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(fr) Alternative Libertaire AL #282 - Mouad Belghawat (rappeur marocain): «Le Maroc est comme une grande prison»

Date Mon, 23 Apr 2018 16:53:30 +0100


Mouad Belghawat, la trentaine, est un rappeur renommé de la scène alternative marocaine. Militant
libertaire, il est connu sous son nom d'artiste, Lhaqued. Figure de proue du Mouvement du 20
février, qui fleurit en 2011, de concert avec le Printemps arabe, il s'est exilé en Belgique. De
passage à Nîmes, Mouad évoque son combat. ---- Alternative Libertaire: Quelles sont les raisons qui
t'ont poussé à l'exil? ---- Mouad Belghawat: J'ai fait plusieurs séjours en prison à cause de mes
textes. Je suis arrivé en Belgique en 2015. A l'occasion d'un concert à Bruxelles, mon frère m'a
appelé pour me dire que la police était venue chez moi pour me remettre une convocation au
commissariat central de Casablanca. La perspective d'être arrêté, à mon retour, dès mon arrivée à
l'aéroport, et d'être de nouveau jeté en prison, m'a poussé à demander l'exil politique en
Belgique. Dans le Mouvement du 20 Février, j'étais un des initiateurs des manifestations sur
Casablanca. Je m'impliquais, avant tout, dans la commission «création» pour dessiner des banderoles,
faire des graffitis revendicatifs dans les rues et surtout inventer des chansons pour les cortèges.

Peux-tu parler de tes séjours en prison?

J'ai fait deux ans de prison ­entre 2011 et 2014. La première fois, quatre mois, la seconde plus
d'un an et la troisième fois de nouveau quatre mois. Au cours de ces incarcérations, j'ai eu la
chance d'être relativement bien traité. Une campagne était menée dans tout le pays pour demander ma
libération. Au niveau international, de nombreux artistes et rappeurs militants parlaient de
moi. Tout ce battage autour de ma détention a fait que le régime marchait sur des oeufs. Et ce
d'autant que dans la prison, les autres prisonniers me connaissaient et me soutenaient. D'autres
camarades moins connu-e-s que moi n'ont pas eu cette chance. En prison, ils et elles ont été
torturé.es.

Quand tu discutes avec des ami-e-s militant-e-s qui ont connu les «années de plomb» sous Hassan II,
dans les années 70 et 80, comment juges-tu l'évolution des pratiques autoritaires du régime de
Mohamed VI?

Aujourd'hui, avec l'usage des téléphones portables, on peut filmer les violences policières. Le
régime fait donc plus attention. Mohamed VI est soucieux de son image à l'étranger, lui qui se
prétend le «Roi des pauvres». La révolte dans le Rif montre, pourtant, que la répression existe
toujours. Plus de 400 personnes ont été arrêtées, torturées. Parmi les détenu.es: des enfants de 13
ans à peine.

Peux-tu nous parler un peu de la scène rap au Maroc?

Celle-ci est née au début des années 1990. Très revendicatif, dans les années 2000, le régime a
compris qu'il se devait de la domestiquer. Le pouvoir a acheté de nombreux rappeurs en leur
proposant des contrats mirobolants et des facilités pour passer à la télévision ou à la radio, à
condition d'édulcorer les textes de leurs chansons. De cette trahison est apparu l'autre rap. Celui
de la rue qui crie sa colère contre les injustices, critique le système. Parmi les chanteurs connus
de ce Rap conscient, il y a Orlando, Medhi Black Wind, par exemple. Pour les concerts, par contre,
c'est compliqué. Je ne pouvais, par exemple, pas monter sur scène. La police interdisait
systématiquement mes concerts. Ce fut le cas en 2014. On avait réservé une grande salle à
Casablanca. La police était venue la veille sur les lieux, avait cassé notre matériel, coupé le
courant. Ma scène, c'était, en fait, les manifestations. Là, au milieu de la foule, la police
n'osait rien faire! Je montais, par contre, sur scène quand je me produisais à l'étranger. Il y a
quelques années, à l'occasion d'un festival, à Londres, défendant la liberté d'expression, j'avais
gagné un prix. Cela m'a fait connaître et m'a permis de jouer en Scandinavie, en France, en Hollande
mais aussi en Jordanie.

L'intérêt dans le monde des musiques revendicatives et alternatives, c'est de jeter des ponts entre
différents styles. Existe-t-il, par exemple, des liens au Maroc entre cette branche consciente du
rap et la scène punk?

Tous les ans depuis trois 2015, le festival de Hardzazat dans le sud marocain réunit plusieurs
centaines de personnes qui ne se reconnaissent pas dans le système. Dans ce cadre: graffeurs,
acteurs et actrices de théâtre de rue, rappeurs et groupes punk, hardcore et ska se mélangent et
jouent ensemble. Les musiques sont différentes mais la rage est la même. Le problème, c'est que cet
espace de liberté est mis à mal. L'an passé, la police est intervenue sur le lieu du festival pour
l'interdire. Les organisateurs et organisatrices avaient du trouver, au dernier moment, un lieu
alternatif pour qu'il se tienne, à la sortie de Ouarzazate. Cette année encore, le maire de la ville
a, d'ores et déjà, annoncé sa volonté de l'interdire.

Le mot de la fin, Mouad?

La jeunesse marocaine vit une situation terrible. Il n'y a pas de possibilité pour elle de
s'exprimer. Cette absence de liberté mais, aussi, une vie faite de précarité et de misère, poussent
les jeunes à s'enfuir en Europe. Le Maroc est comme une grande prison. En même temps, la jeunesse
est vivante. Il y a deux mois, on a fêté l'anniversaire du Mouvement du 20 Février. Et dans toutes
les villes du Maroc, le peuple et la jeunesse sont sortis dans la rue. Cela prouve que la colère
demeure et qu'elle ne demande, malgré la répression, qu'à exploser. Les raisons de se révolter
existent toujours.

Propos recueillis par Jérémie Berthuin (AL Gard)

Youtube: https://youtu.be/dT4yOKnT52I

http://www.alternativelibertaire.org/?Mouad-Belghawat-rappeur-marocain-Le-Maroc-est-comme-une-grande-prison
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