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(fr) Situation au Venezuela et realite du chavisme (2)

Date Thu, 11 Sep 2008 10:05:28 +0200 (CEST)



Les coopératives au service de la précarisation du travail

Charles Reeve - Parlons du mouvement des coopératives. Un ami vénézuélien disait
que le mouvement officiel des coopératives revenait finalement à une sorte
d'institutionnalisation de la précarité du travail et du travail au noir. Il
mentionnait la grève récente (2007) des éboueurs d'une zone de Caracas, au cours de
laquelle les grévistes ont demandé l'intervention de Barreto, le maire de Caracas -
celui qui cite Foucault et a invité Toni Negri. Le maire leur a répondu qu'il ne
pouvait rien faire car ils avaient accepté de transformer l'ancienne entreprise en
une coopérative. Ce qui veut dire qu'ils n'avaient plus de convention collective,
étant considérés travailleurs associés de la Coopérative au même titre que les
administrateurs !

Miguel - Bien sûr, nous avons une toute autre idée des coopératives. Pour nous une
coopérative est une initiative qui part de la base. Pour le chavisme, au contraire,
les entreprises de ce qu'ils appellent maintenant « le secteur de économie social
», doivent fonctionner sous la forme de coopératives et avec l'aide de l'Etat. Du
jour au lendemain de nombreuses personnes ont commencé à organiser des coopératives
- des personnes qui étaient totalement étrangères à l'esprit et à la pratique du
coopérativisme. Car on obtenait ainsi plus rapidement l'ouverture de contrats et de
crédits publics ! Dans beaucoup de secteurs, la loi oblige désormais l'Etat à
passer en priorité des contrats avec « les coopératives » plutôt qu'avec des
entreprises privées. Alors, du matin au soir, de nombreux malins se sont mis à
créer des coopératives de services afin d'obtenir des contrats avec les
administrations officielles. C'est le cas de cette entreprise de voirie dont tu
parles. Une entreprise privée s'est ainsi transformée en coopérative pour avoir le
contrat, et du coup les travailleurs ont perdu tous leurs droits et avantages
sociaux. Ils ont désormais des contrats de trois mois, renouvelables, de telle
sorte que « le coopérativiste » (en fait c'est le nouveau nom donné au patron !)
n'a envers eux aucun engagement. Grâce à ce mensonge, on a pu parler de
l'existence, en peu de mois, de 200 000 coopératives... Tout cela dans le but de
propagande de montrer que la société change. Or tout cela est artificiel, créé par
décret.

Isabel - J'ajouterai que, après la grève des pétroliers, le gouvernement a compris
qu'il fallait contrôler le monde du travail. Dans un premier temps, on a expliqué
que l'Etat allait créer une nouvelle forme solidaire d'organisation, où tous les
travailleurs allaient bénéficier des mêmes avantages. Ce furent les coopératives !
Du coup, le gouvernement a résilié les contrats de services (nettoyage en
particulier) qu'il avait avec des entreprises privées, lesquelles payaient aux
travailleurs les avantages sociaux prévus par la loi. Les travailleurs furent
licenciés et se trouvèrent obligés de trouver du travail temporaire en se
soumettant à ces coopératives qui traitent désormais avec l'Etat. Et ils ont perdu
ainsi les avantages et les droits sociaux qu'ils avaient (en théorie du moins)
auparavant. De plus, beaucoup de ces coopératives disparaissent aussi vite qu'elles
se sont formées. On assiste ainsi, ton ami a raison de le souligner, à une
précarisation du travail.


La pression politique dans les lieux de travail

Miguel - Tout cela est à intégrer dans une tendance plus large qui est celle de la
flexibilisation et la précarisation des conditions de travail dans le pays. Le
discours officiel récurrent sur les syndicats fait partie du même projet. Le
gouvernement ne cesse de souligner la nécessité d'intégrer les syndicats dans les
nouvelles structures des partis.

Au Venezuela, l'Etat est un des principaux employeurs. Or, depuis plus de six ans,
425 conventions collectives de travailleurs du secteur public sont en attente de
renégociation !? Voilà donc un gouvernement dit socialiste, dit révolutionnaire,
qui se refuse à négocier les conventions collectives de ses propres travailleurs.
Les revendications sociales de ces travailleurs, ils s'en foutent ! Et on parle là
de secteurs qui sont fondamentaux au fonctionnement de l'Etat, les services
hospitaliers, les pompiers. A cela s'ajoute le fait que le régime a poussé à
l'extrême ce qui a toujours existé, l'allégeance des travailleurs du secteur public
au régime. Si tu ne montres pas de sympathies chavistes, non seulement tu n'est pas
embauché, mais aussi tu peux perdre ton travail. Le référendum de 2004 pour la
révocation du président fut obtenu à la suite d'une pétition nationale, ce qui est
un droit constitutionnel. Trente pour cent des électeurs inscrits peuvent faire une
demande de référendum. Les gens de l'opposition ont fait le travail de recueillir
les signatures. Ces signatures, on ne sait pas comment, furent publiées dans une
page web : « Voici les personnes qui ont signé contre Chavez » ? ! Ce qui était
d'ordre privé et confidentiel est ainsi devenu public. Et c'est sur la base de
cette liste que de nombreux licenciements furent par la suite faits et qu'eurent
lieu des tas de tracasseries administratives. Voilà une sale affaire sur laquelle
la gauche internationale a fait le silence ! De 2002 à 2004, la polarisation dans
la société fut à son comble. Tu allais dans un service public pour régler une
affaire bureaucratique, refaire des papiers, on te posait la question : « Vous avez
signé ? », sous-entendu, signé contre Chavez ! Comme je ne suis même pas inscrit
dans les listes électorales, je suis passé à travers...

Certes, dans toutes les sociétés il y a de la discrimination politique, mais au
Venezuela, c'est vraiment scandaleux. Si tu veux travailler dans un service public,
tu dois absolument faire preuve de sympathie envers le régime. Un autre aspect sur
lequel on a de plus en plus d'échos, c'est l'obligation faite aux fonctionnaires
publics de participer aux grandes manifestations de soutien au « Président »,
parfois le week-end, comme si c'était du temps de travail.

Isabel - J'ajoute un exemple concret. Il y a quelques mois, le président de
l'Institut de Défense du consommateur, l'INDECO a publiquement déclaré que si un
supermarché refusait de vendre des produits en prétextant des raisons d'inventaire,
cela cachait en fait des pratiques d'accaparement. Ce qui était un mensonge car il
y a une réelle rareté de marchandises. Sur ce, il fut remplacé par un représentant
de la ligne plus dure du chavisme. Cet individu a déjà eu d'autres postes dans des
ministères et partout il a fait le ménage, c'est un épurateur ! Une fois à l'INDECO
il a recommencé, les directeurs de services, des gens pourtant plutôt chavistes,
furent virés de leurs bureaux par de gros bras et n'ont pu emporter que leurs
affaires personnelles. Ma s?ur travaille dans cet institut. N'étant pas chaviste,
elle n'avait pourtant jamais eu de problèmes au travail. Or, dans la foulée de
cette reprise en main de l'institution on l'a obligée, ainsi que ses collègues, à
participer à la marche du 27 février 2007, en soutien à Chavez. La pression est
devenue tellement insupportable que ma soeur a fini par démissionner.

Charles Reeve - Penses-tu que ce durcissement du régime et cette obsession de
contrôle total traduirait, en négatif, l'affaiblissement de sa popularité ? Les
problèmes augmentent et ils trouvent des réponses chaque fois plus bureaucratiques.

Isabel - Oui, ce nettoyage, qui est justifié au nom de la paranoïa chaviste du coup
à venir, traduit en fait l'affirmation de tendances totalitaires.


Le renouveau des luttes sociales sous le chavisme

Charles Reeve - Au cours des premiers mois de 2008, on a vu un développement des
luttes ouvrières au Venezuela, dans des secteurs aussi divers que les hôpitaux et
la sidérurgie. Dans une société extrêmement polarisées, entre pro et
anti-chavistes, le mouvement syndical se présente fortement divisé, entre les vieux
syndicats d'obéissance social-démocrate anti-chaviste, les nouveaux syndicats
chavistes et encore d'autres plus indépendants politiquement, comme celui des
métallurgistes. Dans les circonstances actuelles, toute lutte tend à être
cataloguée comme manipulée. La récente menace de grève dans la sidérurgie fut
immédiatement cataloguée par le ministre du travail comme « manipulée par
l'opposition ». Quelle est la marge d'autonomie possible pour une lutte aujourd'hui
?

Miguel - Nous considérons que le résultat du référendum du 2 décembre 2007 est un
fait marquant qui constitue un tournant. Ce jour là, le gouvernement chaviste a
annoncé le début d'un processus d'autocritique. Par rapport à ce qu'on avait vécu
précédemment nous nous sommes dit, « voilà quelque chose de positif ! ». Mais
l'intention n'a pas été suivie de faits ! Depuis des années nous vivons au rythme
de l'agenda électoraliste. Et on s'est dit que le résultat du référendum allait
peut-être entraîner un mouvement de contestation, il y avait au moins une chance
pour que les mouvements sociaux reprennent leur propre dynamique, leurs espaces et
leurs projets. Il nous est indifférent que les personnes soient chavistes ou de
l'opposition, nous savons que l'Etat n'est pas en mesure de satisfaire les
revendications des luttes et que l'espace de l'action autonome va s'élargir.

En 2007, le jour de la femme, les organisations de femmes chavistes se sont
mobilisées contre l'impérialisme ! Quel était le rapport avec les revendications
concernant la condition des femmes ici : les aides à la maternité, les conditions
sanitaires, les problèmes de la violence familiale ? De même, le mouvement étudiant
qui éclate, aussi en 2007, contre la fermeture d'une chaîne TV va se montrer
incapable de formuler des revendications propres. De leur côté, les étudiants
chavistes se sont aussi mobilisés, cette fois-ce en faveur de la fermeture. Soit !
Et quelles étaient leurs revendications sur la condition étudiante, le projet
socialiste d'éducation ? Ils n'en avaient aucune ! C'est dire qu'il n'y avait là
aucun projet propre. Des deux côtés, il s'agissait de mobilisations organisées du
haut vers le bas. En fait, nous constatons avec tristesse, que les gens sont à
nouveau prisonniers du calendrier électoral partisan. Toutes les énergies, toutes
les mobilisations, des chavistes et des anti-chavistes, sont orientées vers
l'électoralisme.

Isabel - Auparavant, dans une année d'élections, il était impossible de faire grève
! On se faisait tout de suite taxer de « guarimbero » [3]. En 2007, il y a eu une
grève des transports, les petits patrons des transports revendiquaient une
augmentation du prix des billets en argumentant qu'ils ne gagnaient pas assez pour
entretenir les lignes. Le gouvernement n'a même pas tenu compte de leurs
revendications, et la division s'est installée. Les travailleurs qui protestaient
contre le manque de transport furent à leur tour taxés de « guarimberos ». Qui plus
est, le gouvernement a menacé de créer une « coopérative » (voilà !) qui allait
remplacer les lignes en grève. Bien sûr, aucun sentiment de solidarité n'a pu
prendre forme. La même chose s'est produite lors des grèves des enseignants et des
médecins du système de santé public. Les médecins avaient occupé les hôpitaux et
demandaient la renégociation de leur convention collective. Le gouvernement s'est
refusé à toute discussion et les a traité de « guarimberos ». Sur quoi Chavez a
réuni un groupe de médecins partisans du régime dans une grande salle de théâtre de
Caracas et leur a dit, magnanime : « Je vais vous augmenter de 30% ! ». Sans
discuter la convention collective ! Les gens finissent par s'écraser, se soumettre
à ce mode autoritaire et démagogique de gouvernement.

Charles Reeve - Tu suggères que cette situation est en train de changer aujourd'hui...

Isabel - Oui, je pense qu'aujourd'hui l'attitude est plus ouverte. Les gens disent
: « Je ne suis pas de l'opposition, je ne suis pas « guarimbero », je suis chaviste
ou pas, mais je suis un travailleur et je veux être écouté ! » On l'a vu récemment
avec la grève des infirmières des maternités et celle des travailleurs des
transports. « Nous sommes des travailleurs et nous voulons qu'on respecte nos
droits ». Ces mouvements traduisent un changement dans la conscience des gens.

Miguel - Il y a comme une contradiction entre la direction du régime, que essaye
toujours de canaliser les protestations vers le camp électoraliste et un profond
mécontentement de la base, des couches les plus pauvres de la population qui
tendent à mettre en avant leurs revendications sociales. On ne peut que souhaiter
que cet écart s'accentue. C'est cette contradiction qui peut créer un espace où les
gens se réapproprient leurs projets revendicatifs et leurs intérêts propres. C'est
seulement ainsi, qu'à la longue, des espaces d'autonomie pourront se créer.


Les dissensions au sein du chavisme

Isabel - Comme nous l'avons déjà souligné, le processus politique du chavisme a
subi des changements successifs. Depuis 2007, deux choses sont claires : la
première c'est que Chavez peut perdre et peut perdre le pouvoir. La deuxième c'est
que Chavez ne représente pas nécessairement les intérêts majoritaires du peuple. En
décembre 2007, on s'est aperçu que le projet défendu par Chavez soulevait beaucoup
de doutes, y compris au sein même de la gauche chaviste dont certains secteurs
furent très critiques. La fracture fut réelle. On sent que le côté charismatique de
Chavez s'affaiblit. C'est pourquoi nous pensons que, dans le moment présent, le
plus intéressant politiquement c'est ce qui se passe à l'intérieur du mouvement
chaviste, la critique qui émerge dans son sein. Qui traduit un malaise des
militants qui ressentent que l'espace qui était le leur est de plus en plus
contrôlé par le sommet. Depuis l'année dernière, les « missiones » [4] fonctionnent
très mal, ont de moins en moins de moyens financiers. Par exemple, la moitié des
centres de santé, « Barrio adentro » [5], sont fermés, n'ont plus d'équipes, plus
de médecins, plus de médicaments... La « mision Robinson », l'avant-garde des «
misiones », destiné à alphabétiser, n'existe presque plus. D'autres « missions »
n'ont pas donné les résultats attendus. Nous assistons à un effondrement des
attentes. Les deux premières années, la propagande a pu encore prétendre que le
processus était en cours, qu'il fallait attendre. On pouvait manipuler les
résultats à des fins électorales. Mais quand, après 4, 5 ans de pouvoir, il n'y
avait toujours pas de résultats ?!... Ceci est vrai, y compris dans le milieu
universitaire où Chavez a commencé par promettre la création de douze nouvelles
universités, ensuite on est passé à trente, et puis, finalement, rien n'a été
fait... Après six ans d'appui populaire inconditionnel, les espérances ont fini par
s'effondrer. Ce qui explique l'implosion actuelle du régime.

Miguel - Le résultat du référendum de décembre 2007 a confirmé nos prévisions : le
peuple chaviste n'a rien à voir avec « un mouvement socialiste », ne s'identifie
point avec un projet dit socialiste. La majorité de l'électorat chaviste a voté
contre son projet socialiste de constitution. Pourtant Chavez continue à avoir un
fort charisme dans les secteurs populaires. Il n'y a rien de socialiste ni de
révolutionnaire dans ce processus, c'est un phénomène de mobilisation autour d'une
figure charismatique qui est Hugo Chavez.

Isabel - On raconte à propos de Chavez une blague grivoise au goût vénézuélien.
C'est une histoire où le fiancé propose à la fiancée de se mettre au lit, et elle
lui dit, « Non mon chéri, pas maintenant ! » Et lui d'insister, « Mais si, mais si,
mais si ! » Chavez, lui, il propose une constitution socialiste, les gens disent
non, on n'en veux pas ! Au lieu d'avancer avec une alternative positive, il se
raidit, se révèle plus autoritaire. Car après tout, ce type est un militaire. Cette
attitude engendre une fracture, une fracture émotive presque, car Chavez est une
figure émotive. Toutefois, si Chavez décide tout d'un coup de donner des réponses
autoritaires aux problèmes dont souffrent les classes populaires, le lien
charismatique peut se ressouder.

Miguel - Un autre aspect doit être mentionné : l'importance donnée par le chavisme
aux affaires internationales. Le soutien apporté à des régimes « amis » est de
moins en moins accepté. « Il s'occupe des autres et pas de nous ! ». « Pourquoi
Chavez dit qu'il va aider à la construction d'hôpitaux au Nicaragua alors qu'ici
les hôpitaux sont dans un état affligeant ! ». C'est ce qu'on entend ici et là : «
On veut des réponses aux problèmes ici, et maintenant ! ». Après la défaite au
référendum de décembre 2007, Chavez essaye par tous les moyens de redorer son image
sur le plan international. D'où ce show permanent, cette mise en spectacle.


Le spectre de l'anarchie ?

Charles Reeve - Mars 2008, un flic en civil se fait sauter avec une bombe au siège
de l'organisation patronale. Un type lié au régime et qui, en plus se fait sauter
avec sa carte de policier dans sa poche ! Or, le ministre de l'intérieur parle de
l'action d'un « petit groupe anarchiste »... Pourquoi parler de groupe anarchiste
dans une action qui est, de toute évidence, une action de services secrets ?

Miguel - Le ministre de l'intérieur de Chavez est un des personnages les plus
sinistres du régime. C'est un mercenaire, un homme qui a fait sa carrière dans les
services secrets de l'armée, responsable du massacre d'un groupe de guérilleros, en
1988.

Isabel - Ce type de propos n'est pas nouveau. A chaque fois qu'il y a des actions
qui dépassent le cadre des institutions ou des organisations du régime, on crie à
l'anarchisme. Chavez lui-même est venu dire à la télé que cette action terroriste
est à mettre au crédit de « groupes anarchisants ». Bien sûr, on peut s'inquiéter,
ça peut faire partie d'une stratégie de criminalisation, mais je crois que c'est
plutôt une facilité de langage. Jusqu'à présent nous n'avons pas ressenti de
conséquences sur nos activités. Nous sommes peu nombreux, mais nous faisons
attention. En tout cas Chavez, dans un meeting de son nouveau parti, le PSUV, a
récemment déclaré : « Dans le PSUV il n'y a pas de place pour des anarchistes ». Il
y a de la place pour des « socialistes obéissants, critiques » mais pas pour des
anarchistes (Rires)


Le « tourisme révolutionnaire »

Charles Reeve - Vous mentionnez souvent le « tourisme révolutionnaire »... Début
mars 2008, dans le programme de télévision « Allo Présidente ! », Chavez est encore
apparu entouré d'un groupe de jeunes du parti allemand, Die Linke.

Miguel - Ce qui s'est passé avec le mouvement anarchiste à Cuba nous intéresse
particulièrement, vu les ressemblances entre les deux situations. Ce sont deux
gouvernements qui se présentent face à l'extérieur comme des gouvernements
révolutionnaires et progressistes. Alors le régime choisit un certain nombre
d'expériences, à Caracas et en province, qu'il fait systématiquement visiter aux
sympathisants de passage. Parfois c'est assez caricatural, on organise des
colloques internationaux sur les usines occupées sans que les participants visitent
une seule entreprise occupée. On organise aussi de grandes messes internationales,
le Forum alternatif mondial, le Campement international de la jeunesse
anti-impérialiste, le Forum international des intellectuels pour la Paix, etc. Tout
cela dans une tentative de renouveler constamment la propagande et la publicité du
régime.

Isabel - Il y a un « tourisme révolutionnaire » pris en charge par l'Etat et il y
en a un autre, plus spontané, qui concerne des gens qui ont des espoirs, des
attentes. Je pense que les gens qui viennent dans cet état d'esprit sont plus
libres et finalement peuvent voir plus de choses que ceux qui viennent encadrés par
l'Etat. On fait venir des célébrités, Noam Chomsky, Naomi Campbell, qu'on promène
dans tel quartier qu'on a construit pour les pauvres, dans telle coopérative, dans
telle ferme d'Etat. On filme les visites pour en faire de la propagande.

Miguel - Nous savons que la plupart des personnes qui viennent ici, veulent voir ce
qu'elles s'attendent à voir. Comme ceux qui visitent Cuba. Ensuite tout dépend de
leur formation idéologique. Les visiteurs des milieux plus libertaires, plus
critiques, peuvent accepter de voir des bonnes et des mauvaises expériences alors
que ceux des groupes de la gauche plus traditionnelle, marxistes-léninistes,
guevaristes, maoïstes, tendent à confirmer ce que dit la propagande. Pour notre
part, à chaque fois que nous rencontrons des camarades venus de l'étranger nous
leur disons ce que nous pensons de la situation. Mais nous disons aussi qu'il ne
faut pas nous croire sur parole, de la même façon qu'il ne faut pas croire au
gouvernement ! Il faut ouvrir les yeux, visiter ce qu'on peut visiter, se promener
à Caracas, se promener dans les villes de l'intérieur.


Debord, Bolivar et les avatars de la propagande

Charles Reeve - Miguel tu es un lecteur attentif de Guy Debord. Quel usage fais-tu
de tes lectures pour la compréhension de la société vénézuélienne ?

Miguel - Je pense qu'il y a trente ans les mots avaient un sens. Par exemple, si tu
étais anti-impérialiste tu t'alignais sur un des deux blocs de la guerre froide.
Aujourd'hui, en période de globalisation capitaliste, on peut se dire
anti-impérialiste tout en étant partisan du néolibéralisme... Au Venezuela la
mentalité sociale est très extrovertie, tu n'assumes pas nécessairement ce que tu
dis. Le spectacle comme une représentation du réel m'intéresse beaucoup pour
comprendre la situation que je vis. Je pense que le phénomène chaviste n'est pas
analysé de façon satisfaisante, ni par nous ni par personne. Le résultat du
référendum de décembre 2007 a surpris tous les intellectuels, de gauche et de
droite. Il faut donc continuer à réfléchir.

Charles Reeve - Mais c'est un rejet purement électoral. Qui veut en tout cas dire
que les individus n'acceptent pas totalement l'image du réel renvoyé par la
propagande, qu'elle n'est pas conforme au réel des relations sociales. Ce qui
tendrait aussi a montré que les formes de domination sont en crise.

Miguel - Sans doute. Prenons le mythe de Bolivar. C'est le mythe fondateur du
nationalisme vénézuélien, le mythe d'une figure libératrice. Ce qui veut dire qu'il
y a dans le nationalisme vénézuélien ce rôle historique prédestiné de s'engager
dans la libération des peuples latino-américains. Avec deux corollaires : le
Vénézuélien aurait un rôle universel épique et héroïque ; le Venezuela est un pays
riche avec une richesse mal distribuée. Chavez a parfaitement incarné cette matrice
culturelle. Il est l'homme prédestiné à mener la deuxième indépendance face aux
Etats-Unis.

Isabel - Le hiatus s'est produit lors que les gens ont commencé à se rendre compte
qu'il n'y avait pas d'adéquation entre les réponses politiques et les besoins. Mais
il y avait cette image du régime, de Chavez. Les projets d'avenir dépérissent face
au désastre du quotidien. Finalement le régime puise beaucoup de sa force dans les
éléments culturels, nationalistes et surtout dans l'image du régime à l'étranger.
Le « socialisme bolivarien », le « socialisme du XXI siècle », se présente comme
étant capable d'apporter une réponse aux questions concrètes de la faim, du
logement, de la vie. C'est dans la fabrication de cette propagande qu'il faut
donner toute sa place à des gens comme Juan Barreto (le maire de Caracas) ou Andrés
Izarra. Ils ont su vendre le chavisme à l'extérieur, vendre l'image du régime.
Andrés Izarra, dont l'homme le plus proche est l'ex-situationniste Eduardo Rothe,
est un personnage important du régime. Il a pensé le document « Si j'étais
vénézuélien je voterais Chavez », qu'il a fait signer par tous les intellectuels «
progressistes » nord-américains et européens. L'idée était de montrer que les
chavistes n'étaient pas seuls dans le monde.

Charles Reeve - Mais enfin, tout cela n'est qu'une réédition... c'est dans la
tradition du stalinisme historique, les congrès des artistes et intellectuels «
progressistes » en soutien de tel ou tel régime progressiste...

Isabel - Oui, pour vous c'est du déjà vu. Mais il faut comprendre qu'ici, au
Venezuela, ce sont des situations tout à fait nouvelles. Le pays sort d'un long
règne de régime social-démocrate, financé par la rente pétrolière et directement
lié aux Etats-Unis. Ces affrontements entre droite et gauche, libéralisme et
anti-libéralisme, ce sont des affrontements idéologiques nouveaux dans cette
société.

Miguel - Mon père fut un militant de base de l'Action démocratique, la social
démocratie. Ensuite il a laissé tomber la politique. Le pétrole coulait, il y avait
de l'argent et du travail, il a fait sa vie. Aujourd'hui il est chaviste et
découvre la révolution cubaine !? L'attitude des chavistes est d'une grande
naïveté, ils découvrent aujourd'hui toutes ces questions. Comme s'il s'agissait
d'une adolescence révolutionnaire tardive...


La condition des femmes, avancées et reculs

Charles Reeve - Y a-t-il des changements notables dans la condition des femmes ?

Isabel - Je suis très pessimiste. Beaucoup d'organisations de femmes se sont
intégrées dans la dynamique de l'Etat. Le régime a lui-même créé diverses
institutions de femmes, dont la « Casa de la mujer ». Les femmes qui étaient
actives dans la société se sont intégrées dans le travail de ces institutions. Seul
un petit nombre a poursuivi le travail à la base.

Au Venezuela, l'image de la femme dans l'univers de la consommation est avant tout
associée à un objet sexuel. Tout dans la publicité a rapport avec la femme et son
corps. Ce qu'on présente comme les besoins de la femme n'a rien à voir avec la
revendication spécifique du genre féminin. Ainsi, lamentablement, la femme s'est
convertie dans une reproductrice de la pensée machiste. Si on veut mesurer la place
de la femme dans l'accès aux postes de pouvoir, on pourrait dire que le régime a
établi une certaine parité. Par exemple, si tu as une place dans la fonction
publique tu as le même salaire qu'un homme. Le régime a aussi placé de nombreuses
femmes à des postes de responsabilité politique. Ce sont des postes qui
reproduisent le système d'oppression à l'intérieur du pouvoir. On ne casse pas la
structure du système, on le reproduit avec la figure de la femme de pouvoir.

Causes culturelles ou poids des traditions, le fait est que, au Venezuela, la
question de la condition de la femme a engendré jusqu'à maintenant très peu de
revendications propres. Ce qui a rendu le mouvement des femmes plus vulnérable aux
dynamiques politiques traditionnelles.

Un exemple significatif. Nous avions une loi dans laquelle deux articles très
importants furent révoqués par le régime chaviste. Selon un des articles,
lorsqu'une femme est agressée dans son lieu de vie par son mari ou son compagnon,
celui-ci après avoir été détenu était interdit de revenir au foyer pendant 72
heures. Cet article fut effacé de la loi. Un autre article révoqué a pour
conséquence que si le foyer appartient à l'homme, la femme et les enfants doivent
quitter le foyer en cas de séparation. Voilà ce qui montre bien la fragilité des
revendications des femmes dans le moment actuel.

Au Venezuela, la question de la contraception n'est pas taboue. Même si c'est un
pays très religieux et on sait combien la religion pèse sur cette question. Les
contraceptifs sont en vente libre, on les distribue dans les écoles et la pilule du
lendemain est accessible. Il y a plusieurs types de pilules, certaines ne sont pas
trop chères et relativement accessibles aux jeunes. Par contre, l'avortement n'est
pas autorisé. Seul l'avortement spontané est reconnu. Il y a pourtant le grave
problème de la maternité des très jeunes femmes. Je le vois plutôt comme un
problème culturel. La maternité, ici, reste le facteur primordial qui fait que la
femme se sent femme. Un couple comme nous, dans la trentaine, sans avoir des
enfants est un fait rarissime. Tout le monde te critique et la plupart des gens
considèrent que c'est la preuve que nous ne sommes pas tout à fait normaux. Ici, la
maternité est un thème fondamental. Dans les classes sociales plus pauvres, la
maternité est vécue comme un moyen de s'en sortir. Grâce à la maternité, les jeunes
filles peuvent quitter leurs foyers, souvent des lieux de répression et de violence
contre les femmes, et recommencer leurs vies ailleurs. Mais, bien sûr, la violence
se reproduit dans la nouvelle situation, rien ne change et la revendication d'un
changement de la condition de la femme reste à la dérive. Cependant, elles ne le
voient pas ainsi, la maternité est pour elles un moyen de commencer quelque chose
de nouveau. C'est une contradiction qui nous semble évidente mais qui ne l'est pas
pour les jeunes mères.


La découverte des idées libertaires

Charles Reeve - Comment êtes-vous arrivés aux idées libertaires ?

Isabel - J'ai étudié la sociologie et je me suis engagée dans une coopérative
éditoriale liée à l'université. J'étais de gauche. Je viens d'un milieu de culture
sociale-démocrate mais il y avait beaucoup de choses qui ne me plaisaient pas chez
les marxistes-léninistes ou chez les trotskistes. Alors je me suis rapproché des
jeunes anarchistes. La lecture de Camus m'a aussi influencé.

Miguel - Pour moi le moment crucial fut la rencontre avec un vieil anarchiste
espagnol qui vivait dans ma petite ville. Jeune, je voyais chez Guevara comme un
Quichotte héroïque, mais je ne comprenais pas pourquoi mon héros s'était impliqué
dans un projet politique et social qui intégrait l'Union soviétique, un empire qui
avait fait des horreurs en Afghanistan, qui dominait d'autres pays. Lorsque j'ai
connu les idées anarchistes, j'ai découvert qu'elles répondaient à mes questions.
J'ai été séduit. C'est alors que j'ai connu ce vieil anarchiste qui vivait à une
heure de chez moi, dans une petite ville agricole, Nirgua. Il a commencé à me
passer de la littérature. Ce vieil anarchiste fut, au Venezuela, la première
personne qui a reproduit de façon pirate des livres. Pas pour en faire de l'argent
mais pour les rendre accessibles au plus grand nombre. En le fréquentant, j'ai
apprécié son éthique, sa façon de vivre, sa cohérence. Les marxistes que je
connaissais avaient une idée claire de la révolution mais, dans le quotidien, ils
se comportaient de façon qui me déplaisait. Ils avaient une double vie, celle de la
militance et celle de tous les jours. Il y avait une séparation. Ensuite j'ai
beaucoup lu et, une fois à Caracas, je suis rentré en contact avec le petit milieu
anarchiste. J'ai aussi connu deux anciens de la CNT ibérique, exilés de la guerre
civile qui vivaient à Caracas et avec qui j'ai établi une intense relation
affective. Depuis, l'un d'eux est décédé et seul Antonio Serrano reste avec nous.
Le vieux camarade de ma petite ville est toujours vivant et il y a quelques années,
nous avons organisé chez lui une rencontre de jeunes anarchistes. L'anarchisme au
Venezuela est un anarchisme qui n'a pas de véritables racines historiques. Cela
rend le milieu moins dogmatique.


Charles Reeve - Parlons un peu de votre journal, El Libertario.

Miguel - Au début ce ne fut pas facile. Nous faisions partie du milieu de gauche.
Cela allait des organisations de droits humains aux écologistes. Avec l'avènement
du chavisme, les choses se sont vite polarisées et la quasi-totalité de ces
organisations se sont intégrées au chavisme. Pas nous ! Les premières années furent
terribles. On s'est trouvé complètement isolé. Après 2002, faire une critique du
régime relevait d'un acte de courage. En éditant notre petit journal, qui tirait à
1 500 exemplaires, j'ai perdu 90% de mes amis, soit parce qu'ils étaient chavistes
ou antichavistes. Plus personne ne me parlait ! Si on critiquait l'opposition on
nous prenait pour des chavistes, si on critiquait le chavisme, on nous traitait de
membres de l'opposition. Et si tu critiquais l'Etat on t'accusait d'être un agent
de l'impérialisme, intellectuel petit bourgeois et ainsi de suite... Comme nous
étions accablés de critiques et de rejets, nous fûmes forcés d'affiner nos
arguments. On est allé au-delà de la critique théorique et on a commencé à faire
une analyse des situations concrètes.

Isabel - Ceux qui nous critiquaient n'étaient pas très constructifs. Ils ne
discutaient pas nos arguments et nos idées. C'était toujours sur le plan du rejet
personnel, générant une rupture affective. On se sentait très isolés.

Miguel - Après la tentative du coup d'Etat contre Chavez, en 2002, nous fûmes
directement menacés de mort. Tout cela parce que nous avions diffusé un communiqué
où on écrivait, « Ni Chavez, ni Carmona, pour l'autogestion et la vie ! ». Certains
sont allés jusqu'à à dire que El Libertario avait appuyé le coup d'Etat !
Aujourd'hui la situation a changé. Les lecteurs de El Libertario dépassent
certainement notre propre milieu. Le journal est lu aussi par des gens de gauche
qui sont à la recherche d'une alternative. On sort 2 500 exemplaires tous les deux
mois, dont 60% partent en vente directe. Notre page web est aussi très visitée. On
est toujours là, on continue !


Les Notes sont de Marco G.

[3] Une « guarimba » est une cache et par extension une réunion clandestine de «
malfaiteurs ». Dans le langage chaviste, le terme « guarimbero » s'applique à tous
ceux qui, pour une raison ou une autre, protestent bruyamment contre la situation.
En les traitant de la sorte, on sous-entend qu'il s'agit d'éléments subversifs
déguisés en honnêtes citoyens, ou encore d'individus manipulés par l'opposition.

[4] A la suite du coup d'état manqué d'avril 2002, le gouvernement de Chavez a
lancé le programme des « misiones » (« missions » en français). Il s'agit de
programmes de grande envergure ciblés sur l'amélioration de divers aspects de la
vie sociale des couches les plus défavorisées, en particulier dans le domaine de la
santé, l'éducation et le ravitaillement alimentaire. Ces « misiones » sont
organisées et directement financées par l'entreprise pétrolière d'Etat, PDVSA.
Elles fonctionnent hors du contrôle des services des ministères correspondants et
ne sont soumises, même formellement, à aucun contrôle parlementaire.

[5] La « mision Barrio Adentro » (« mission au c?ur du quartier ») est la mission
destinée à augmenter l'attention médicale dans les quartiers pauvres ou à la
campagne (médecine préventive). Cette mission se base, entre autres, sur des
Centres de santé, en fait des cabinets médicaux d'accès gratuit avec une permanence
de médecins qui sont hébergés dans le quartier. La grande majorité de ces médecins
sont des Cubains (plus de 20 000) mis à la disposition du gouvernement de Chavez
par l'Etat cubain, qui reçoit en contrepartie du pétrole. Un nombre indéterminé de
ces médecins a depuis disparu dans la nature... certains ayant trouvé refuge en
Colombie. Un modèle particulier d'habitat a été conçu dans le but d'abriter sous un
même toit le cabinet médical et le logement du/des médecins. Plusieurs milliers de
ces bâtiments ont vu le jour au sein des quartiers des grandes villes.


[ fin de la deuxième et dernière partie - entretien repris du site
http://claudeguillon.internetdown.org - titre d'ainfos-fr ]

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