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(fr) Resistances libertaires - Bresil (1)

Date Thu, 23 Oct 2008 20:58:17 +0200 (CEST)



[ premiere partie ] A la rencontre du Brésil des résistances sociales et libertaires.
Entretien avec la Fédération Anarchiste de Río de Janeiro (FARJ).

Thierry Libertad : Qu'est-ce que la FARJ et depuis quand existe-t-elle ?

Fédération Anarchiste de Rio de Janeiro : La FARJ est une
organisation anarchiste spécifique, fondée le 30 août 2003. Elle est
le résultat d'un processus de lutte et d'organisation à Rio de
Janeiro qui remonte à des dizaines d'années. L'objectif, lors de sa
création, était de consolider une organisation anarchiste qui
tenterait de récupérer le vecteur social perdu par l'anarchisme
brésilien, depuis les années 30. Influencés par l'histoire de
résistance de l'anarchisme à Rio de Janeiro, nous avons publié, lors
de sa création, un « Manifeste de fondation » où s'affirme notre
volonté de lutter pour un anarchisme organisé. Nous avons également
publié une « Charte de Principes », dans laquelle nous avons défini
tout ce qui guident nos actions : liberté, éthique et valeurs,
fédéralisme, internationalisme, autogestion, action directe, lutte
des classes, combat politique, participation aux luttes sociales,
solidarité.


T.L. : Qu'entendez-vous par « récupérer le vecteur social » ?

FARJ : Nous désignons par vecteur social de l'anarchisme sa présence
et son influence dans les mouvements populaires et dans la lutte des
classes. En réalité l'anarchisme, en tant que proposition pertinente
et conséquente, n'a jamais disparu du Brésil, mais a perdu, au cours
des années 30, son premier grand vecteur social, représenté, à cette
époque, par le syndicalisme révolutionnaire. Les raisons en sont
multiples : la relation de dépendance des syndicats envers l'Etat, la
répression des autorités et l'offensive bolchevique. Selon Malatesta,
les anarchistes devraient être dans tous les espaces où se
manifestent les contradictions du capitalisme, agissant de la manière
la plus libertaire possible. C'était ce qui guidait les anarchistes
quand ils sont entrés dans les syndicats. Mais, beaucoup
d'anarchistes, concevant le syndicalisme comme une fin en soi, ont
délaissé l'organisation anarchiste spécifique. C'est un des autres
facteurs qui explique la perte de ce vecteur. Les anarchistes
brésiliens, parmi lesquels José Oiticica, avaient déjà remarqué que
ce mouvement fort, qui se développait depuis le début du 20ème
siècle, ne se suffirait pas à lui-même, mais qu'il représentait, pour
les anarchistes, un champ d'action dans lequel ils devaient
intervenir, organisés politiquement et structurés idéologiquement au
sein d'une organisation anarchiste spécifique. Quand les problèmes du
syndicalisme que nous venons de citer se sont posés, le fait que les
anarchistes ne soient pas mieux structurés idéologiquement a
contribué à ce qu'ils ne retrouvent pas d'autre vecteur social.
Conséquence de la perte de ce vecteur, les anarchistes se sont
réfugiés dans les ligues anticléricales, les centres culturels, les
athénées, les écoles, les collectifs éditoriaux, les associations
théâtrales, etc. Ces espaces étaient - et sont toujours - des
initiatives intéressantes et vitales, mais acquièrent une
signification plus importante quand elles sont liées à un mouvement
social réel. Coupées d'une véritable pratique sociale, ces
initiatives n'ont pas été capables de favoriser la propagande et
l'agitation, comme le prétendaient les compagnons qui y
participaient. Nous considérons que, depuis les problèmes avec le
syndicalisme, l'anarchisme n'est pas parvenu à retrouver de vecteur
social. C'est pourquoi notre objectif est de contribuer, par la
lutte, à trouver de nouveaux mouvements sociaux qui pourraient
permettre une « réinsertion » de l'anarchisme.


T.L. : Qui est à l'origine de la création de la FARJ ?

FARJ : En 2002, notre idée était d'étudier les différents modèles
d'organisation anarchiste et de fonder une fédération ayant pour
objectif de coordonner et de favoriser le développement de
l'anarchisme à Rio de Janeiro. Nous avons commencé par un cycle
d'études, à la Bibliothèque Social Fábio Luz (BSFL), où nous avons
discuté des textes classiques de Bakounine, Malatesta, Fabbri ; des
documents tels que la Plate-forme Organisationnelle des Communistes
libertaires, ainsi que les modèles d'organisations spécifique (telle
que la Fédération Anarchiste Uruguyenne - FAU) ou synthésiste (comme
la Fédération Anarchiste Francophone - FA). A la fin de ce processus,
des divergences ont surgi au sein du groupe. Quelques participants
ont alors décidé de partir et de créer une autre organisation. Le
groupe qui est resté jusqu'à la fin des débats a fondé la FARJ.


T.L. : Quel a été finalement le modèle d'organisation adopté ?

FARJ : Nous avons opté pour le modèle spécifique - également connu
sous le nom de « spécifisme » ou « anarchisme organisé » - en grande
partie inspiré de celui de la FAU. Suite aux discussions que nous
avons eu, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il était
indispensable de travailler avec les mouvements populaires et
sociaux. Pour cela, nous devions créer une organisation axée sur
l'engagement militant. Une organisation de ce type défend des
positions claires : la nécessité de s'organiser, l'organisation
agissant en tant que minorité active, l'unité théorique et tactique,
la production de théorie, la nécessité d'un travail et d'une
insertion sociale, l'anarchisme considéré comme un instrument pour la
lutte des classes avec pour objectif un projet socialiste libertaire,
la distinction entre les niveaux de l'action politique (de
l'organisation anarchiste) et sociale (des mouvements populaires) et
la défense d'un militantisme suivant une stratégie définie. Il est
évident que cette organisation n'est pas née en travaillant avec tous
ces concepts, mais nous avons perfectionné notre travail sur ce point
au cours des années.


T.L. : Pouvez-vous détailler un peu plus la manière dont fonctionne
cette organisation ?

FARJ : Ce modèle considère que la fonction de l'organisation
spécifique anarchiste est de coordonner et de faire converger les
forces militantes, en construisant un instrument de lutte solide et
efficace, ayant pour objectif final la révolution sociale et le
socialisme libertaire. Sans organisation (ou peu), nous estimons que
le travail, mal articulé ou même isolé, où chacun fait ce qu'il veut,
est inefficace. Le modèle d'organisation que nous défendons cherche à
multiplier les résultats et l'efficacité des forces militantes. Selon
ce modèle, l'organisation spécifique anarchiste agit comme une
minorité active, c'est-à-dire un groupe d'anarchistes, organisés au
niveau politique et idéologique, qui concentre son action sur les
mouvements sociaux, les syndicats, etc. Dans ce travail,
l'organisation - la minorité active - cherche à influencer les
mouvements et les luttes dans lesquelles elle est investie, afin que
leur mode de fonctionnement soit le plus libertaire possible. Quand
elle agit au niveau social, la minorité active ne cherche pas
acquérir une situation de privilège, elle n'impose pas sa volonté,
elle ne lutte pas pour les mouvements sociaux, mais avec eux. C'est
en cela qu'elle se différencie de l' « avant-garde » marxiste-
léniniste. L'idéologie doit être dans le mouvement social et non à
l'extérieur.

Pour nous, l'unité théorique est indispensable. L'organisation ne
peut agir sous l'influence de plusieurs ou de quelconques théories,
le risque étant de conduire à un manque d'articulation, voire même à
des conflits du fait de la pluralité des concepts, et de mener, sans
aucun doute, à des pratiques erronées, confuses et, dans tous les
cas, peu efficaces. Cette unité doit toujours être obtenue
collectivement et de manière horizontale au sein de l'organisation.
L'unité théorique va de paire avec l'unité d'action. A travers elle,
l'organisation agit pour mettre en pratique les actions correspondant
à la stratégie de lutte adoptée. Une fois définis la ligne théorique
et idéologique, ainsi qu'un programme stratégique, tous les militants
- l'organisation étant considérée comme un tout - ont pour obligation
de mener à bien toutes les actions tactiques définies dans le
programme stratégique. En résumé, tous doivent « ramer dans la même
direction ». Ce modèle d'organisation se caractérise par l'insistance
qu'il porte à la nécessité du travail et de l'insertion sociale. Le
travail social est l'activité que mènent les anarchistes organisés au
sein des mouvements sociaux et populaires ; l'insertion sociale est
la pénétration des idées et des concepts libertaires au sein de ces
mouvements. Si nous luttons pour une société sans exploitation ni
domination, il est incohérent de le faire sans l'engagement de celui
qui est la première victime de la société capitaliste de classe : le
peuple exploité et soumis. Revendiquer cette position ne signifie pas
idolâtrer le peuple ou croire qu'il est révolutionnaire par essence,
mais juste être en accord avec l'idée que la lutte contre
l'exploitation ne peut être menée qu'avec la participation de ceux
qui sont le plus exploités. C'est pourquoi nous incitons fortement à
l'activité au sein des mouvements populaires, autonomes et combatifs,
ou même à leur création. Nous pensons que l'anarchisme, pour se
développer, doit être utilisé comme instrument au service de la lutte
des classes. Une autre caractéristique de ce modèle d'organisation
réside dans la distinction qu'il fait entre l'activité sur le plan
politique et sur le plan social. Nous ne pensons pas que le mouvement
social doive se soumettre à l'organisation politique (comme le
revendiquent les autoritaires) ; pour nous, il y a une relation
complémentaire et dialectique, indissociable entre les deux. Ainsi,
le politique (l'organisation anarchiste) doit intervenir au niveau
social (dans les mouvements), mobilisé autour de questions
pragmatiques pour l'amélioration des conditions de vie de la classe
exploitée.

Pour que cela se fasse avec cohérence, les stratégies doivent être
élaborées au sein de l'organisation anarchiste : c'est ici que
s'analyse la conjoncture ; on y traite du contexte mondial, national
ou régional ; on y étudie les mouvements et les forces populaires en
jeu, leurs influences et leurs potentiels, ainsi que les questions de
politique institutionnelle qui ont des conséquences sur les milieux
dans lesquels nous nous proposons d'agir. C'est également au sein de
l'organisation spécifique que se font les réflexions sur les
objectifs à long terme, c'est-à-dire, où nous forgeons nos
conceptions de la révolution sociale et du socialisme libertaire.
Ensuite, et c'est le plus difficile, on y tente de réfléchir aux
moyens d'action qui permettront d'atteindre de tels objectifs, ou
tout du moins, faire en sorte qu'ils deviennent plus palpables. La
stratégie devra répondre à la question suivante : comment sortir de
là où nous sommes pour arriver là où nous voulons ? Les objectifs
stratégiques, ou grands objectifs, constituent la ligne « macro
» (diagnostique, objectifs à court, moyen et long terme). La ligne «
micro », c'est-à-dire, la tactique, quant à elle, détermine les
actions que mettront en pratique les militants ou les groupes. Il est
évident que la réalisation des objectifs tactiques nous rapproche
toujours d'avantage des objectifs stratégiques. Ainsi, le type
d'organisation que nous avons choisi exige de la part de ses
militants un haut niveau d'engagement.


T.L. : Qui intègre la FARJ et comment fonctionne-t-elle ?

FARJ : La FARJ est une organisation qui rassemble, d'un côté, des
militants organiques et de l'autre, ce que nous pourrions appeler un
« réseau de soutien », composé de personnes qui nous aident de
différentes manières. Les militants organiques sommes répartis sur ce
que nous appelons des « fronts de travail », ou « fronts d'insertion
». Jusqu'en 2007, nous avons travailler sur deux fronts : un sur les
occupations urbaines, l'autre communautaire. A partir de 2008, nous
en avons créé un troisième, celui agro-écologique. La politique menée
sur ces fronts est déterminée collectivement par l'organisation, mais
ils possèdent une certaine autonomie pour la mettre en pratique. De
la même manière, l'organisation est informée, dans les grandes
lignes, de ce qui est réalisé sur les fronts et en discute
collectivement. Notre fonctionnement est basé sur ce processus : nous
déterminons, après l'avoir discuté, une politique et l'appliquons sur
les « fronts d'insertion », puis nous observons, analysons et
discutons ensuite les résultats concrets de son application.


T.L. : Comment se situe la FARJ dans l'histoire du mouvement
libertaire brésilien ?

FARJ : Notre histoire est très liée au militantisme d'Ideal Peres.
Ideal était le fils de Juan Pérez Bouzas, un immigrant espagnol,
cordonnier et anarchiste, qui a joué un grand rôle dans le mouvement
libertaire à partir de la fin des années 1910. Militant actif de
l'Alliance des Ouvriers de la Chaussure et de la Fédération Ouvrière
de São Paulo (FOSP), il s'est distingué en participant à nombre
incalculable de grèves, de piquets et de manifestations. Dans les
années 30, il a milité dans la Ligue Anticléricale. En 1934, son rôle
a été décisif dans la Bataille de Sé - quand les anarchistes, sous
les rafales de mitrailleuses, repoussèrent les « intégralistes
» (fascistes), aux côtés de l'Alliance Nationale de Libération (ANL),
une organisation qui luttait contre le fascisme, l'impérialisme et le
latifundisme (grande propriété terrienne). Ideal Peres est né en 1925
et à commencé à militer en 1946. Il a participé à la Jeunesse
Libertaire Brésilienne, à l'Union de la Jeunesse Libertaire
Brésilienne, aux journaux Ação Direta et Archote, à l'Union des
Anarchistes de Rio de Janeiro ainsi qu'aux Congrès Anarchistes qui se
sont tenus au Brésil. Il a joué un rôle important au sein du Centre
d'Etudes Professeur José Oiticica (CEPJO), lieu où se tenaient des
cours et des discussions ayant pour « toile de fond » l'anarchisme.
Lorsqu'il a été fermé par la dictature en 1969, Ideal a été arrêté et
retenu pendant un mois dans l'ancien Département d'Ordre Politique et
Social (DOPS). Après son incarcération, Ideal a organisé, au cours
des années 70, un groupe d'études qui se réunissait chez lui.
L'objectif était d'attirer les jeunes intéressés par l'anarchisme
pour, entre autres, les mettre en contact avec les vieux militants et
établir des liens avec les autres anarchistes du Brésil. Ce groupe
sera à l'origine du Cercle d'Etudes Libertaire (CEL), dont Ideal et
Esther Redes, sa compagne, seront les principaux artisans.

Le CEL a fonctionné à Rio de Janeiro de 1985 à 1995. Autour de lui
(ou même en son sein), se sont formés d'autres groupes, tels que le
Groupe Anarchiste José Oiticica (GAJO), le Groupe Anarchiste Action
Directe (GAAD), le Collectif Anarchiste Etudiant - 9 juillet (CAE-9),
le groupe Mutirão, de même que des publications comme Libera...Amore
Mio (fondée en 1991 et qui existe encore aujourd'hui), la revue
Utopia et le journal Mutirão. De plus, le CEL a été à l'origine
d'événements, de campagnes et de dizaines (sinon de centaines)
d'exposés et de débats. Actuellement, dans la FARJ, il y a des
compagnons qui sont arrivés à l'époque du groupe d'études qui se
tenait chez Ideal, et d'autres qui sont arrivés à l'époque du CEL. A
la mort d'Ideal Peres, le CEL a décidé de lui rendre hommage en
transformant son nom en Cercle d'Etudes Libertaires Ideal Peres
(CELIP). Le CELIP a prolongé le travail du CEL, avec la
responsabilité de fédérer le militantisme de Rio de Janeiro et de
continuer le travail de réflexion théorique. Le CELIP a poursuivi la
publication de Libera, lui permettant ainsi d'établir des relations
avec des groupes dans tout le pays mais aussi de l'extérieur. Il a
apporté d'importantes réflexions sur des sujets qui étaient à l'ordre
du jour au Brésil et sur le monde tel qu'il était à cette époque et
s'est chargé de diffuser des textes et des nouvelles des différents
groupes brésiliens. Les exposés et les débats se sont poursuivis,
auxquels ont participé de nouveaux militants.

Les relations que quelques militants entretenaient avec la Fédération
Anarchiste Uruguayenne (FAU) ont fini par influencer de façon
significative le modèle d'anarchisme qui se développait au sein du
CELIP. Ce dernier a co-organisé les Rencontres Provinciales des
Etudiants Libertaires de Rio de Janeiro (ENELIB), en 1999 ; il a
participé aux Rencontres Internationales de Culture Libertaire à
Florianópolis en 2000 ; et il a apporté sa contribution aux activités
de l'Institut de Culture et Action Libertaire de São Paulo (ICAL). Il
a aussi repris la lutte aux côtés des travailleurs du pétrole, en
renouant les liens entre anarchistes et syndicalistes du secteur
pétrolier - des liens qui dataient des années 1992/1993, lorsqu'ils
ont occupés ensemble le siège de Petrobrás, constituant ainsi la
première occupation d'une administration « publique » depuis la fin
de la dictature militaire. En 2001, cette lutte commune a repris et a
culminé lors d'un campement de plus de dix jours, en 2003, où
anarchistes et travailleurs du pétrole ont lutté pour l'amnistie des
camarades renvoyés pour raisons politiques. Ce sont quelques unes des
activités que le CELIP a réalisé.

En 2002, nous avons créé un groupe d'études pour débattre de la
possibilité de créer une organisation anarchiste, et comme nous
l'avons dit plus haut, le résultat de ce groupe a été la fondation de
la FARJ en 2003. Pour nous il y a donc un lien direct entre
l'activité militante d'Ideal Peres, la constitution du CEL, son mode
de fonctionnement, sa transformation en CELIP, et la postérieure
fondation de la FARJ.


T.L. : Quelles sont vos références idéologiques, nationales et
internationales ?

FARJ : Etant donné que le courant spécifique ne s'est pas beaucoup
développé au Brésil, nos références idéologiques, au niveau national,
s'appuient sur quelques initiatives du passé et sur d'autres, plus
récentes, que nous considérons comme issues du même courant. Depuis
les premières années du XXe siècle, les anarchistes adeptes de «
l'organisation » (l'équivalent de ce que l'on désigne aujourd'hui par
« spécifisme »), en particulier les partisans de Malatesta, se sont
efforcés d'organiser le plus grand nombre de compagnons en vue de
former une organisation dotée de stratégies et de tactiques communes,
et basée sur des accords tacites et consentis par tous. Ce furent
ceux-la même les responsables de la réalisation du Premier Congrès
Ouvrier Brésilien, en 1906, et des initiatives les plus vigoureuses
de l'anarchisme brésilien. Ces anarchistes ont préparé les conditions
qui ont permis la pleine insertion des libertaires dans les
syndicats, dans la vie sociale, et ont contribué à la formation
d'écoles et de groupes de théâtre, sans oublier une raisonnable
production écrite. Le courant « organisationiste » a été, en grande
partie, l'un des promoteurs de la préparation de l'Insurrection
Anarchiste de 1918 et de la création de l'Alliance Libertaire de Rio
de Janeiro. Il est également à l'origine de la formation du Parti
Communiste Brésilien, d'inspiration libertaire en 1919, et des
événements qui ont opposé les anarchistes aux bolcheviques dans les
années 20. De cette première époque, se distinguent les noms de Neno
Vasco, José Oiticica, Domingos Passos, Juan Pérez Bouzas, Astrojildo
Pereira (jusqu'en 1920) et Fábio Luz. Ensuite, après une période de
léthargie de l'anarchisme social pendant presque vingt ans, une
partie de la tradition « organisationiste » a resurgi au sein du
journal Ação Direta (Action Directe). Mais, avec le putsch militaire
de 1964, nous avons à nouveau perdu notre principale force dans ce
camp, représentée par Ideal peres et les étudiants du Mouvement
Etudiant Libertaire.

Sur le plan extérieur, plus particulièrement latino-américain, nous
partageons des affinités avec l'héritage historique du magonisme, qui
correspond à la phase de radicalisation du Parti Libéral Mexicain,
entre 1906 et 1922. Au cours de cette période, ce mouvement, qui reçu
le nom de son militant le plus actif, Ricardo Flores Magón, a
entrepris, depuis l'exil, plusieurs actions de guérilla. Il a été
capable, malgré les limites de l'anarchisme syndical mexicain,
d'aller plus loin que les apparences et, de manière symbiotique, de
rapprocher son idéologie des demandes historiques des paysans
mexicains, se convertissant ainsi en un vecteur fondamental d'une
révolution radicale. Il est nécessaire de rappeler que, au milieu de
la sanglante guerre révolutionnaire, il y a eu, entre magonistes et
zapatistes, un rapprochement important. Nous sommes également
influencés par la Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU),
principalement par son modèle d'organisation bakouniniste/malatestien
et par son activité sur les différents fronts (étudiant,
communautaire et syndical), avec la priorité qu'il accorde au thème
travail/insertion social et à la distinction qu'il fait entre les
niveaux d'action.

Enfin, bien évidemment, nous sommes très influencés par les
classiques - Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Malatesta - et par le
rôle qu'ont joué les anarchistes dans les révolutions russes et
espagnoles.


T.L. : Comment se situe la FARJ dans le vieux débat entre Synthèse et
Plate-forme ?

FARJ : Notre organisation ne s'insère dans aucun de ces modèles. Tout
d'abord, nous croyons qu'il n'y a pas qu'une seule formule pour
résoudre la question de l'organisation anarchiste. Mais, comme nous
l'avons déjà dit, elle doit « faire en sorte que l'anarchisme
retrouve son lieu d'origine dans le champ de la lutte des classes »,
comme ce fut le cas à d'autre époques grâce au travail des militants.
Selon nous, l'organisation doit être adaptée au contexte dans lequel
elle prétend agir et aux forces sociales en présence. Pour être
brefs, nous considérons que cette nécessité, pour l'anarchisme de
retrouver son vecteur social, ou sa place dans la lutte des classes,
fait que la synthèse n'est pas suffisante.

Cette conception, qui vise à réunir dans une même organisation tous
ceux qui se considèrent comme anarchistes, engendre une « unité »
autour de la critique du système (capitalisme, Etat, démocratie
représentative), une certaine affinité quant aux objectifs à long
terme mais ne parvient pas à répondre à la question « comment agir ?
». Pour nous, ce modèle gaspille beaucoup d'efforts pour rien
(travail sans coordination, conflits, longues tentatives de consensus
- qui souvent peuvent être manipulés par une minorité - et des
discussions stériles telles que « est-ce que les anarchistes doivent
agir socialement ? » ou « sommes-nous partisans de la lutte des
classes ? », etc.). Le fait que la synthèse classique inclue les
individualistes au sein de l'organisation anarchiste est un problème
pour nous.

Quant à la Plate-forme, elle doit être comprise dans le contexte dans
lequel elle a été écrite et sur la base des expériences de la
Révolution Russe dans lesquelles ont été impliqués Makhno,
Archinov.... Elle défend un modèle d'organisation correspondant à un
moment révolutionnaire particulier, et il faut prendre en compte le
fait que nous ne sommes pas dans l'un de ces moments. Pour nous, ce
modèle n'a pas besoin d'être appliqué dans des situations non-
révolutionnaires. Nous pensons que la Plate-forme a apporté
d'importantes contributions, tel que le débat sur l'engagement
militant, une réflexion sur le problème de la désorganisation et le
manque de responsabilité de certains secteurs de l'anarchisme, une
critique de l'individualisme et de l'exacerbation des ego. Nous
devons cependant reconnaître qu'il y a eu des anarchistes qui, à
certains endroits, ont complètement modifié le sens de la Plate-
forme, l'utilisant pour justifier l'autoritarisme au sein de
l'anarchisme. Si l'on réfléchit aux pratiques et à la conception de
l'anarchisme de Mahkno et des autres ukrainiens qui ont participé à
la Révolution Russe et ont ensuite formé le groupe Dielo Trouda, cela
n'a pas de sens.

Il nous semble qu'à l'heure actuelle, nous devons penser aux moyens
de récupérer le vecteur social perdu par l'anarchisme. Chaque
organisation anarchiste partageant cet intérêt, doit chercher une
forme d'organisation qui lui procure le plus de succès (toujours en
respectant l'éthique anarchiste) et qui corresponde à la réalité
sociale.


T.L. : Dans quels projets est impliqué le Front d'Occupations et
quelles sont ses activités ?

FARJ : Ce front est impliqué dans le soutien aux occupations urbaines
qui, au Brésil, possèdent un caractère un peu différent de celles qui
ont lieu dans d'autres endroits du monde. Ici, les occupations sont
effectuées par des personnes pauvres, victimes de violences
policières ou du trafic de drogues dans les favelas, ou qui vivent
sous des ponts ou des autoroutes - une situation qui n'a rien
d'extraordinaire dans les grandes villes brésiliennes. Les familles
qui n'ont pas où dormir finissent par occuper des espaces qui ne sont
pas utilisés, donnant ainsi à ces occupations une finalité sociale.
Aujourd'hui ce front travail avec cinq occupations urbaines. C'est le
résultat d'une activité qui existe depuis 2003 - mais de façon plus
organisée qu'auparavant (nous avons déjà eu des expériences de
travail avec les occupations urbaines à la fin des années 90) et
comme front de l'organisation. Nous avons milité au sein du Front
Internationaliste des Sans-Toit (FIST), que nous avons crée avec
d'autres compagnons et qui a réussi à avoir 11 occupations.
Néanmoins, il y a peu, nous avons quitté le FIST et nous agissons
maintenant directement (FARJ-occupations) avec les occupations les
plus réceptives aux idées et aux pratiques libertaires. Nous avons
obtenu une forte reconnaissance grâce ce travail, tant de la part des
occupations que des mouvements sociaux de Rio de Janeiro.
Notre travail et notre participation au sein des occupations sont
quotidiens (certaines d'entre-elles ont compté ou comptent encore
parmi elles des militants de la FARJ) ; nous les aidons à s'organiser
et, dans les assemblées, nous stimulons l'auto-organisation, l'action
directe, la démocratie directe, etc. Nous cherchons aussi à connecter
les occupations aux autres mouvements sociaux de Rio de Janeiro. Nous
avons ainsi des relations avec le Mouvement des Travailleurs Sans-
Emploi (MTD), avec le Conseil Populaire (une coordination de
mouvements sociaux). En 2007, nous avons participé à l'occupation de
l'Agence Nationale du Pétrole (ANP) avec d'autres mouvements sociaux.
Nous avons aussi des militants en contact avec le Mouvement des
Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST). L'un d'eux donne d'ailleurs des
cours de formation à l'école Florestan Fernandes (dans l'Etat de São
Paulo) ainsi qu'à Rio de Janeiro.

Pour répondre à une importante demande, nous avons été à l'origine
d'un projet « transversal », connu sous le nom d'Université
Populaire, dans lequel s'insèrent tous les fronts. Cette initiative
s'est tellement développée qu'elle est devenue un projet d'éducation
populaire anticapitaliste, destinée à la transformation de la
société, avec pour tactique la formation politique au sein des
mouvements populaires.


T. L. : Et le Front Communautaire ?

FARJ : C'est lui qui est responsable de notre Bibliothèque Sociale
Fábio Luz (BSFL). Elle existe depuis 2001 et possède plus de 1000
livres sur l'anarchisme, ainsi que sur des thématiques variées. Les
archives de publications anarchistes contemporaines provenant du
monde entier sont très importantes. Le front communautaire est
également responsable de la gestion du Centre de Culture Sociale de
Río de Janeiro (CCS-RJ). Situé au nord de la ville, cet espace social
ouvert accueille de nombreuses activités : un compagnon réalise un
travail de recyclage en créant des chaises, des canapés, des ?uvres
d'art, etc., avec des objets recueillis dans les poubelles ; on y
propose également du soutien scolaire et une préparation pour
l'entrée à l'université pour les jeunes défavorisés du quartier de
Morros dos Macacos, ainsi que des ateliers de théâtre, des événements
culturels, des fêtes et des réunions en tout genre. Dans l'enceinte
de la BSFL, se réunit le Groupe de Recherche Marques da Costa (NPMC),
fondé en 2004, qui a pour objectif de produire la réflexion théorique
de l'organisation et de faire des recherches sur l'histoire de
l'anarchisme à Rio de Janeiro. Il y aussi le CELIP qui est un groupe
« ouvert au public ». Pour le moment il ne fonctionne pas beaucoup,
mais il a pour projet de réaliser des exposés et des débats afin
d'attirer de nouvelles personnes intéressées par l'anarchisme.


T.L. : Je sais que le Front Agro-écologique est nouveau, mais
pourriez-vous nous parler un peu de ses activités ?

FARJ : Notre front le plus récent s'est formé à partir du Groupe
d'Alimentation et de Santé Germinal, crée en 2005. Le groupe Germinal
fonctionne en autogestion. Il s'intéresse aux questions
d'alimentation et d'écologie. L'un de ses objectifs est de soutenir
des expériences d'agriculture déjà existantes et de stimuler
l'émergence de nouveaux projets, toujours selon une perspective
libertaire. Structuré autour de l'espace « ¡Ay Carmela ! » et d' «
Ateliers Pédagogiques », son but est d'agir sur la consolidation et
la sauvegarde de l'agriculture, de l'agro-écologie, de l'écologie
sociale, de l'éco-alphabétisation et de l'économie solidaire. Ces
ateliers sont destinés aux travailleurs, aux militants des mouvements
sociaux et aux étudiants. Des Déjeuners Dansants Végétariens sont
également organisés de temps à autre au CCS-RJ. A présent qu'il s'est
constitué en notre troisième front, il va chercher à définir ses
activités prioritaires, les espaces où il peut s'insérer, etc. Nous
espérons obtenir de bonnes récoltes avec la création de ce nouveau
front.


T.L. : Y a-t-il des projets propres à la FARJ qui n'aient aucune
relation avec un front spécifique ?

FARJ : Il y a des activités qui sont liées à l'organisation en
générale comme, par exemple, les publications. Nous éditons le
journal Libera et la revue Protesta ! (en collaboration avec les
compagnons du Collectif Anarchiste Terre Libre de São Paulo) ; nous
publions des livres, tels que l'Anarchisme Social de Franck Mintz,
l'Anarchisme aujourd'hui de l'Union Régionale Rhône-Alpes et Ricardo
Flores Magón de Diego Abad de Santillán. Nous menons un travail
interne de mise à niveau, de préparation et de formation théorique
des militants. Nous essayons également de retravailler nos relations
externes, entre autres choses.

Traduction : Thierry Libertad

Source : Fondation Pierre Besnard (http://www.fondation-besnard.org)


[ fin de la première partie de l'entretien - entretien repris du site
http://www.cnt-f.org/international ]


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