes[...]» G.O., Hommage à la Catalogne
[7]https://fr.wikipedia.org/wiki/Journ%C3%A9es_de_mai_1937_%C3%A0_Barcelone
[8]Louis Gill, George Orwell: de la guerre civile espagnole à «
[9]http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/4625#tocto1n1
[10]J. Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité
[11]«Comme d'habitude, les personnes arrêtées le furent sans avoir été inculpées. Cela n'empêchait
pas les journaux communistes de Valence de lancer de façon flamboyante une histoire de «complot
fasciste» monstre, avec communication par radio avec l'ennemi, documents signés à l'encre
sympathique, etc.» - Hommage à la Catalogne

https://refractairejournal.noblogs.org/post/2018/04/26/632/
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