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(fr) A bas la hierarchie ! Vive l'autonomie !

Date Tue, 4 Nov 2008 21:24:39 +0100 (CET)



Réflexions autour de l?après-68

Mai 68 vient d?être salué en fanfare et de multiples façons en France pendant
plusieurs mois (pour ne parler que de l?écrit, 150 livres ont été publiés et la
plupart des journaux ont réalisé un numéro spécial sur le sujet). Nombre de ses
aspects qui avaient été censurés lors des commémorations précédentes ont, à
l?occasion de ce quarantième anniversaire, heureusement été rappelés, en
particulier concernant la participation ouvrière et paysanne au mouvement de
mai-juin 1968 ainsi que ses fondements libertaires (1). Toutefois, la contestation
de l?ordre qui s?est exprimée alors (notamment à travers les comités d?action) et
les grosses mobilisations des années suivantes ont eu en commun deux aspects
fondamentaux qui méritent d?être davantage soulignés, dans une optique de
changement révolutionnaire : ici comme là, il y a en effet eu critique de
l?autorité et expérimentation d?alternatives anti-autoritaires.

Les tenants du pouvoir ne s?y sont pas trompés, et, de même qu?ils ont veillé
depuis quarante ans à nous présenter un Mai 68 déconnecté des luttes sociales
l?ayant précédé (ce mouvement serait donc né de rien, magiquement ?), ils l?ont «
fêté » en gommant avec soin le rejet viscéral de la hiérarchie et la recherche
d?une autonomie individuelle et collective qui en avaient été les moteurs (pour les
attribuer au mieux à une poignée d?« anarchistes » s?agitant dans les facs) ? et
ce, après avoir remis, bien sûr, en selle pendant les « événements » les directions
syndicales, interlocuteurs indispensables au maintien du statu quo.

Mai 68 puis les dynamiques des années 70 ont pourtant constitué une évidente
réaction contre l?hyperhiérarchisation de la société française dans tous les
domaines, qu?ils soient d?ordre public ou privé (omnipotence du patron, de l?Etat,
du mari, du père?). Ses structures, à la fois de classe et patriarcales, forçaient
dans les boîtes les masses laborieuses à la soumission envers l?encadrement ; mais
aussi, dans les foyers, les femmes à celle envers les hommes, les enfants à celle
envers les adultes. Ce quotidien étouffant a été contesté de façon de plus en plus
radicale vers la fin des années 60 ; et le carcan moral, solidement bâti et
maintenu par l?Eglise catholique, qui emprisonnait chacun et chacune dans un statut
et un rôle social a été secoué au point d?entraîner d?importantes modifications
dans tous les rapports humains en une simple décennie. La « prise de parole »
opérée en 68 dans la rue comme dans les entreprises ou les universités, quand la
grève s?est généralisée, a correspondu à une forte aspiration anti-autoritaire ; et
le questionnement sur l?ensemble des relations sociales qui en a surgi a débouché
sur des tentatives d?autogestion de sa vie comme du devenir de la société (à partir
de sa maison, sa rue, son quartier, son lieu d?activité?). Le processus de rupture
globale enclenché a été suffisamment puissant pour que tout retour à l?état
antérieur apparaisse impossible jusque dans les rangs ennemis. Aussi, quand il
s?est arrêté, à l?été 1968, une grande partie de ses acteurs et actrices a cherché
à le poursuivre au moins sur un terrain ou l?autre, par un biais ou l?autre, tandis
que dans les sphères du système politique et marchand on s?activait à colmater les
dégâts subis dans ses fondements par un savant mélange de répression et de
récupération de la contestation (en déformant le message de celle-ci, via les
réécritures opérées par la pub pour vendre tel ou tel produit, les textes
législatifs ou réglementaires censés satisfaire certaines revendications exprimées,
les propos de faussaires servis par la clique politicienne et médiatique?). Mais,
sous l?effet conjugué de divers facteurs qu?il paraît urgent de réexaminer, la
lutte anti-hiérarchique et les pratiques d?action directe ont, vers la fin des
années 70, perdu de leur attrait jusque dans les milieux révolutionnaires, alors
qu?elles demeurent les conditions d?une véritable rupture avec l?ordre établi.


La compétence comme socle de l?inégalité

Concernant la hiérarchie sociale, parmi les questions d?importance posées voici
quarante ans, on en retiendra surtout une : celle de la compétence, car c?est sa
valorisation qui conditionne partout dans le monde, aujourd?hui comme hier, la
place secondaire accordée aux manuel-le-s et leur savoir-faire par rapport aux
intellectuel-le-s et leur savoir? et qui, plus largement, y détermine l?ordre des
valeurs ? pour l?essentiel celles des hommes blancs occidentaux, les « décideurs ».
Que sont les travaux assurant une agriculture de subsistance à des populations
imparfaitement « modernisées » (puisque non encore réduites à la pure logique du
profit par la mondialisation du capitalisme), sinon des activités classées comme
subalternes quoique vitales pour ces populations ? (De la même façon, si les « arts
primitifs » des autres continents ont été joliment repeints en « arts premiers »,
l?aune à laquelle ils sont appréciés demeure bien évidemment celle de l?Occident en
matière artistique.) Que sont les tâches domestiques, toujours dévolues aux femmes
sur cette planète (même si
une-part-des-hommes-y-participe-dans-une-petite-partie-de-la-Terre ? au titre d?une
aide bien plus que d?un partage), sinon des activités classées pareil quoique
indispensables à tout être et toute collectivité (à des degrés divers?) ?

La compétence s?avère déterminante sur deux plans : celui du pouvoir et celui du
revenu. L?organigramme des postes dans les entreprises a en effet là une retombée
directe : selon la logique dominante, rémunération et responsabilités sont fonction
du niveau des diplômes et de la part de créativité exigés dans un emploi. En gros,
on le sait, plus on a « fait des études », et plus on a d?autorité et d?argent.
Pourtant, en quoi ceux et celles qui ont eu les moyens d?apprendre à leur guise,
afin d?obtenir un travail les intéressant et leur offrant un enrichissement
intellectuel, méritent-ils ou elles de gagner (bien) davantage que d?autres ayant
eu pour seule perspective d?entrer dès le plus jeune âge dans la « vie active », en
acceptant n?importe quoi pour s?en sortir ou aider leur famille à y parvenir ?
Pourquoi les boulots les plus ingrats, sales, fatigants (ceux que personne ne veut
effectuer) doivent-ils être (beaucoup) moins payés que les fonctions créatives,
ludiques et valorisantes ? Parce que la tâche de création prévaut sur la tâche
d?exécution dans la répartition des prérogatives et des salaires, nous assène-t-on
comme une évidence dès le berceau.

Mais, déjà, pour quelle raison la compétence dans un secteur donné (scientifique,
technologique?) devrait-elle conférer un pouvoir ? Ce point gagnerait à être
regardé de plus près, l?expérience autogestionnaire menée au Commissariat à
l?énergie atomique de Saclay en Mai 68 le montre par exemple bien : comme
l?assemblée générale et le comité central d?action n?y ont alors pas débattu « la
question politique de définir précisément sur quelles décisions, ou sur quelles
modalités d?une décision, le recours à la compétence est pertinent et légitime »,
une fois le bureaucrate déboulonné, « le savant, qui était souvent la même
personne, a pu conserver son pouvoir, y compris en des matières n?ayant rien de
scientifique (2) » ? et sans, de plus, que la très large hiérarchie des salaires
existant dans ce centre du CEA et les finalités de ses recherches, portant pour
l?essentiel sur l?énergie nucléaire et ses applications militaires ( !), aient été
remises en cause?
Ensuite, qu?est donc un « créateur », sans exécutant(s) ? Et existe-t-il un travail
d?exécution et un travail de création « purs » ? D?une part, la mise en ?uvre d?un
concept oblige souvent la personne qui en a la charge à avoir elle-même une
certaine dose de réflexion dessus ; de l?autre, une invention est toujours le
dépassement des précédentes, lesquelles sont impossibles à apprécier sur leur seul
contenu théorique car leur réalisation pratique entre également en ligne de compte?

A la justification du système hiérarchique comme étant un ordre « naturel », il
faut opposer les arguments de la justice et de l?utilité sociales. Dans une société
(plus) égalitaire, les boulots les moins enrichissants pour l?esprit devraient être
parmi les mieux payés ? s?il apparaît impossible de les supprimer carrément, parce
que la collectivité en a besoin. Ils pourraient être pris en charge plus largement,
aussi ? chacun-e son tour? Et, dans un système sans monnaie, ils devraient avoir au
moins autant de valeur que les autres aux yeux de ladite collectivité, en fonction
précisément de leur utilité sociale.

En 68, un certain nombre d?étudiant-e-s ont manifesté leur refus de devenir les
futurs cadres de la société inégalitaire en place, un avenir vers lequel leurs
études les conduisaient : ils-elles ont non seulement rejeté la course à la
consommation, notamment comme facteur (encore assez relatif ?) d?intégration de la
classe ouvrière, mais aussi cherché à se solidariser avec celle-ci. Et on a vu la
jonction s?opérer dans une fraction de ces jeunes générations intellectuelles et
manuelles ? la faute à la « démocratisation » de l?Université et à l?apparition
d?un nouveau type de prolétaires, du fait des trente glorieuses ? Ces étudiant-e-s
et ces ouvriers-ère-s n?étaient peut-être pas assez éloignés de leurs milieux
d?origine respectifs pour ne pas réagir viscéralement face à leur environnement
insupportable : un peu moins bourges que la population estudiantine «
traditionnelle », au royaume du mandarinat et de l?élitisme, d?un côté ; un peu
trop ruraux, avec les réflexes de petits paysans face aux chefaillons, de l?autre ?

Quoi qu?il en soit, la hiérarchisation des tâches n?est de nos jours pour ainsi
dire plus jamais contestée. En bonne partie à cause de la propagande capitaliste :
elle s?est en effet acharnée à faire croire que le prolétariat avait disparu avec
les restructurations industrielles et la tertiarisation des emplois, rendant la
lutte des classes désuète. Une grossière manipulation qui ne tient cependant guère
devant la réalité des chiffres : la classe ouvrière classique existe au contraire
toujours en nombre, et le prolétariat s?est élargi aux bataillons de « manuel-le-s
» frappant un clavier d?ordinateur dans les emplois de services et de bureau
(travailler avec les mains s?accompagnant par ailleurs quand même d?une utilisation
au moins minimale des méninges) (3).
Tous les canaux du pouvoir nous serinent aussi depuis des décennies, ouvertement ou
non, que les sociétés actuelles sont devenues, avec l?internationalisation des
échanges économiques et la multiplication des superstructures étatiques, trop
complexes pour qu?on puisse avoir un réel contrôle dessus, et moins encore réussir
à les modifier. La présentation de la hiérarchie et de l?ordre capitalistes comme
des données désormais incontournables et immuables a contribué à un certain repli
sur la sphère familiale (4). D?autant que nous était copieusement servi, dans la
même logique, le discours voisin de la droite et de la gauche sur le travail et ses
mérites ainsi que sur les mérites des gens qui travaillent ? Sarkozy ne s?étant
guère fait remarquer sur le sujet que par son vocabulaire outrancier.

Autant de mensonges à dénoncer comme tels : face à l?Etat et au système capitaliste
d?il y a un siècle, la classe ouvrière pesait-elle tellement plus lourd que les
prolétaires du xxie siècle face à l?actuelle classe dirigeante ? Ses tentatives de
renverser l?ordre établi, quelle que soit la « complexité » de ce dernier, n?ont
pourtant pas manqué. Ce qui a changé depuis, à la vérité, c?est bien plutôt la
croyance en la possibilité de réaliser un tel objectif. L?idée de révolution
sociale a été pour beaucoup reléguée aux oubliettes des utopies (ringardes) ; il
s?agit de l?en faire sortir.


L?action directe comme levier du changement

Dans les années 70, diverses dynamiques contestataires (mouvements des femmes, des
homosexuel-le-s, écologiste, antimilitariste, communautaire?) ont tenté de peser
suffisamment sur une société française autoritaire et sclérosée pour la forcer à se
transformer, sinon pour la faire exploser. A l?inverse des lobbies, ces mouvements
étaient composés de gens agissant sur le terrain sans relais institutionnels, et
ayant souvent pour démarche de l?occuper sans se soucier des politiques ? comme en
Mai 68, où la prise du pouvoir institutionnel n?a pas été recherchée : la
révolution se faisait dans la rue. Et si des structures partidaires ou syndicales
ont fini par mettre le grappin sur certains d?entre eux, elles n?y sont parvenues
qu?une fois ceux-ci arrivés à bout de souffle ? pour se repaître de leur cadavre,
qui les a cependant revigorées en renouvelant partiellement leur personnel militant
(voir le PSU ou la CFDT?). A la base de ces grosses mobilisations, donc, il y a
cette idée d?action directe. La délégation de pouvoir, avec ses porte-parole
déclarés et permanents, est rejetée au profit d?une rotation des mandats et
d?autres pratiques de démocratie directe (le même esprit provoquera l?apparition de
coordinations dans les luttes des années suivantes jusqu?à aujourd?hui) ; et la
méfiance à l?égard du personnel politique et syndical s?élargit aux experts, aux «
spécialistes » de tout poil (en particulier dans l?antinucléaire). Ainsi se
manifeste un héritage libertaire qu?avaient notamment mis en pratique les comités
d?action en Mai 68, mais enrichi par les luttes en cours ? comme celle des femmes,
dont la richesse de la presse et des thèmes qu?elle aborde de même que
l?originalité des interventions traduisent l?extrême dynamisme.

Dans un certain nombre de têtes chante alors l?idée maîtresse de L?An 01 : on
arrête tout, on réfléchit et on recommence (et en plus c?est pas triste !). Parmi
les infiniment diverses idées émises et réalisations tentées, il y en a qui visent
à prendre en charge les besoins individuels et collectifs à l?échelle humaine, sur
la base de l?utilité sociale et non des profits du système marchand ; de la
jouissance sexuelle et de la libération individuelle au sein de la collectivité, et
non de l?aliénation et l?asservissement à qui ou quoi que ce soit.
Ces années 70 portent vraiment la marque de l?« anti-tout » ? et aussi parfois du
n?importe quoi, du « folklorique » limite grotesque, ajoutera-t-on pour éviter que
ce tableau ne paraisse par trop idyllique. Y sont remises en cause toutes les
institutions (armée, justice, prisons, ordre des médecins, Eglise?), la
contestation investissant tous les terrains (environnement, pédagogie, sport,
santé, psychiatrie?), tous les rapports (de couple, parentaux, d?éducation?) et
tous les sujets (le progrès, la science, la publicité, la marchandisation des
corps?), s?attaquant à toutes les normes et contraintes (et la libération sexuelle
des femmes, des homos, des enfants, des « vieux » revendiquée commence déjà par la
reconnaissance de leur sexualité, jusque-là largement niée). Le militantisme
lui-même est passé au crible de la critique féministe, qui pointe le cantonnement
des militantes dans les tâches basiques, matérielles plutôt qu?intellectuelles ? la
représentation politique et syndicale (en particulier la prise de parole en public)
étant l?affaire des hommes, dans les groupes révolutionnaires comme ailleurs (5).
Cette dénonciation ainsi que les formes d?intervention et de fonctionnement
choisies par le Mouvement de libération des femmes traduiront une forte volonté de
démocratie à la base ? même si, là comme ailleurs aussi, il y aura tentative de
contrôle du mouvement par certaines de ses composantes, en particulier le groupe
Psychépo (sous l?emprise intellectuelle d?Antoinette Fouque) avec sa marque déposée
(6). L?« alternatif » est partout, avec sa presse multiforme (à côté d?Actuel, La
Gueule ouverte ou Libération, il y a les journaux de « contre-information » dans
les quartiers, les entreprises?). Le « parallèle » également, avec ses écoles (le
lycée autogéré de Saint-Nazaire, par exemple, où confection des repas, ménage et
travail administratif et pédagogique sont assurés à tour de rôle par des équipes
composées d?enseignant-e-s et d?élèves), sa médecine (comme la clinique de La
Borde, où des commissions de patients et de soignants prennent en charge les
problèmes matériels et décisionnels concernant le lieu de soins)? On parle de là où
on est (des sportifs font la critique du sport en tant que compétition, et
cherchent à développer des pratiques reposant sur un autre esprit que le
mercantile?). Dans la relation parents-enfants, on voit se manifester le souci
d?une éducation tournée vers l?autonomie, et non vers la conformation au rôle
imposé aux filles et aux garçons et à leur futur statut social, avec l?envie d?en
faire le plus possible des êtres libérés dans leur tête et leur corps. Et puis la «
résistance active », quoique très minoritaire, s?organise dans bien des secteurs
(dans certains établissements, des profs refusent de mettre des notes, ou donnent
la moyenne à tout le monde?).

Le mouvement underground venu des Etats-Unis, quant à lui, participe par les
nombreux thèmes que sa presse aborde (telles la libéralisation des drogues, la vie
en communauté ou la musique rock) à la création de tout un environnement pour une
masse de gens. En ces temps-là, on se parle et on se comprend sans forcément se
connaître, sur la base de nouvelles valeurs et références communes ? pas besoin de
faire les présentations pour « communiquer ».


Le travail comme engrenage réformiste

Comment, se demandera-t-on dès lors, un tel foisonnement d?idées et d?expériences
subversives, s?accompagnant volontiers d?un humour décapant, a-t-il pu céder la
place à la sinistrose des années Mitterrand ? On ne prétendra pas ici apporter « la
» réponse à cette interrogation (elle n?existe de toute façon pas) ; en revanche,
on peut dire que, parmi les facteurs ayant joué, il y a eu le choix du lieu de vie
et d?intervention ? et, dans la foulée, celui de l?activité, salariée ou non.

Vivre et agir dans le système ou en dehors ? Un sujet débattu avec passion dans
l?après-68? Certain-e-s ont opté pour l?expérience communautaire, avec souvent un «
retour à la terre » ou « au pays ». D?autres, sans aller aussi loin dans la rupture
avec le couple ou la famille cellulaire, se sont maintenus ou insérés dans des
réseaux militants pour les animer, mais aussi pour mener une existence le plus
proche possible de leurs aspirations en se protégeant de la pollution ambiante.
S?est néanmoins posée à toutes et tous la question des ressources matérielles
permettant de subsister. Autrement dit, du travail.

La dynamique des communautés a conduit à une mise à l?écart de la « vie normale »,
dans un souci de débrouille à la fois personnelle et collective qu?accompagnait ou
non une démarche militante. Certains de ces groupes étaient porteurs d?un projet
politique alliant autarcie économique et autonomie individuelle ? avec l?espoir,
même, de parvenir un jour à submerger la « société pourrie », selon la théorie des
taches d?huile allant s?élargissant ; d?autres voyaient juste dans l?organisation
de vie collective le moyen d?arriver à se tenir en marge du système. Quant à la «
solution » économique de produire dans les communautés quelque chose de vendable
(7), elle a eu un succès tout relatif ? les fromages de chèvre ont pu s?avérer un
projet viable à défaut de rendre riche, mais l?élevage d?escargots et autres
bestioles assez délicates a capoté sans tarder. Pour finir, une lassitude
individuelle cumulée au reflux de la dynamique alternative a entraîné la
quasi-disparition du mouvement communautaire : s?il subsiste dans certaines régions
de France diverses strates de telles expériences, les plus récentes correspondent
davantage au choix de survie économique fait par des personnes rejetant le système
en place qu?à une stratégie visant son renversement.

En dépit de bien des errements, la dynamique communautaire a présenté l?intérêt
d?une recherche d?organisation sociale en opposition complète avec l?existant, et
qui passait par une réflexion sur des sujets tels que l?argent (à mettre en commun
? faire disparaître ? remplacer par le troc ??) et la volonté de s?asseoir sur les
tabous : tout pouvait se discuter et se contester, rien n?était figé. Et là, la
pierre d?achoppement a sans doute été la question de la domination, à travers les
relations sexuelles, difficiles à vivre de façon aussi libérée que souhaité
théoriquement, et n?échappant ni aux manifestations de jalousie et de possessivité
ni aux phénomènes de gourou ? pas seulement mâle. Les envies de libération sexuelle
ont ainsi fait exploser bien des groupes (même si la raison invoquée était plutôt
la non-participation aux tâches matérielles, beaucoup plus facile à dénoncer).
Elles n?en demeurent pas moins aussi attractives que la nuit des barricades en Mai?
et bien plus rigolotes que l?ère glaciaire du sida, entre moralisme et puritanisme.
Cependant, la grande majorité des gens en lutte est entrée ou restée dans le
salariat, tout en ayant conscience de l?aliénation que celui-ci impliquait. Si
l?établissement en usine a été un phénomène aussi faible que temporaire, beaucoup
ont vu en effet dans le salariat le moyen de gagner leur vie, mais aussi d?agir
avec d?autres acteurs et actrices d?un changement toujours souhaité ; il leur
paraissait peu évident d?échapper au système en s?en excluant, et moins encore de
lui nuire ce faisant. Avec le temps et l?absence de perspectives révolutionnaires,
leur démarche a toutefois évolué fréquemment vers une pratique réformiste, avec
adhésion à un syndicat pour « continuer à faire quelque chose malgré tout », à
mesure que l?enjeu des combats à mener se réduisait à la défense des acquis.

Mais pas mal d?autres, par refus de s?investir dans le travail, se sont
cantonné-e-s autant que possible aux temps partiels bêtes et méchants, ou aux
petits boulots au noir avec multiplication de trucs et combines pour s?assurer
l?assistanat-malgré-lui de l?Etat et « ne pas perdre sa vie à la gagner ». Et cette
démarche-là, rendue de moins en moins facile par la situation de l?emploi, les a
marginalisé-e-s car elle ne favorisait guère l?action solidaire avec les «
collègues ». En outre, nombre de réseaux militants ont dérivé vers des « espaces de
liberté » assurant convivialité et entraide à leurs membres, mais ne se manifestant
plus guère que dans les actions de solidarité (avec les sans-papiers?) ou
épidermiques (contre le « fascisme »?). Quand ce ne sont pas devenus de simples
mouvances ghettoïsées et peuplées d?« ex » plus ou moins nostalgiques,
cramponné-e-s à un code de bonne conduite de plus en plus apparenté au «
politiquement correct » de gôche ?
Tout cela alors que la société française est plus que jamais de classe, avec des
riches toujours plus riches et une domination masculine qui, pour être moins
criante, n?en demeure pas moins réelle. Alors que l?idéologie sécuritaire y est
prégnante au point de faire largement accepter, pour le « bien » de sa famille ou
de la collectivité, la vidéosurveillance jusque dans la chambre des nourrissons et
les écoles, ou encore la prise d?ADN pour les « déviants » de tous ordres. Alors
que l?idée de « service public » s?y résume presque à la défense des valeurs
républicaines et de sa laïcité contre les attaques « néolibérales »?

N?empêche : quiconque a « loupé » le joli mois de Mai pour avoir été de quelques
années trop jeune aura eu, au cours des années 70, l?impression aussi marquante que
jouissive de « vivre vite », intensément ; et de pouvoir changer des choses dans
cette société, en agissant ensemble et sans intermédiaires. Les grandes dynamiques
contestataires d?alors se sont bien vu reprocher par des soixante-huitards leur
côté parcellaire, mais cette critique est à nuancer fortement. Par exemple,
beaucoup de femmes en mouvement ne se limitaient pas à l?antipatriarcat : on
pouvait les retrouver dans les rassemblements antinucléaires, antimilitaristes,
antiracistes? et anticapitalistes. La revendication de l?« avortement libre et
gratuit » était quant à elle aussi un combat de classe, les « riches » ayant
toujours la possibilité d?aller se faire avorter à l?étranger? Hormis les réunions
des groupes femmes où la non-mixité requise éliminait de fait la gent masculine,
toutes ces mobilisations étaient très peu étanches : on croisait dans les débats
comme dans les manifestations des « handicapés méchants », des membres du Comité
d?action des prisonniers ou du Front homosexuel d?action révolutionnaire, des
écolos, des militant-e-s révolutionnaires? ? tout ce petit monde avec son journal
et ses signes de reconnaissance. En vérité, le problème n?a pas tant été le
cantonnement militant à telle ou telle lutte que la connexion entre les diverses
luttes ? difficile à réaliser, et pourtant condition d?un réel rapport de forces
avec le pouvoir. Si militer sur tous les terrains est matériellement et
physiquement impossible, il faut en revanche tenter sans cesse d?établir entre eux
des ponts, toujours plus de ponts, afin que la nécessité d?un changement global
finisse par sauter aux yeux comme étant ce qu?elle est : une évidence.

Vanina


(1) Sur ce sujet, voir entre autres Mai 68, un mouvement politique, de Jean-Pierre
Duteuil, Acratie, 2008.

(2) Extrait de l?article « Mai à Saclay », dans le dernier hors-série Courant
alternatif - Offensive.

(3) Pour en revenir aux tâches domestiques, si elles ne figurent pas dans les
données statistiques sur ce registre, c?est parce que les gestionnaires du système
les évacuent comme n?étant pas un « vrai » travail puisque ne requérant guère de «
compétences » et ne devant pas être rémunérées? Sauf quand il s?agit de leur propre
ménage, car, ne voulant pas gaspiller leur précieux temps à le faire, ces
gestionnaires en confient la mission à d?autres contre paiement. A vrai dire, la
révolution maoïste n?est pas tant critiquable pour avoir envoyé un temps les
intellos aux champs que pour avoir abouti à l?instauration d?un nouvel ordre
inégalitaire aux mains d?un Parti tout-puissant.

(4) Nombre d?« experts » attribuent cette attitude au développement de
l?individualisme (dont la « bof génération » des années 80 serait une parfaite
illustration), la soif de plaisirs « égoïstes » étant elle-même expliquée à
l?occasion par Mai 68 ? alors que ce mouvement a bien plutôt valorisé les notions
d?intérêt collectif, de solidarité et d?internationalisme !

(5) Les images le plus souvent visionnées par les médias dans les commémorations de
68 font évidemment ressortir le leadership masculin bien davantage que la
participation des femmes dans les actions de rue et la vie des comités d?action ?
c?est la conception classique de la « politique ». Cette participation a pourtant
été aussi large qu?active, et bien sûr pas seulement pour ce qui était de réaliser
les tâches matérielles.

(6) Concernant le MLF, on peut se reporter à l?ouvrage de l?OCL intitulé
''Libération des femmes et projet libertaire'' (pp. 51-70, Acratie, 1998) où un
certain nombre de pistes ont été avancées pour expliquer l?arrêt de sa dynamique.

(7) Si, contre la fabrication à la chaîne, massive et stéréotypée d?objets, il a pu
y avoir en leur sein une création originale parce que personnelle et de type
artisanal (tissage, macramé, peinture sur soie?), l?engouement persistant pour l?«
esprit » de Mai dans la société française a très vite incité les circuits
commerciaux habituels à en proposer ? jusqu?à nos jours, puisque le prêt-à-porter y
revient périodiquement, avec ses articles made in India ou exportés d?autres pays à
main-d??uvre surexploitée.


[ texte paru dans Courant alternatif # 183 et repris du site
http://oclibertaire.free.fr ]
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