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(fr) Autopsie de l?action humanitaire
Date
Mon, 31 Mar 2008 12:51:07 +0200 (CEST)
Après les grands shows médiatiques sur « le Darfour, un génocide oublié » avec en
vedettes Bernard Kouchner et George Clooney, l?affaire de l?arche de Zoé nous
interpelle par de nombreux côtés. Elle semble un condensé de toutes les dérives.
Président français se croyant encore au bon vieux temps des colonies, promettant de
ramener ses ressortissants en France, avec l?aval de toutes les télés qui ont
laissé croire qu?ils pourraient être jugés en France. Où a-t-on vu que les immigrés
en France sont jugés dans leur pays d?origine quand ils commettent des crimes et
délits ? Dictateur fantoche à la solde de la France tristement célèbre, sur lequel
couraient des rumeurs d?utilisation d?enfants-soldats, se posant soudainement en
défenseur des enfants et de l?Afrique offensée par les colons. Lynchage médiatique
des aventuriers de l?arche de Zoé, accusés d?escroquerie et de pédophilie par les
medias mêmes qui les auraient applaudis caméras au poing s?ils avaient réussi à
enlever les enfants. De fait, la fameuse affaire de l?arche de Zoé est
symptomatique du triomphe de l? « humanitaire » comme mode d?analyse du monde et
comme méthode de règlement des conflits.
L?humanitaire au premier plan
L?humanitaire moderne est souvent associé à la première apparition des « french
doctors » pendant la guerre du Biafra en 1967 qui fonderont plus tard Médecins sans
frontières, ou aux grandes opérations caritatives et médiatiques du type chanteurs
contre la faim en Ethiopie en 1984, ou plus récemment au déploiement logistique
impressionnant après le tsunami de décembre 2004. Mais il ne faut pas oublier que
des organisations comme la croix rouge existent depuis 1863 et que les églises ont
assuré l?équivalent de cette mission au fil des siècles. Ce qui change justement
aujourd?hui est que l?assistance caritative n?est plus seulement une affaire de
chapelle mais de plus en plus le domaine d?organisations non gouvernementales sans
références religieuses, agissant sans objectifs missionnaires. Le fait nouveau est
également le développement considérable de ces ONG qui bénéficient aujourd?hui d?un
poids politique et économique équivalent à certains Etats et qui sont capables de
peser dans le concert des nations.
Pour comprendre ce développement de l?humanitaire, on ne peut ignorer l?influence
de l?effondrement des régimes dit « socialistes » à la fin des années 80 et le
recul des idéologies de transformation radicale de la société. Assurément, le
caritatif a pris la place laissée vacante par les projets révolutionnaires. La
volonté de faire disparaître les injustices de la planète ne passe plus par la
révolte et les projets de sociétés alternatifs, mais par l?action concrète,
porteuse de résultats immédiats en terme de vies sauvées. Derrière ce changement de
la façon d?agir, il existe deux sentiments exacerbés : la culpabilité et
l?impuissance.
La culpabilité repose principalement sur le constat réaliste que la prospérité des
sociétés occidentales est le fruit de l?exploitation des richesses du sud. C?est
d?ailleurs la raison pour laquelle les principales ONG sont soutenues et financées
par les classes moyennes d?Europe et d?Amérique du Nord. Cette culpabilité suppose
donc la prise de conscience d?une situation injuste dans laquelle il existe une
certaine forme de responsabilité individuelle de par sa position sociale. Par là
même elle repose aussi sur une modification des rapports sociaux marginalisant de
plus en plus la notion de solidarité au profit d?une compassion porteuse d?une
inégalité de fait entre la victime et le charitable.
Toute fois, l?apitoiement n?est pas le seul moteur de l?humanitaire. Il nécessite
également une farouche envie d?agir. Pas pour transformer la société et faire
disparaître les causes de l?injustice. Cet objectif est désormais définitivement
rangé au rayon des utopies irréalistes, voire des idéologies criminelles, ou alors,
il est tout simplement perçu comme inatteignable immédiatement. La chanson des
restos du c?ur ne proclame-t-elle pas depuis plus de 20 ans « Je ne te promets pas
le grand soir, mais juste à manger et à boire » ! L?urgence c?est de sauver des
vies, pour la révolution on verra plus tard. Si nous en sommes là c?est qu?il faut
effectivement bien admettre notre impuissance à changer le monde aujourd?hui ou du
moins dans un proche avenir. L?action humanitaire est ainsi devenue le seul
substitutif efficace à l?action politique car il est concret et les résultats sont
visibles immédiatement. En plus il permet d?éviter les débats idéologiques
interminables et fratricides.
Bien sûr tout ceci ne fonctionnerait pas sans un vecteur très puissant permettant
d?alimenter ce double sentiment de culpabilité et d?impuissance : les médias. Les
ONG sont intrinsèquement liées à eux. Elles en dépendent pour leur financement et
pour faire connaître tel conflit ou telle catastrophe naturelle. Les médias servent
à communiquer l?image de la victime, en général éloignée géographiquement et
culturellement. Cette distance permet de renforcer la sensation d?impuissance. En
relayant des situations atroces, à l?autre bout de la planète, ils nous font
prendre conscience de notre incapacité flagrante à stopper l?innommable par la
seule action politique. Les victimes mises en lumières là-bas par les médias,
peuvent mourir dans les mois, dans les semaines, ou dans les jours prochains. Notre
baratin de révolutionnaire sur la critique du capitalisme et la nécessité de
changer de société est alors perçu comme irresponsable et totalement inefficace
pour empêcher les morts de se produire.
Outre cette volonté d?agir concrètement et immédiatement contre les injustices
subies sur la planète, le développement de l?humanitaire n?est peut-être pas
étranger à l?affaiblissement des grandes luttes ouvrières que nous avons connues
dans les pays industrialisés. Faute de luttes de grandes ampleurs ici, servant à
satisfaire notre volonté de résistance contre l?ordre capitaliste, nombreux sont
ceux qui s?investissent dans le milieu associatif défendant les opprimés de là-bas.
Nous sommes cette fois plutôt dans le registre du défoulement : n?arrivant pas à
trouver d?exutoire pour contester notre propre domination, nous nous rattrapons en
nous faisant les porte-parole d?autres opprimés. C?est notamment le credo des ONG
de défense des droits de l?Homme comme Amnesty International ou la ligue des droits
de l?homme, mais on pourrait également analyser comme cela l?émergence de
mouvements tels que le réseau éducation sans frontières.
Les moyens d?action de ces organisations ne sont plus les 4x4 et les sacs de riz,
mais le droit et la justice. La défense des droits humains repose sur le postulat
que les Etats et en particulier les Etats démocratiques ont le souci de respecter
certaines normes juridiques et morales. Cela s?accompagne d?un certain aveuglement
sur la nature réelle des démocraties et d?une foi quasi religieuse dans le pouvoir
des textes juridiques. Cela ne peut nous satisfaire car le droit n?est que
l?expression du rapport force entre le pouvoir politique et les mouvements sociaux.
Dans le contexte actuel de régression des luttes, il est donc plutôt extrêmement
restrictif. Par exemple, les associations de défense des étrangers sont obligées
d?utiliser et de défendre au quotidien le droit issu des lois Pasqua, Chevènement,
Sarkozy etc.
Dans le domaine de la défense des droits, les démocraties occidentales sont
également championnes hors catégorie de l?hypocrisie, adoptant à tour de bras des
superbes déclarations universelles, conventions de Genève et traités internationaux
en tout genre, mais s?empressant immédiatement d?en contourner l?application. Une
encyclopédie ne suffirait pas à dresser l?inventaire de ces textes et des mille et
une méthodes utilisées pour les vider de toute substance. Pour en revenir à
l?exemple de la défense des immigrés, combien de fois avons-nous vu des batailles
juridiques victorieuses se solder par un changement de loi destiné à annuler tous
les effets bénéfiques de la jurisprudence durement gagnée ? Bien sûr, la « guérilla
» juridique n?est pas à négliger pour gêner le pouvoir, cependant beaucoup d?ONG en
font une fin en soi, en demandant l?adoption de textes que les Etats n?appliqueront
que dans la limite de leur bonne volonté.
Croyance au respect des droits de l?homme par les démocraties, sentiment de
culpabilité face au drame médiatisé du Darfour, volontés d?action immédiate et
concrète, c?est sans doute un peu tous ces ingrédients qui sont à l?origine de
l?opération calamiteuse de l?arche de Zoé.
L?arche de Zoé, ou les dérives de la radicalité dans le domaine de l?humanitaire
Le premier épisode de cette histoire est classique. Les projecteurs médiatiques se
braquent sur une des régions de l?Afrique où des populations civiles sont
massacrées dans des conditions affreuses, où les populations fuient pour atterrir
dans des camps de fortune et survivent dans des conditions très difficiles. Ces
massacres ont lieu au Soudan, pays en difficulté avec les puissances occidentales,
une des pointes avancées de la conquête du continent africain par la Chine. Les
populations se réfugient au plus près, c?est-à-dire au Tchad, dictature maintenue
au pouvoir par la France. Ces éléments là ne sont bien sûr pas donnés par les
medias. On joue sur le ressort de l?émotion, des appels sont lancés, à la
population pour des dons, et aux gouvernements pour un corridor humanitaire. On est
déjà en train de verser vers la real politique, sachant que ce corridor ne peut
être mis en place que par des armées occidentales dans une région objet de conflits
entre grandes puissances et entre puissances locales. Ensuite, tout ceci est
enterré dans les couloirs de l?ONU, comme un élément parmi d?autres du grand
marchandage de cette région. Pendant ce temps, les ONG prospèrent, une des plus
grandes opérations humanitaires de tous les temps est organisée. Pendant ce temps,
les massacres continuent, les ONG n?ont ni le pouvoir ni la mission de les
empêcher, leur rôle est de récupérer les blessés et les survivants sans gêner la
diplomatie en cours, donc les Etats impliqués dans ces massacres.
Mais en France, il a bien été entendu par quelques uns qu?un génocide était en
cours, et continuait. Le mot « génocide » est chargé d?une force émotionnelle
particulière en Europe, où on ne pourra plus jamais dire depuis 1945 « on ne savait
pas ». Il est chargé aussi d?une certaine force en France, à cause de la
responsabilité du gouvernement dans le génocide rwandais, lui aussi dans
l?indifférence. Si génocide il y a, il faut le stopper, ou à défaut, car comment
stopper un génocide lointain, sauver le maximum de vies humaines, et bien sûr,
comme on se situe dans le registre de l?émotion, sauver des enfants. Et pour ça,
tous les moyens sont bons. S?il s?agit de sauver des vies, quelle importance y
a-t-il à être instrumentalisé par les puissances qui agissent localement, comme par
exemple être récupéré par le gouvernement en cas de réussite de l?opération ? S?il
s?agit de sauver des vies, quelle gravité y a-t-il à proposer de participer à
l?opération à des familles en désir d?adoption (ce n?était pas la motivation de
toutes) ?
L?utilisation politico-médiatique du terme génocide est porteuse de nombreuses
perversions. Dans l?imaginaire occidental, génocide est synonyme de victimes
innocentes, particulièrement s?il s?agit des enfants. D?un coup, la victime est
extraite de tout contexte politique, social et culturel. Le statut d?acteur, d?être
social, lui est du même coup dénié. Et lorsque ceci se recoupe avec plus de 150 ans
de propagande coloniale qui nous marque tous, y compris les anticolonialistes, ceci
peut s?avérer dramatique. L?Afri-que n?est pas seulement le terrain de jeu des
grandes puissances qui y poussent aux massacres réciproques. Un Africain n?est pas
un Européen noir victime de la misère. Les structures familiales n?y sont pas les
mêmes, et notamment avoir perdu son père et sa mère biologico-légaux ne fait pas de
vous un orphelin. Pour être orphelin, il faut souvent avoir perdu tous ses oncles
paternels, voire toutes ses tantes maternelles, ce qui fait du monde là-bas. La
famille n?y est pas nucléaire, et ce ne sont pas les géniteurs qui y décident du
sort de leurs enfants. Ce sont des conseils de famille voire des conseils de
village. Dans une situation de misère et de guerre civile, de pouvoir corrompu, où
les ONG ont souvent une présence civile plus importante que l?Etat (en terme
d?infrastructures, d?éducation, de santé...), il est normal pour la population
d?essayer d?utiliser leur présence et leurs propositions pour améliorer le sort du
groupe ou de quelques uns.
Cette réaction émotionnelle l?horreur du génocide, sa résonnance avec
l?extermination des Juifs et des Tsiganes en Europe, en fait oublier l?histoire :
personne n?a sauvé d?enfants juifs en France par des opérations commando
d?extraction. Ces enfants avaient tous été confiés à des réseaux par leurs parents.
Ils n?ont pas été extraits du continent européen auquel ils appartenaient. Il n?y
avait pas des victimes et des sauveurs, car en cas d?arrestation, leur sort était
commun : la mort pour tous. Là, nous avons des Français qui viennent sauver des
enfants africains dans une région gouvernée indirectement par la France, dans un
continent qui ne cesse d?être sauvé, de l?enfer, du paganisme, de la misère, de la
barbarie, depuis plusieurs siècles, toujours pour le plus grand bénéfice, y compris
financier, de ses sauveteurs. Ce que cette histoire montre, de façon tragique pour
les enfants, de façon très dure pour les membres de l?association, c?est qu?on ne
peut pas faire l?impasse sur le colonialisme, sur l?analyse politique au prétexte
d?une action efficace et rapide. On ne peut pas sauver des enfants en mentant à
leur famille, ou en niant qu?il s?agit de leur famille car elles ne le sont pas au
regard de nos critères culturels. On ne peut pas sauver des enfants en ignorant
leur pays, leur société, leurs parents. Cette façon d?agir ne fait que reproduire
le schéma colonial hérité du passé, même au corps défendant des individus qui
agissent ainsi. C?est toute la différence entre la charité, l?humanitaire, et la
solidarité. La solidarité, c?est un partage réciproque dans lequel il n?y a ni
victimes ni sauveurs, mais des acteurs en lutte contre le même ennemi.
Sur la base de cette opération, toutes les manipulations étaient ensuite possibles,
et le moins qu?on puisse dire c?est que les gouvernements français et tchadien ne
s?en sont pas privés. Un Président de la République qui se comporte comme si on
était encore au temps des colonies, « je vais les ramener personnellement », des
avocats qui nient le droit à un pays de juger de crimes commis sur son territoire.
Une dictature fantoche qui se pose soudain en défenseur d?enfants dont elle ne
s?est jamais souciée, en défenseur d?une souveraineté nationale qui est constamment
bafouée, pour ensuite se coucher devant la France en lui renvoyant ses
ressortissants au premier besoin d?aide militaire... Un procès à la mesure de la «
justice » tchadienne, confirmée par une France impliquée jusqu?au cou dans toutes
ces histoires...
On peut comprendre le sentiment d?impuissance et de culpabilité devant les images
médiatiques des horreurs de ce monde, de la part de téléspectateurs isolés qui
cherchent un moyen d?agir pour ne pas être coupables par omission. Mais dans ces
situations peut-être que le courage politique signifie savoir renoncer à agir à
tout prix, lorsque nous ne connaissons et ne maîtrisons finalement rien des enjeux
sociaux et géopolitiques. Vouloir le bien de l?humanité malgré elle, c?est ce qui a
fait une des bases du totalitarisme au 20ème siècle. L?émancipation des opprimés ne
peut être que l?oeuvre des opprimés eux-mêmes, même si c?est long, décourageant, si
ça semble (souvent à juste titre) inefficace à court terme.
Sylvie, Antoine, OCL Paris
[ texte paru dans Courant alternatif # 178 et repris du site internet
http://oclibertaire.free.fr ]
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