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(fr) CIRA Marseille: La tribune censurée par Le Monde -- Après Rakka, l'ambition démocratique de la Fédération de la Syrie du Nord

Date Tue, 24 Oct 2017 10:38:35 +0300


En entrant dans Rakka, les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de milices kurdes et arabes, ne libèrent pas seulement la population de la dictature et de l'obscurantisme, elles lui proposent l'adhésion à une société progressiste fondée sur le fédéralisme. Leur ambition démocratique est inscrite dans deux textes de nature constitutionnelle: la Charte du Rojava du 29 janvier 2014 appliquée dans les 14. «De l'Irak au Liban, l'organisation État islamique seule sur tous les fronts», Le Monde, 26 aout 2017. ---- 15. «Syrie: jour par jour, les combats pour la reprise de Rakka en cartes», Le Monde, 27 juillet 2017. ---- 16. «Les procès du Bosphore», éditorial du Monde du 26 juillet 2017. ---- 5 cantons kurdes de Syrie et le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord adopté par une assemblée multi-ethnique le 29 décembre 2016.

Comme elles le furent pour les soldats de l'an II, les idées émancipatrices expliquent
mieux la bravoure des miliciennes et miliciens, que la soif d'exploits militaires ou de
conquêtes territoriales.

Rappelons-nous. Au début des années 2000, Abdullah Öcalan et le Parti des
travailleurs du Kurdistan (PKK) firent le constat d'une double impasse: le marxisme-
léninisme n'est pas une idéologie en mesure de répondre à la modernité capitalistela guerre de libération nationale pour fonder un État-nation kurde est sans issue.
S'inspirant des travaux d'un philosophe américain, Murray Bookchin, fondateur de
l'écologie sociale et théoricien du municipalisme libertaire, ils imaginent le
confédéralisme démocratique. À la faveur de la révolution syrienne de 2011, les
révolutionnaires du Kurdistan de Syrie avancent cette théorie et mettent en place de
nouvelles institutions civiles et politiques. Chaque communauté ethnique, culturelle,
économique, professionnelle, politique... a la possibilité de s'organiser en conseils
autonomes lesquels s'unissent au sein de la commune d'un village ou d'un quartier.

Les communes se fédèrent aux divers niveaux utiles à la gestion des affaires
collectives en observant une stricte parité entre les femmes et les hommes, en
garantissant la représentation des minorités. On ne crée pas un État nouveau, on
marginalise l'idée même d'État en étendant le champ des autonomies, en
s'appropriant ses missions de service public (santé, éducation, infrastructures,
transports, énergie, etc.) et en réduisant le plus possible ses fonctions régaliennes.
Par exemple, le maintien de l'ordre public et la justice de proximité sont assurés par
les citoyens eux-mêmes. Comme l'État est progressivement subverti par la
commune, le capitalisme le sera par une économie sociale, écologique et autogérée,
initiée par les coopératives de producteurs et de consommateurs. L'utopie prend vie
au Rojava (Kurdistan de l'Ouest). Elle s'étend aujourd'hui dans tout le Nord de la
Syrie et se présente comme une solution pour la paix au Proche-Orient.
;
On se doute que mettre en oeuvre ces fichues idées, droit venues de la Commune de
Paris, n'est pas chose facile avec Bachar al-Assad en embuscade, avec une lutte
intense contre l'État islamique, contre les milices nationalistes ou djihadistes de
l'opposition syrienne et les menaces récurrentes d'invasion du gouvernement turc.
Comment un tel contexte de guerre n'exacerberait-il pas les contradictions? La
Charte du Rojava et le Contrat social de la Syrie du Nord, en maintenant les
institutions d'une démocratie occidentale avec la séparation des pouvoirs législatif,
exécutif et judiciaire, ne consacrent pas le modèle fini de démocratie directe qu'ils
invoquent, même si le gouvernement se nomme pudiquement «auto-administration
démocratique» parce qu'il estime que son seul devoir est d'exécuter les directives
venues d'en bas, des communes. L'organisation sur un mode représentatif, en
septembre et novembre, des élections locales puis, en janvier 2018, des élections
régionales et nationales, n'est pas non plus une preuve de démocratie directe. On
objectera encore que le Parti de l'union démocratique (PYD) est omniprésent dans
6
les institutions politiques, civiles et militaires, qu'une petite-bourgeoise s'installerait
volontiers au pouvoir, que les Unités de protection du peuple (YPG, YPJ) et les FDS
sont plus proches d'une armée classique avec son décorum militariste que des
milices anarchistes de la guerre d'Espagne, que la propriété privée des moyens de
production et d'échange n'est pas remplacée par l'autogestion généralisée, etc.
L'autonomie démocratique du Nord de la Syrie n'est pas encore le confédéralisme
démocratique où l'État n'a plus de légitimité parce qu'il n'a plus d'utilité, elle est une
phase intermédiaire d'État fonctionnel nécessitée par les contraintes géopolitiques.
Il reste qu'elle est porteuse d'espoir et à ce titre mérite attention. Que le Mouvement
pour une société démocratique (TEV-DEM), fédération des communes et commu-
nautés diverses, assure le fonctionnement de la société civile et régule l'économie.
Que la plupart des porteurs de délégations, de mandats, de missions ou de
commandements, Kurdes, Arabes, Assyriens ou Turkmènes manifestent la volonté
de vivre ensemble, en paix, pour aller vers «cette étrange unité que se dit multiple»
que Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux n'imaginaient pas qu'elle
fleurirait au coeur de ce Proche-Orient si peu libertaire.

Pierre Bance

Docteur d'État en droit, ancien directeur des éditions Droit et Société
Auteur d'Un autre futur pour le Kurdistan? Municipalisme libertaire et confédéralisme
démocratique, Les Éditions Noir & Rouge, février 2017, 400 pages.
Texte libre de droits avec mention de l'auteur: Pierre Bance, et de la source: Autre futur.net,
espace d'échanges pour un syndicalisme de base, de lutte, autogestionnaire, anarcho-syndicaliste, syndicaliste révolutionnaire (www.autrefutur.net).
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