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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Courant Alternatif, CA #232 - Economie-Chypre -- Les classes moyennes dans la tourmente

Date Mon, 11 Nov 2013 10:37:10 +0200


Confisquer directement dans la masse monétaire détenue par une catégorie de personnes relativement ou très fortunées, c'est finalement le schéma ultime adopté pour sauver le système. Pour les très fortunés, les risques sont limités et, de par leur position au sein du bloc de pouvoir politico-économique, on peut leur faire confiance : leur capacité à être informés préalablement des éventuelles mesures confiscatoires les met à l'abri et leur permet d'organiser la fuite de leurs capitaux sous des cieux plus cléments, comme on a pu le voir en Argentine en 2001 juste avant la dévaluation du peso et à Chypre en mars 2013. ---- C'est donc un cran ou deux en-dessous, dans la grande masse des catégories solvables, que commence à se faire jour une véritable menace. Dans l'Etat espagnol, la crise bancaire, redevable de l'éclatement de la bulle immobilière, n'est pas résolue alors même que des centaines de milliers de petits et moyens propriétaires se sont retrouvés à la rue, tout en restant endettés.

En Irlande, le krach banquier a été évité grâce
à la nationalisation des établissements fi-
nanciers et au transfert de la dette « privée »
vers la dette publique avec, à la clé, des me-
sures drastiques de coupes budgétaires
pour la financer. Contrairement à ces deux
pays, dans le cas de Chypre, il ne s'agit plus
seulement de tailler dans l'Etat-providence,
il ne s'agit plus seulement de mettre à
contribution les « contribuables » en géné-
ral, ce sont les couches aisées européenne
qui reçoivent spécifiquement un sérieux
avertissement de la part des instances diri-
geantes de l'UE : vos avoirs monétaires,
votre épargne, déjà de plus en plus imposés
fiscalement, sont dans notre viseur et nous
passerons à l'action en cas de risque pour le
système.

Une grande partie de l'épargne - les place-
ments - est en effet en réalité une créance,
un prêt à des entreprises ou des Etats, sans
d'ailleurs que les épargnants en soient tout
à fait conscients [1]. Or, la réduction du pou-
voir d'achat et de la capacité à épargner de
la classe moyenne, la diminution de son
poids économique - sa plus ou moins
grande prolétarisation - auront des réper-
cussions non seulement sur la configura-
tion et la viabilité du « modèle
économique » capitaliste européen - si
tant est qu'on puisse encore parler en ces
termes -, mais aussi sur les principaux
équilibres qui font tenir l'ordre social dans
son ensemble ainsi que sur les degrés
d'adhésion et de stabilité politique fondés
et indexés sur l'effectivité d'un certain idéal
type de la réussite sociale, au-delà même
de cette catégorie ou couche sociale.

En tant que consommateurs et comme
épargnants, les membres de cette couche
sociale permettent de réaliser le schéma
idéal de l'accumulation dans les pays déve-
loppés : d'une part, la valorisation du capi-
tal comme consommateurs à fort pouvoir
d'achat et de l'autre en fournissant des res-
sources inépuisables pour le financement
de l'économie comme épargnants. Les
moyens et les usages sont nombreux et va-
riés : le financement public par les livrets
conventionnés (logement social) ou l'achat
d'obligations d'Etat par l'essentiel de l'as-
surance-vie (la dette publique) ; le finance-
ment privé des entreprises par l'acquisition
de valeurs mobilières de placement, ac-
tions, créances... par exemple dans une
partie de l'assurance-vie, de l'épargne re-
traite, les fonds de pension dans les pays
anglo-saxons, etc. Sans compter les
épargnes disponibles, dites « liquides », des
dépôts simples, livrets rémunérés, à
terme... permettant aux banques de « ga-
rantir » leurs prêts. En comptabilité, en éco-
nomie d'entreprise en effet, n'oublions pas
que les dépôts bancaires des titulaires de
comptes font partie du « passif » des
banques, c'est - à - dire qu'ils sont une « res-
source » permettant de financer les « ac-
tifs », les « emplois », c'est - à - dire les prêts
accordés, les achats d'obligations d'Etat et
les autres placements.

On aurait tort de sous-estimer la place et la
fonction que cette couche sociale, très hé-
térogène par ailleurs, joue dans la circula-
tion du capital, dans le « modèle » du
capitalisme développé y compris sa «finan-
ciarisation», et dans ses équilibres internes.
Si, bien sûr, l'histoire ne se répète pas, l'hy-
pothèse d'une « ruine des épargnants » ac-
compagnée de chômage de masse peu ou
pas indemnisé, de chute des revenus, de dé-
gradation des conditions d'existence, est
néanmoins grosse de dangers, les classes
moyennes optant généralement pour la
lutte des places, la défense de leurs privi-
lèges relatifs (dans une alliance de classe
avec la bourgeoisie contre les pauvres) et
non pour la lutte des classes, qui suppose
une toute autre alliance, avec d'autres pers-
pectives, nécessairement en rupture avec la
défense des positions acquises dès lors que
celles-ci ont disparu.

Dans les faits, cette réduction, et potentiel-
lement cette quasi-disparition de la « classe
moyenne », aux contours d'ailleurs toujours
problématiques, à laquelle on assiste ten-
danciellement aujourd'hui en Grèce, en Es-
pagne, etc., se traduit surtout par un
éclatement autant économique que poli-
tique..., d'un côté, la partie supérieure s'en
sortant plutôt bien dans l'ensemble tout en
craignant d'être tirée vers le bas - et qui le
sera sans doute partiellement avec l'appro-
fondissement de la crise -, et de l'autre, ses
franges inférieures prenant la crise de plein
fouet, se mobilisant - du moins pour une
partie d'entre elles - dans la défense des
conquêtes sociales et du Welfare (santé,
éducation...), tandis qu'une autre partie
semble vouloir exprimer ses frustrations,
exaspérations et peurs en prenant prétexte
de thèmes dits sociétaux pour manifester
cette sale et vieille habitude de convertir les
différences, les altérités et les non confor-
mités à la norme sociale (à la règle), en iné-
galités, en exclusions, en désirs de dominer
ou d'éliminer violemment (homophobie
contre le mariage pour tous... sur fond de
xénophobie, de racisme, de haine des pau-
vres, des assistés, des fonctionnaires, des
faibles...).

Désorientation et exaspérations grandis-
santes comme l'exprime aussi l'inoffensif
phénomène électoral Beppe Grillo en Italie
contre les « élites » du pouvoir politique ou
encore les revendications d'une nouvelle
république plus démocratique, exerçant un
meilleur contrôle sur les élus, etc. comme
cela a émergé en Espagne sur fond de crise
économique et de révélations en chaîne des
scandales de la corruption des politiciens
et des partis « de gouvernement ». Et, dans
tous les cas, en se situant au « centre » -
c'est là leur la place réelle sociologique-
ment, et symboliquement comme
moyenne sociale -, au milieu des enjeux
d'une bataille idéologique où se mélangent,
s'affrontent, se croisent, se superposent
parfois, les thématiques ultra - libérales et
anti-libérales, nationalistes ou européistes,
travaillistes le plus souvent, plus ou moins
productivistes ou écologistes, les tentations
autoritaires ou les aspirations individua-
listes et " libertaires "... Pour l'instant.

Ces multiples confusions ont plusieurs ori-
gines mais s'expliquent aisément par les
transformations mêmes des sociétés capi-
talistes développées en tant qu'elles sont
elles-mêmes la source sociale de significa-
tions partagées (« institution imaginaire de
la société » dirait Castoriadis). Confusions
qui traduisent une désorientation consécu-
tive à la disparition des grands cadres si-
gnifiants de la période antérieure et qui
s'expriment dans les mots et avec les réfé-
rences (le juridisme, la démocratie...) de la
société dans laquelle les personnes et les
groupes sont immergés et qui les constitue.
Désorientation devant la crise de la repré-
sentation politique, pas seulement à cause
de la corruption et des détournements de
fonds publics, mais aussi crise de sa pro-
messe d'atténuer, de faire contrepoids à la
violence du rapport capitaliste par des ins-
titutions, des mécanismes de redistribution
et de mobilité sociale ascendante, des dis-
positions juridiques, des politiques écono-
miques donnant une certaine réalité à un
capitalisme social.

La disparition progressive et continue du
mouvement ouvrier organisé (même dans
sa version réformiste mais qui se voulait
«de classe») en Europe occidentale au cours
des trente dernières années, la fin de la
«centralité ouvrière», la diminution consi-
dérable du nombre de journées de grèves
comptabilisées chaque année [2], la dés-
tructuration et la fragmentation extrême de
ce qui constituait le monde ouvrier, sont
des facteurs supplémentaires et détermi-
nants de la dissipation des enjeux de
classe, de l'effacement de la polarisation
sociale évidente que pouvaient figurer, ex-
primer, constituer dans les faits les grandes
catégories classiques de « bourgeoisie » et
de « classe ouvrière » jusque dans les an-
nées 1970.

Cette disparition progressive en a entraîné
d'autres : à savoir la force d'attraction et de
référence que cette « classe ouvrière » pou-
vait signifier et sa capacité à composer un
camp identifiable, une puissance collective
d'action, d'opposition et de rébellion, dotée
de ses intérêts propres et manifestes, et qui
semblaient irréductibles, ce que définissait
le mouvement ouvrier historique : à la fois
les luttes immédiates de résistance à l'ex-
ploitation et le projet politique d'un monde
nouveau qui abolirait celle-ci.

Paradoxe actuellement de cette évapora-
tion politique de la polarisation entre
classes antagoniques alors même que la
guerre ouverte, mais silencieuse, adminis-
trative et souterraine, menée contre les
pauvres se poursuit sans relâche, sans
trêve, alors même qu'objectivement les
écarts de revenus, de niveaux de vie et de
conditions d'existence, d'univers sociaux
entre riches et pauvres, entre ceux d'« en
haut » et ceux d'« en bas », ne cessent de se
creuser au sein de chaque pays développé
ou d'ensembles régionaux/continentaux
plus vastes.

La crise capitaliste et les politiques écono-
miques qui l'accompagnent - il suffit de
voir ce qu'il se passe en Grèce, au Portugal,
dans l'Etat espagnol pour s'en convain-
cre - apparaissent bien comme une sé-
quence d'accélération de cette tendance.

J.F.


[1] En Espagne, sans doute ailleurs aussi, des milliers de per-
sonnes âgées, des malades d'Alzheimer, des personnes crédules
et naïves ou simplement ignorantes des subtilités du jargon ban-
caire, croyaient avoir mis leur épargne dans les banques alors
qu'on leur a vendu des produits financiers, des « valeurs mobi-
lières », des titres hybrides ou «mutants», à la fois obligations
(prêts) et actions (part de capital), ou l'un puis l'autre, qui ne va-
lent plus rien. Et là, les 100 000 euros « garantis » pour chaque per-
sonne de la zone euro ne le sont pas car ce n'est plus de l'épargne.

[2] Malgré les sous-évaluationsd des sources administratives, le nombre des journées de grève comptabilisées annuellement en France était de 3 millions en moyenne dans les an-
nées 1970. Il a ensuitechuté au cours des années 1980 et s'est stabilisé dans les années 1990 et 2000 en se situant dans une fourchette allant de 200 000 à 500 000.
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